Bilan

Devenus moins chers, les drones pallient l’absence de routes

Le projet de livraison par drone de l’EPFL et de l’architecte Norman Foster est conçu pour générer un écosystème qui dépasse les objectifs d’urgence médicale.
  • Image du projet d’aéroports pour drones sur lequel travaillent l’EPFL et l’architecte Norman Foster.

    Crédits: Dr
  • Norman Foster

    Crédits: Emilio Naranjo/Keystone

«Construis-le et ils viendront!» Comme dans le film Jusqu’au bout du rêve, avec Kevin Costner, ce commandement est au cœur de la philosophie du projet d’aéroports pour drones de livraison sur lequel travaillent l’EPFL et l’architecte britannique Norman Foster.

Baptisé droneport, il prévoit de déployer un réseau de transport par drone dans la région des grands lacs africains, en commençant par le Rwanda. Il s’agit d’abord de livrer du matériel médical et du sang pour les transfusions dans les zones rurales. Mais au-delà, la plateforme est capable de générer un écosystème autour d’elle, à la manière du smartphone. Et d’aider ces économies à sortir de la pauvreté?

S’il ne croit pas aux solutions magiques, Jonathan Ledgard, directeur d’Afrotech à l’EPFL à l’origine du projet, pense que cela peut y contribuer. Invité
il y a deux ans et demi à penser à des applications technologiques pour le développement, cet ancien correspondant de The Economist en Afrique a participé aux premières discussions sur le paiement mobile puis observé le développement de la success story de M-Pesa au Kenya. Il a tiré de cette expérience plusieurs constats. 

Le prix d’une mobylette

«Le premier point, explique-t-il, c’est que les technologies, même les plus avancées, peuvent marcher dans les pays pauvres. Nous avons eu l’exemple du téléphone mobile puis celui de la banque numérique.» A l’EPFL, Jonathan Ledgard s’est mis en quête de technologies susceptibles de produire les mêmes effets de masse. Il a passé en revue l’éducation en ligne, le bitcoin, la robotique appliquée à l’irrigation et les technologies médicales.

«Quand vous savez qu’il n’y aucune chirurgie cardiaque entre l’Egypte et l’Afrique du Sud, les développements dans ce domaine sont cruciaux», rappelle-t-il. L’observation d’un second changement important le met sur la piste des drones.

«Les technologies avancées sont elles-mêmes en pleine révolution. On assiste à une convergence impensable il y a seulement trois ans.» Du prix des systèmes de guidage des drones tombé à 80 francs aux améliorations des batteries en passant par la diminution des prix des moteurs sans balai, cette convergence rend possible le développement de drones bon marché. Le projet parie sur des drones au prix d’une mobylette et des droneports à celui d’une station-service.

Face à ces éléments, Jonathan Ledgard identifie un besoin crucial en Afrique subsaharienne: des routes praticables. C’est ce qui va convaincre l’architecte Norman Foster (lire ci-contre) de soutenir le projet personnellement, avec son bureau Foster + Partners et sa fondation.

«En 2013, la Banque mondiale constate que l’Afrique est le continent le plus pauvre où des millions de gens meurent de maladies évitables, explique l’architecte. L’une des principales causes est l’indisponibilité de sang à transfuser et d’autres fournitures médicales à cause de l’absence de routes dans l’Afrique rurale. Seulement un tiers des Africains vivant dans ces zones sont à moins de 2 kilomètres d’une route praticable en toute saison. Dans les prochaines décennies, il faudra des investissements sans précédent dans l’infrastructure routière et ferroviaire pour répondre à l’explosion démographique.» Or, comme le constate Jonathan Ledgard, «il n’y a pas d’argent».

Développement open source

Ces différents éléments structurent le projet. Cela commence par le design des drones qui auront des ailes fixes de 3 mètres d’envergure et pas des rotors d’hélicoptère pour porter une charge de 10 kg sur 50 km. Le projet a aussi fait le choix d’un développement open source afin de laisser la possibilité à des constructeurs de s’en emparer sans supporter de coûts de R&D.

Devisée à 10 millions de francs, en partie trouvés auprès de la Fondation Foster et d’autres philanthropes, la première phase consiste à démontrer le concept du point de vue technique, financier et de la sécurité. En 2017 commencera la construction du premier droneport au Rwanda. A partir de là, le projet pourra essaimer avec plusieurs droneports prévus pour des lignes (Red Line) destinées à livrer du matériel médical.

A l’horizon 2025, des lignes commerciales (Blue Line), avec des drones de 6 m d’envergure transportant 100 kg sur 100 km sont envisagées. Car comme dans le cas du smartphone qui a rendu superflues les lignes fixes, les drones cargos ont le potentiel de générer un écosystème au-delà de l’urgence. Jonathan Ledgard s’attend à la création de 10 à 15 emplois dans les droneports et de 20 à 30 autour. «Mais l’activité générée peut considérablement augmenter ces chiffres en aval dans les communautés concernées.»

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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