Bilan

Dragona crache des livres en sept minutes

A Séville, une librairie a fait l’acquisition d’une machine qui permet à ses employés d’assurer eux-mêmes l’impression d’ouvrages. Une technologie efficace, mais difficilement exportable.

La fin des commandes et des invendus grâce à cette imprimeuse?

Crédits: Isla de Papel

En librairie, Le consentement a connu un succès foudroyant: «On a été en rupture dès le jour de la sortie», titrait Le Parisien. Pris de court, l’éditeur s’est hâté de réimprimer le récit que Vanessa Springora consacrait à sa relation avec l’écrivain Gabriel Matzneff pour atteindre 65 000 exemplaires. Mais en attendant, les lecteurs n’ont eu d’autre choix que de patienter. Le cas n’est pas isolé. Qu’il s’agisse de livres à succès (Merci pour ce moment de Valérie Trierweiler, en rupture de stock dès sa sortie) ou de classiques intemporels (après l’incendie de la cathédrale, Notre-Dame de Paris de Victor Hugo a connu un tel regain de popularité qu’il a disparu des librairies parisiennes), les professionnels sont régulièrement confrontés à des stocks physiques insuffisants.

A Séville, la Librairie Isla de Papel a trouvé une solution à ce problème. Le 20 janvier dernier, elle a inauguré la première imprimeuse d’Espagne capable de fabriquer en moins de sept minutes un livre en tout point semblable à ceux présentés sur les rayons de la Fnac ou Payot. Baptisée Dragona – parce qu’elle «crache des livres comme une dragonne» – elle a pour vocation de «révolutionner le monde des libraires». «Ceux-ci n’auront plus à gérer les commandes et les invendus. Le client est heureux puisqu’il peut aller boire son café pendant que son roman est en cours d’impression, s’enthousiasme Chema García, directeur et cofondateur du groupe Lantia, qui détient Isla de Papel. Les lecteurs auront également accès aux livres «back list», soit ceux qui se vendent à moins de 100 unités par an. Le concept d’œuvre épuisée n’existera plus.»

Il ajoute que la machine peut contenir plus de 30 000 références de 142 éditeurs différents. «Les éditeurs cèdent leurs archives à Lantia qui facture par la suite un pourcentage pour chaque livre imprimé. Notre catalogue s’agrandira en fonction des accords que nous parviendrons à négocier avec les maisons d’édition.» Pour donner un ordre de grandeur, le nombre moyen de titres disponibles dans les plus grandes librairies est de 50 000. Pour une librairie de taille raisonnable consacrant 100 m2 aux livres, le stock tombe à moins de 15 000, selon une étude française du Syndicat national de l’édition.

«sans un accord avec les leaders français de l’édition, un libraire n’aura rien à imprimer» Pascal Vandenberghe, patron des Librairies Payot. (Crédits: Payot)

Un obstacle: obtenir les droits

Une telle machine peut-elle intéresser les libraires suisses? «En 2015, nous avons été contactés par l’entreprise Orséry, qui installe des presses numériques semblables à celle qui se trouve à Séville, commente Pascal Vandenberghe, patron des Librairies Payot. Nous avons cependant décliné leur offre.» Il explique que si la technologie est efficace, la difficulté consiste à obtenir des éditeurs les droits et les fichiers pour pouvoir faire de l’impression à la demande. «Les éditeurs français sont très attachés à la maîtrise complète des fichiers et des circuits. Cela fait partie de la culture francophone, étant précisé qu’en Allemagne et en Grande-Bretagne, c’est différent. Or, sans un accord avec Hachette, Editis et Madrigall, qui figurent parmi les leaders français de l’édition, un libraire n’aura rien à imprimer.»

Pour Pascal Vandenberghe, cette machine aurait plutôt sa place chez un distributeur. «Aujourd’hui, les libraires passent des commandes pour des livres à rotation lente. Ceux-ci sont par la suite emballés
et expédiés jusqu’à leurs destinataires, ce qui a un impact sur l’environnement, un coût de transport, et rallonge le délai. Imaginons un instant que l’Office du Livre de Fribourg, qui assure chaque jour en Suisse la distribution de milliers de livres, possède une machine comme Dragona, capable d’alimenter le marché des livres à faible tirage. Le bilan carbone s’en trouverait formidablement amélioré et on gagnerait en termes de délais. Les consciences se réveillent au sujet du problème écologique, et il semble important que les maisons d’édition se mettent aussi à la page. Malheureusement, ici, elles peinent à se mettre d’accord…»

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Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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