Bilan

Ernesto Bertarelli réunit l’EPFL et la Harvard Medical School

Il régnait une effervescence réjouissante vendredi dernier à la Harvard Medical School (HMS) de Boston. La meilleure école de médecine du monde y avait rendez-vous avec l’EPL pour conclure un accord dans la recherche sur le cerveau sous les auspices de la Fondation Bertarelli. Le conseiller fédéral Didier Burkhalter, accompagné d’une délégation helvétique, assistait à la signature du document. Invité par la fondation, Bilan était du voyage.

Pour l’EPFL de Patrick Aebischer, c’est une formidable consécration. La HMS s’associe à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne sous le nez d’un fameux concurrent, le MIT (Massachusetts Institute of Technology), situé à un jet de pierre sur le campus de Boston. «Commençons par dire que l’EPFL est un institut de renommée mondiale au même titre que le MIT. Et, pour nous, collaborer avec des équipes situées à d’autres endroits du monde représente un avantage. Car elles apportent d’autres façons d’aborder les problèmes», commente Bill Chin, doyen de la HMS en charge de la recherche.

Le projet prolonge les activités des deux premières chaires en neuroprothèses cofinancées par la fondation à l’EPFL. Il permettra à des étudiants de Harvard de venir faire une année d’ingénierie à Lausanne, tandis que les étudiants de l’EPFL feront une année de médecine à Boston. Parallèlement, les essais cliniques sur les prothèses développées à Lausanne seront effectués avec les patients de la HMS. Les échanges promettent d’être intenses. Le programme prévoit la création de cinq chaires sur les implants et prothèses et doit employer à terme une cinquantaine de chercheurs. Une quinzaine d’équipes de l’EPFL seront impliquées dans les travaux.Presque de la science-fiction

Les possibilités ouvertes par les neurosciences relèvent encore aujourd’hui de la science-fiction. Mais on obtient déjà aujourd’hui des résultats étonnants qui laissent penser que le patient pourra grâce à elles récupérer des fonctions comme l’ouïe ou la vue. Venant tous deux des biotechnologies, Ernesto Bertarelli et Patrick Aebischer ont fait connaissance il y a quinze ans déjà lorsque Serono, la firme de l’industriel, collaborait avec Modex Therapeutics, la start-up du scientifique. Les deux hommes sont des impatients, ce qui explique peut-être que le contrat avec Harvard soit signé à peine dix-huit mois après les premiers contacts. Autre point commun, une culture américaine des affaires. Le président de l’EPFL a vécu huit ans dans la région de Boston, tandis que la Nouvelle-Angleterre est une seconde patrie pour l’homme d’affaires helvétique. Ils ont déjà collaboré pour concevoir les voiliers d’Alinghi.

 

ECHANGE  Une quinzaine d’équipes de l’EPFL seront impliquées dans les travaux prévus avec la HMS.

 

Un bilan spectaculaire

Arrivé en 2000 à la tête de l’EPFL, Patrick Aebischer affiche dix ans plus tard un bilan spectaculaire. La petite sœur lausannoise est sortie de l’ombre de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Elle se hisse maintenant à la première marche du podium européen du ranking académique de l’Université Jiao Tong de Shanghai dans le domaine ingénierie/technologie et informatique.

Symbole de cette décennie écoulée, le Rolex Learning Center inauguré en février de cette année. Luxe suprême, les architectes du bureau japonais SANAA reçoivent quelques semaines plus tard le fameux Prix Pritzker, le Nobel d’architecture. La nouvelle porte d’entrée du site a été réalisée avec le soutien de la fameuse marque horlogère et porte le nom du sponsor. Là aussi, une révolution.

Réussite supplémentaire, le Quartier de l’innovation où les compagnies privées collaborent avec l’institution. Quatre édifices sont déjà sortis de terre, dont le «Daniel Borel Innovation Center». Le Quartier héberge des poids lourds de l’industrie mondiale comme Nestlé, Credit Suisse, le finlandais Nokia, le français Alcan Aerospace et l’américain Cisco.

 

PHILANTHROPIE

«Un jalon dans une longue relation avec Harvard» Ernesto Bertarelli compte s’investir personnellement dans ce partenariat.

Qu’est-ce que la signature de cet accord représente pour vous?C’est un jalon dans la longue relation que j’ai avec la région de Boston. Depuis mon adolescence, nous avons passé tous nos étés ici. Mon père souhaitait que, ma sœur et moi, nous pratiquions l’anglais. Puis j’ai étudié à la Business School de Harvard. Du temps de Serono, nous avions des partenariats avec l’Université et j’étais ici au moins une fois par mois. Je me réjouis de ce nouveau projet et d’y participer, car cela me permettra d’être très souvent par ici.

A quel titre avez-vous fait le lien entre l’EPFL et la Harvard Medical School?J’appartiens au conseil stratégique de chacune des deux écoles. Avec l’idée de collaboration derrière la tête, j’ai présenté Jeffrey Flier, le doyen de la HMS, à Patrick Aebischer. La mayonnaise a pris tout de suite.

A quoi consacrez-vous votre temps, trois ans après la vente de votre firme Serono au géant allemand Merck?Je me consacre à la Fondation Bertarelli, qui s’oriente vers la santé et l’environnement. Nous avons participé aux débuts du centre en neuroprothèses de l’EPFL en 2008. Nous nous sommes associés cet automne au gouvernement britannique pour créer la plus grande réserve marine du monde, dans l’océan Indien, avec un montant de 5,2 millions de francs. Il y a aussi nos activités d’investissements par le biais de la société de fonds Ares Life Sciences. Je prends également du temps pour la vie de famille car j’apprécie de voir mes enfants grandir.

Et la voile? Où en êtes-vous dans le conflit qui oppose Alinghi à l’équipe américaine d’Oracle dans la Coupe de l’America?Pour moi, la voile reste un plaisir. Je ne fais plus de commentaires sur cette affaire.

 

 

 

«Nous avons l’ambition de faire de l’EPFL le MIT européen» Patrick Aebischer, patron charismatique de l’EPFL dont le mandat  se termine en 2012, lance deux projets majeurs et n’exclut pas de rempiler.Bilan La rumeur dit que votre ambition secrète est de faire l’EPFL le MIT de l’Europe. Qu’en dites-vous? Patrick Aebischer Secrète, nullement. Bien sûr que nous ambitionnons de faire de l’EPFL une des meilleures universités technologiques mondiales.B Cette collaboration avec Harvard est-elle une manière de dire au monde que l’EPFL fait mieux que les Américains du MIT?PA Nous n’avons aucune intention de dire que nous faisons mieux que le MIT. Il s’est simplement présenté une opportunité de travailler avec la Harvard Medical School, une des meilleures écoles de médecine du monde, qui cherchait une école avec un know-how en micro et bioingénierie.B A l’origine, l’EFPL était financée essentiellement par des fonds publics. Vous avez introduit des collaborations avec des entreprises et du mécénat. Quel est pour vous l’équilibre idéal entre les différentes sources de fonds?PA L’industrie et les mécènes ne peuvent venir qu’en appoint. La formation et la recherche de base sont une responsabilité première de l’Etat. Aujourd’hui l’EPFL reçoit environ 550 millions de francs de la Confédération. Nos chercheurs apportent 200 millions de francs par année pour des travaux de recherche financés par des tiers. L’industrie et des mécènes privés nous ont aidés à créer de nouvelles chaires – aujourd’hui près de trente – et à construire le Rolex Learning Center ou d’autres centres comme le Centre d’imagerie biomédicale.B On vous attribue volontiers une certaine forme de mégalomanie. Le développement que l’EPFL a connu sous votre direction répond-il à un réel besoin?PA La Suisse a besoin d’une place scientifique et universitaire forte pour assurer son développement économique futur. Des écoles comme l’EPFZ ou l’EPFL se doivent d’être ambitieuses. Il en va de l’avenir de nos enfants et petits-enfants. B Quelles ambitions voulez-vous encore réaliser pour l’EPFL?PA Une des ambitions à laquelle j’essaie de m’atteler est l’introduction de la culture sur le campus. Nos ingénieurs doivent être capables d’appréhender d’autres modes de vision du monde. Nous sommes au XXIe siècle. Nous devons changer de paradigme. Le scientifique n’est plus là pour imposer la seule perspective technoscientiste au monde. L’ingénieur de demain devra cultiver son esprit critique, intégrer des paramètres plus complexes que la seule appréhension d’un problème technique.B Vous avez également la nationalité irlandaise, donc européenne, et votre mandat se termine en 2012. Accepteriez-vous un poste de coordinateur des universités européennes si l’Union vous le proposait?PA Je suis très bien à l’EPFL et en Suisse. J’ai le plus beau métier du monde. Je ne suis pas attiré par la politique scientifique. Je suis un homme de terrain qui a besoin de rester proche de la science. L’EPFL, c’est pour moi plus que jamais «the place to be».B Où vous voyez-vous dans dix ans?PA Vous voulez déjà me faire tourner la page d’une aventure formidable? Nous déposons actuellement à la Commission européenne deux dossiers majeurs pour notre avenir à tous. D’abord le Blue Brain, qui consiste à simuler le fonctionnement du cerveau et le Steeper, qui vise à réduire considérablement la consommation énergétique de tous nos appareils électroniques. Recontactez-moi dans dix ans et on en reparlera.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan et community manager pour le site bilan.ch, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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