Bilan

En quête de performance sans tuer le sport

Le monde du sport rend l’innovation particulièrement compliquée. Les traditions perdurent, et chaque invention se doit de plaire à trois entités: les joueurs, les spectateurs et les fédérations. Surtout, les questions des sensations et du ressenti du sportif restent centrales.

Crédits: DR

Qu’on en commun la VAR (arbitrage vidéo), le foil des bateaux, les cannes de hockey et les statistiques de basket diffusées pendant les matchs de NBA ? Il s’agit à chaque fois de produits ou de services qui sont mis au service du sport. Ils peuvent servir à améliorer le confort des athlètes, à faciliter le déroulement d’un tournoi ou de rendre un sport plus spectaculaire. Pour parvenir à ces innovations, il faut toutefois s’armer à la fois de hâte et de patience.

De hâte, car la partie recherche & développement (R&D) est particulièrement courte dans le domaine du sport. «C’est du fast-track» tranche Pascal Vuilliomenet, chef de projet à l’EPFL et coordinateur du réseau Smart Move, qui agrège les acteurs académiques romands du monde sportif. Il ajoute: «L’adaptation de la technologie ainsi que l’implémentation sont courtes, avec des cycles très rapides». Ce seront d’abord les meilleurs athlètes qui en profiteront, avant que le nouveau produit ou service ne parvienne à la masse.

La Suisse est d’ailleurs bien placée pour être une «vallée du sport». Le canton de Vaud compte à lui seul le Comité international olympique (CIO), l’UEFA, les fédérations internationales de gymnastique, de volleyball ou encore des institutions anti-dopage. La FIFA reste relativement proche, puisqu’elle est installée à Zurich. A cela s’ajoutent les nombreuses startups et entreprises capables d’amener quelque chose dans le sport. «Tout un écosystème» résume Pascal Vuilliomenet. Il doit encore se renforcer. Une des grandes missions est de parvenir à mettre en contact les bonnes personnes. C’est précisément ce que visent les réseaux ThinkSport et Smart Move parmi d’autres initiatives.

Sur-mesure

Il y a le paraître, et il y a la réalité. Même à des échelons cantonaux, certains athlètes sont sponsorisés par une marque de vélo mais participent aux compétitions avec le produit d’un concurrent. Le marketing peut proposer un produit en mettant un avant un ambassadeur, mais tous les paramètres ne sont pas révélés au grand jour. Un joueur comme Federer a par exemple des préférences bien précises pour sa raquette. Taille, poids, cordage ou encore grip sont autant de petits ajustements possibles. Un article d’ESPN parle des difficultés de Wilson à trouver le produit parfait pour sa légende du tennis en 2014.

«Nous avons essayé 20-21 raquettes différentes. Avec certaines, il a frappé la balle pendant cinq minutes; il en a utilisé certaines en compétition. Et lorsqu’on y pense, avec toutes les variables, nous avons en tout essayé environ 250 versions légèrement modifiées» confie John Lyons, global product directeur de Wilson Racquet Sports. Il revient dans l’article sur les expérimentations menées au niveau du cordage. «C’était un processus long et laborieux» conclut-il.

Là où les sportifs peuvent obtenir une longueur d’avance, c’est dans la compréhension de leur équipement. «C’est là que Schumacher était très fort. Il parvenait à mettre des mots techniques sur ses sensations en course, de manière à ce que ses ingénieurs comprennent.» affirme Pascal Vuilliomenet.

Les raquettes de tennis ont passablement changé depuis leurs débuts. L’expert de l’EPFL rappelle l’évolution du produit. Il était d’abord en bois, avant d’être en aluminium puis en carbone. Le jeu a alors changé. «Tout le monde frappait plus fort, et le jeu est moins intéressant lorsqu’il n’y a que des aces. On rencontre alors un problème du côté des athlètes et des fans». La notion de spectacle est centrale, si bien que les Jeux Olympiques se posent par exemple clairement la question de la retransmission télévisée. Quelles disciplines se prêtent le mieux à la diffusion ?

La dure question de l’adoption

Les clapskates se décrochent à l'arrière. Crédits: Branko/Mysid. Wikipédia.

La meilleure technologie du monde ne sera pas adoptée si elle n’est pas comprise. Il n’y a qu’à voir l’invention des patins à glace articulés, selon Bengt Kayser, de physiologie de l'exercice au sein de l’Université de Lausanne (UNIL). Il rappelle qu’à l’époque, les patins étaient rigides et la chaussure était montée sur une lame. En 1997 environ, certains patineurs ont opté pour des «klapskates». Un article paru dans le Journal européen de morphologie évoquait une année plus tard les bienfaits de ce nouveau produit, qui permet de perdre moins de puissance dans ses gestes. Federico Formenti et Alberto E. Minetti écrivent de leur côté que «un modèle développé récemment est utilisé: initialement breveté en 1891, il n’a pas été utilisé en compétition jusqu’au milieu des années 90.

Les scientifiques l’ont appelé slapskate, et cela a été changé plus tard en klapskate à cause du bruit distinct. Il diffère du modèle présenté dans cette étude parce qu’un crochet situé dans le châssis du patin, entre le chausson et la lame. Depuis que ces klapskates sont utilisés, la performance a augmenté, résultant en des vitesses plus élevées de 3 à 5%.» Un grand pas en avant, qui n’a pas été directement perçu comme tel. «Ces patins initialement ont eu de la peine à convaincre les athlètes.» explique Bengt Kayser. Une fois que l’un d’entre eux a été convaincu et a performé avec le patin articulé, les autres ont progressivement changé. «Il y a eu une petite période d’iniquité. En général les fédérations sportives acceptent ce genre d'innovations tant qu’elles est sont à disposition de tous; on peut aussi citer l'introduction des perches en fibre de verre et de carbone pour les sauts à la perche» ajoute le professeur de l’UNIL.

Steve Iannello, co-fondateur de Youkaïdi, une agence de design, témoigne de la difficulté d’implémenter son produit. Il a mis au point des prises d’escalades dans le cadre d’un de ses mandats. Il a développé des prises durables, se changeant moins fréquemment. La magnésie en poudre présente dans les salles d’escalade a tendance à remplir les pores des prises, qui deviennent alors lisses et glissantes. L’installation coûte cher, tant au niveau de la main d’oeuvre que des voies à aménager. «Les coûts sont très importants» confirme Eloïse Vallat, associée-gérante de Laniac Escalade.

Sa salle vise un amortissement sur 3 à 5 ans. Les prises présentes sur environ 1000m2 ont coûté 100’000 francs. Pour renouveler l’intérêt de leurs pratiquants, les exploitants modifient les voies chaque semaine. Les prises elles-mêmes nécessitent un nettoyage. «Il y a des modes, avec la couleur et la matière. La grosse révolution de ces dernières années réside en des prises plus grosses» continue-t-elle. De son côté, Steve Iannello affirme avoir travaillé la texture de la prise grâce à une technique de modélisation 3D, pour allier confort et performance. Il est cependant conscient que pour convaincre les salles de commander et installer ses modèles, il faudra redoubler d’efforts. «Les producteurs sont tributaires des exploitants et liés à leurs clients.» La majorité de ses contacts semble pour l’heure attendre de voir ce que cela va donner chez les autres avant de prendre une décision.

Les prises mises au point par Youkaïdi. Crédits: Youkaïdi.

En résumé: difficile de changer de vieilles habitudes. «Le principe des chaussures de ski est le même depuis les années 60» constate Antoine Massy, directeur Recherche & Développement au sein de Dahu sports. Leur produit phare consiste en une botte doublée d'une sorte d'exosquelette. Le chausson se porte dans la vie de tous les jours et il suffit d'enfiler la coque pour avoir les chaussures de ski aux pieds. L’entreprise est toutefois limitée dans son inventivité. Les fixations de ski entrent dans des normes précises. Avec un équipement relativement cher et moins de 20 jours de ski par année en moyenne, le taux de renouvellement se situe entre cinq et six ans pour les chaussures. «Nous peinons à être considérés comme efficaces. En général les gens qui essayent sont contents, mais cela reste un monde très conservateur», témoigne l’expert.

En guise de nouveautés, les fabricants proposent des coques plus solides, avec des plastiques plus performants. La possibilité de thermoformer ses chaussons, et donc de lui donner une forme parfaitement adaptée au pied, a aussi changé la donne. «Les personnes n’ont pas du tout les mêmes pieds» confirme Antoine Massy. Les marques font les mieux, et c’est aux clients d’apprendre à connaître la manière dont ils taillent. Les fixations imposées par les normes et le prix de la chaussure - difficile à abaisser - sont des facteurs qui poussent le marché à rester dans les clous.

Le fast-track dont parlait Pascal Vuilliomenet intervient à d’autres niveaux. Le monde du marathon a bénéficié des innovations de Nike en la matière. Le New York Times a étudié le temps des différents athlètes. Ils ont observé que les coureurs portant des Vaporflys couraient 4 à 5% plus vite que leurs concurrents portant d’autres chaussures, et de 2 à 3% plus vite que la seconde meilleure chaussure. Reuters affirme de son côté que «Le scientifique du sport Ross Tucker estime que la production physique dont Kipchoge (un marathonien) avait besoin pour son record du monde en 2:01.39 avec les Nike Vaporfly équivaut à un marathon en 2.03 dans des chaussures de courses standards. “L’équipement sportif est une prolongation de la personne» affirme encore Pascal Vuilliomenet.

Performance ou/et éthique

Une question se pose toutefois dans la course à la performance: jusqu’où aller ? Les spectateurs ont peut-être soif de records, mais le sport doit rester intéressant pour les spectateurs et pour les athlètes qui le pratiquent. Un des cas d’école est celui des maillots de natation. Les nageurs avaient explosé les records avec la LZR Racer, début 2008. Les chiffres sont affolants: les sportifs ont amélioré 13 records du monde en un mois. Les Jeux olympiques de Pékin ont été le clou du spectacle. SpeedoUSA affirme que 98% des médaillés en natation portaient leur combinaison. Sur les 25 records du monde battus durant ces Jeux, 23 l’ont été grâce à ce maillot qui permettait une meilleure flottaison. «Ces combinaisons ont totalement changé la donne» tranche Bengt Kayser. Sans surprise, elles aient par la suite été interdites: un athlète qui ne portait une telle combinaison n’avait alors que peu de chances de remporter la victoire. Ce qui fait la beauté d’un match pour beaucoup réside en l’incertitude du vainqueur. Leicester gagne le championnat d’Angleterre en 2015-2016, devant les mastodontes que sont Chelsea, Arsenal, Manchester United ou City ou encore Liverpool.

L’équité n’est pas la seule préoccupation de ceux qui réinventent le sport. La durabilité a nourri les débats dans le monde de la voile. «A l’époque d’Alinghi, la recherche s’intéressait à l’injection de polymères dans l’eau pour que les bateaux aillent plus vite. Fallait-il injecter du plastique dans la mer ? Cela ne s’est finalement pas fait» explique Pascal Vuilliomenet. Le foil s’est aujourd’hui imposé comme une solution efficace, heureusement pour la planète.

Les problèmes d’éthique n’ont pas de réponse facile. Le dopage en cyclisme est un problème récurrent. Le Tour de France impressionne, car ceux qui y participent réalisent des performances surhumaines. Elles résultent d’un entraînement rigoureux ainsi que d’une récupération physique aidée par des moyens plus ou moins licites. Attention toutefois à ne pas aller trop loin. «L’Allemagne a arrêté de montrer le Tour de France en 2007 quand un cycliste allemand avait été contrôlé positif» avertit Bengt Kayser.

La course à la montre est mitigée par les problèmes physiques que peuvent rencontrer les sportifs. Surtout que ces derniers ont tendance à être montrés en exemple, peu importe le sport. Ils présentent alors un certain devoir d’exemplarité. «C’est le concept du rôle-modèle» précise le spécialiste. Le risque, quel qu’il soit, fait partie intégrante de certaines disciplines. Les bénéfices du halo en formule 1 ne sont plus à discuter, surtout après le terrible accident de Romain Grosjean, qui a subi de grosses brûlures. Il a pourtant fallu batailler pour que la protection soit imposée auprès de tous les coureurs. La faute à un équilibre à trouver entre l’autonomie des uns et les vœux de la collectivité. Les pilotes critiquaient la réduction de leur vision avec le halo, et c’est la concession qu’ils sont dû faire pour une sécurité en plus.

La F1 l’a décidé ainsi, mais les fédérations de ski vont-elles imposer la veste à airbag intégré que l’on peut voir chez plusieurs skieurs ? «Certains sports peuvent être extrêmement risqués, mais la liberté reste importante» souligne encore le professeur de l’UNIL. Les athlètes de ce niveau-là sont majeurs et capables de discernement. Ils connaissent les risques qu’ils encourent et savent qu’ils seront probablement plombés par des problèmes d’arthrose à 50 ans. «Ils seront pourtant dans une situation meilleure que bien des personnes de leur âge» glisse Bengt Kayser, qui parle au passage des problèmes de sédentarité. Ces dilemmes moraux se résolvent avec un peu de bon sens, beaucoup de discussions et une transparence totale. Si chaque décision a ses pour et ses contres, il faut avoir tous les éléments pour y parvenir.

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Rebecca Garcia

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Rebecca Garcia a tout juste connu la connexion internet coupée à chaque téléphone. Elle a grandi avec la digitalisation, l’innovation et Claire Chazal. Elle fait ses premiers pas en journalisme sportif, avant de bifurquer par hasard vers la radio. Elle commence et termine ensuite son Master en journalisme et communication dans son canton de Neuchâtel, qu’elle représente (plus ou moins) fièrement à l’aide de son accent. Grâce à ses études, elle découvre durant 2 mois le quotidien d’une télévision locale, à travers un stage à Canal 9.

A Bilan depuis 2018, en tant que rédactrice web et vidéo, elle s’intéresse particulièrement aux nouvelles technologies, aux sujets de société, au business du sport et aux jeux vidéo.

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