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DireQt, CovHelp, Local Heroes, Covid Héros: face au Covid-19, la solidarité digitale s'organise

Alors que la crise liée au coronavirus touche l’ensemble des écosystèmes mondiaux, les petits commerçants, artisans, paysans et restaurateurs sont particulièrement touchés, de même que les personnes vulnérables. Pour leur venir en aide, diverses solutions en ligne voient le jour. Tour d’horizon d’initiatives digitales suisses.

Quand le numérique sert à rapprocher consommateurs et producteurs locaux.

Crédits: Elora Allen/Unsplash

Depuis les annonces du Conseil fédéral le 16 mars, l’immense majorité des commerces ont baissé le rideau. Artisans des métiers de bouche, petits producteurs, restaurateurs, cavistes, crémiers, maraîchers,… de nombreuses échoppes traversent la pire crise des dernières décennies. Et la plupart des marchés de plein air ont désormais été annulés. Cependant, les exigences de fermeture des commerces ne touchent pas le secteur de l’alimentation et la population a toujours besoin de s’approvisionner en pain, en fruits et légumes, en viandes et poissons, en légumes. De nombreux particuliers font donc le bonheur des supermarchés et les chaînes de distribution. Mais hésitent à se tourner vers les indépendants et les petits commerçants, de peur de trouver porte close (leurs moyens de communication étant moins développés que ceux des grandes chaînes de distribution) ou des étals moins bien approvisionnés que ceux des Migros, Coop ou Denner…

Sébastien Flury. (DR)
Sébastien Flury. (DR)

De peur que cette crise ne porte un coup dur à de nombreux petits commerçants et artisans, des initiatives privées ont donc vu le jour. La plupart sont nées de jeunes entrepreneurs ou leaders issus de l’univers des startups. C’est ainsi que Sébastien Flury, entrepreneur et ancien responsable de l'accélérateur Fintech Fusion à Genève, a mis sur pied avec son équipe de Coteries SA, agence digitale basée à l’EPFL, la plateforme Local-Heroes. Leur but: connecter les producteurs et commerçants locaux avec les clients, grâce à ces derniers. «Il y a des milliers de groupes WhatsApp qui sont nés pour faciliter les solidarités, mais ce n’est pas organisé. On a sondé notre équipe de neuf personnes. On a sacrifié notre week-end et nos soirées et on voulait quelque chose qui puisse durer au-delà de la crise. On a brainstormé le jeudi soir, puis on a démarré et on a bossé le week-end dessus», glisse Sébastien Flury.

Les bons plans des clients sur Local Heroes

«N’importe qui peut venir lister son bon plan local, ses recommandations et créer un profil. On mise sur les gens pour partager ses adresses. Pas besoin de prendre du temps aux producteurs et commerçants. Il faut aider les commerçants comme ça. C’est simple à faire, c’est optimisé pour le mobile. Et si on veut modifier, notre équipe s’en charge. On compte aussi sur la communauté pour mettre du contenu de qualité, mais nous devons aussi filtrer pour avoir des contenus de qualité. Pour l’utilisateur, on va sur le site et on renseigne son code postal ou sa localité, et on peut filtrer avec livraison ou achat en boutique», ajoute l’entrepreneur, fier de l’enthousiasme et du volontarisme de ses designers, développeurs et marketeurs pour donner vie au projet, en quelques jours.

Pascal Meyer. (DR)
Pascal Meyer. (DR)

Mise en ligne une semaine après les annonces du Conseil fédéral du 16 mars, Local Heroes a vite été rejointe par une autre initiative, DireQt. Ce portail, imaginé par Pascal Meyer et ses compères de QoQa.ch, se voulait une réponse à la situation tendue que traversent les petits commerçants, producteurs locaux et artisans de proximité. «On voulait un annuaire des petits commerçants, mais aussi aller une étape plus loin en finançant un kick-back pour les commerçants et offrir en même temps un avantage pour les consommateurs. On a mis tous nos développeurs sur le projet. C’est un lien direct entre les petits producteurs et indépendants et le client final», explique le CEO jurassien de QoQa avec sa gouaille habituelle.

Et à cette verve que le grand public et sa communauté d’acheteurs lui connaissent, il a ajouté ses talents de persuasion: si QoQa met à disposition de DireQt des développeurs, des serveurs, de la force de travail pour vérifier l’authenticité des offres et prend en charge les coûts de paiement par carte bancaire, Pascal Meyer a aussi convaincu les dirigeants de Vaudoise et de Groupe Mutuel de s’engager avec lui dans l’aventure: «Nous avions peur que deux groupes concurrents soient réticents à s’engager sur le même projet mais des deux côtés nous avons eu la même réaction: pas question de guerre d’ego, il faut lutter ensemble pour sauver le petit commerce». Chacune des deux sociétés a apporté un million de francs. Et des discussions sont en cours avec d’autres entreprises pour abonder le fonds.

Bonus pour les clients et les commerçants avec DireQt par QoQa

Concrètement, comment cela se passe-t-il? «Côté commerçant, il va créer un profil sur le site en 20 minutes maximum et sera répertorié. Côté client, il suffira de venir sur DireQt, de renseigner sa recherche à la fois thématique, géographique ou sur des critères comme livraison ou recherche en boutique, et on aura l’annuaire des professionnels. Ensuite le client achète un bon d’une valeur de 100 francs qu’il va payer 90 francs, et le commerçant va toucher un kick-back de 20% (soit 120 francs) pour l’aider à retrouver des liquidités quand l’activité redémarrera», détaille Pascal Meyer. Ces bonus, pour le client comme pour le commerçant, sont abondés par les partenaires de l’opération.

«On voulait donner l’exemple mais le faire de façon folle et offrir des avantages aux deux côtés, consommateur et commerçant. C’est du jamais vu dans le monde et il n’y a que nous pour le faire. Mais il fallait miser sur la communauté QoQa pour réussir», glisse Pascal Meyer. En convaincant la Vaudoise et Groupe Mutuel de soutenir l’initiative, le CEO de QoQa a levé deux millions de francs en 48heures et garanti la faisabilité du projet, n’hésitant pas de son côté à prendre à charge de sa société une série de coûts, dont ceux du développement du portail web et des applications smartphone iOS et Android. Et avec 1000 inscrits avant même le lancement du portail, son initiative est déjà un succès.

Kevin Gaspar. (DR)
Kevin Gaspar. (DR)

Le nombre d’inscrits n’est par contre pas la mesure du succès pour Covhelp. Cette plateforme en ligne a été développée en quelques jours par Kevin Gaspar et Gaspard Chevassus. Cofondateurs de la startup Smatch, les deux jeunes entrepreneurs romands auraient dû partir en mars aux Etats-Unis pour continuer de développer leur jeune société. Mais le coronavirus les en a empêchés. «Nous avons voulu agir pour aider les personnes vulnérables. Et il nous a semblé important de permettre aux personnes pouvant aider et à celles ayant besoin d’aide de se rencontrer. En moins d’une semaine, nous avons mis sur pied Covhelp, une solution web et une app pour smartphone qui recense les particuliers confinés et ayant besoin d’une personne pour leur faire les courses quand ils sont confinés, de réparer un objet du quotidien ou de promener leur chien, et les met en contact avec ceux qui ont du temps libre et peuvent se charger de ces tâches pour faciliter la vie des premiers», explique Kevin Gaspar.

Les solidarités du voisinage sur Covhelp

Gaspard Chevassus. (DR)
Gaspard Chevassus. (DR)

Et quelques volontaires suffisent à lancer l’opération et à enclencher ces solidarités. «Avec Smatch, nous avons constaté qu’il n’est pas indispensable d’avoir de nombreuses personnes dans son voisinage: une ou deux personnes dans un rayon de quelques centaines de mètres suffisent pour faciliter la vie de tous», explique le jeune entrepreneur qui va assumer les coûts de développement et d’hébergement sur les serveurs avec son associé: «La plateforme est gratuite pour tous les utilisateurs, il est essentiel que chacun contribue dans la mesure de ses moyens lors d’une crise pareille. Et si nous arrivons à générer de l’entraide, nous pourrons toujours ensuite, une fois la crise passée, offrir la solution à l’OMS», esquisse le jeune homme.

Si DireQt est une réponse à la crise et «aucune transformation en marketplace n’a été envisagée à ce jour au-delà de la période troublée que nous traversons» (dixit Pascal Meyer), Local Héros pourrait perdurer: «Nous avons envie de rester sur le long-terme, mais nous ne savons pas comment va évoluer la plateforme; mais elle est là et on voudrait la faire durer. Il faut cependant qu’il y ait des gens pour la faire durer et que le public et les utilisateurs soient là», avertit Sébastien Flury.

Elisa Gonzalez. (DR)
Elisa Gonzalez. (DR)

La facilité de créer et d’utiliser des outils numériques a incité d’autres initiatives similaires pour faire face à la crise. C’est ainsi que Elsa Conzalez et Tobias Kuster ont mis sur pied CovidHéros. Elsa, indépendante dans la communication, et Tobias, à la tête d’une société locale dans la technologie, ont constaté que « Tout le monde se sent concerné. Tout le monde veut aider sans forcément savoir comment».

Bons d'achats et dons sur Covid Héros

Tobias Kuster. (DR)
Tobias Kuster. (DR)

Avec le soutien des autorités cantonales genevoises, leur plateforme vise à combiner bons d’achats et dons de soutien. «La première option permet à n’importe quel indépendant, freelance, entrepreneur, PME ou petit commerce de s’inscrire gratuitement en ligne. Via un formulaire simple et rapide, il crée son profil en indiquant différentes informations liées à son activité. Avant mise en ligne, chaque projet est personnellement vérifié grâce au numéro d’inscription au registre du commerce et d’une pièce d’identité. La deuxième option permet à n’importe qui de faire un don ou de précommander un bon cadeau d’une valeur de son choix à faire valoir dans les cinq ans suivant la reprise de l’activité», expliquent les initiateurs du projet.

Cette floraison d’initiatives en ligne semble aller dans le sens d’une prise de conscience des enjeux locaux et d’une consommation de proximité par les acteurs du digital. Ce que confirme Sébastien Flury: «On est peut-être arrivé à certaines limites de la globalisation capitaliste ultra-libérale. J’ai toujours été scandalisé par les fraises en action en février. Les grands distributeurs ont parfois été trop loin en rejetant la faute sur les consommateurs. Mais cette crise met en lumière des non-sens des importations à tout-va. J’espère qu’on arrêtera de commander des broutilles de l’autre bout du monde alors qu’on peut produire localement». Et connecter avec les outils numériques consommateurs et producteurs dans des environnements proches.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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