Bilan

Des millions pour des cochons

Les Hôpitaux Universitaires de Genève développent les greffes de cellules de porc pour soigner le diabète et l’insuffisance hépatique. Une start-up a été lancée pour trouver des fonds.

Le projet est mené par Leo Bühler (à gauche), patron de la thérapie cellulaire et Philippe Morel, chef du service de chirurgie viscérale.

Crédits: Lionel Flusin

Pour espérer survivre lorsque votre foie est gravement défaillant, seule une greffe est envisageable. Toutefois, selon les données de Swisstransplant, le nombre de donneurs reste stable depuis cinq ans, alors que la liste d’attente s’est allongée de 350 personnes. Ainsi, entre 15 et 20% des patients en attente meurent avant qu’un organe ne devienne disponible.

Aux HUG, l’équipe menée par Philippe Morel, chef du service de chirurgie viscérale, et Leo Bühler, patron de la thérapie cellulaire, tente d’enrayer cette terrible loterie macabre.

De grands espoirs sont mis dans les organes artificiels et les cellules souches. Toutefois, le plus long porteur de cœur artificiel est mort le 2 mai, après huit mois de survie seulement et, côté cellules souches, on n’en est pas encore au stade des études cliniques. Les professeurs Morel et Bühler ont choisi une piste plus prometteuse encore: remplacer les organes défaillants par des greffes de cellules provenant de donneurs.

«Depuis des années déjà, nous procédons à l’extraction de cellules du pancréas sur des donneurs humains décédés», précise le professeur Bühler. Celles-là en effet ne peuvent pas être extraites in vivo. Or la plupart des malades traités redeviennent peu à peu diabétiques. Il faut donc réitérer les injections à trois ou quatre reprises, ce qui revient à «consommer» trois ou quatre donneurs pour chaque patient traité. Plus encore, le malade devra recevoir des immunosuppresseurs afin d’éviter les rejets et les infections à répétition.

Le porc, donneur d’organes

Cette technique semble donc condamnée par manque de donneurs disponibles. Une alternative est l’utilisation d’un donneur d’organes déjà mis à contribution pour concevoir des valves cardiaques ou produire de l’insuline: le porc. Pour minimiser la réponse immunitaire du corps humain, les cellules porcines seront ensuite insérées dans des microcapsules, un système développé par l’EPFL.

A écouter le professeur Leo Bühler, la chose paraît aussi simple qu’élégante: «Nous isolons des cellules hépatiques ou pancréatiques avant de les encapsuler dans des polymères extrêmement stables et biocompatibles. Il n’y a dès lors pas de rejet de la part du corps humain et le tout atteint la taille d’une spore.»

Avantage déterminant, «seuls les éléments les plus petits peuvent entrer ou sortir de ces capsules. C’est le cas de l’oxygène ou du sucre, mais aussi de l’insuline ou de l’albumine. Ce sont ces substances que nous recherchons justement à injecter pour soigner la dégénérescence du foie ou le diabète de type 1.» Les anticorps sont eux, par contre, trop gros pour pouvoir atteindre la cellule encapsulée.

Une source animale serait donc la solution idéale au problème de quantité et l’encapsulage évite le problème posé par l’immunosuppression nécessaire pour prévenir les rejets immunologiques. La recherche en est déjà au stade préclinique: «Nous avons efficacement traité des souris atteintes de diabète, précise le professeur Bühler. Par ailleurs, nous avons injecté avec succès des hépatocytes de porc à des babouins souffrant d’atteintes au foie.»

Mais si l’optimisme est de mise, ce tableau idyllique se heurte à deux défis majeurs: l’argent et les cochons.

5 à 8 millions de francs pour le premier traitement

Depuis 2012, les équipes des professeurs Morel et Bühler travaillent avec l’Office fédéral de la santé publique et Swissmedic pour régler les aspects réglementaires d’un test sur l’être humain. «C’est un très long processus car tous les protocoles doivent être créés en collaboration avec les autorités sanitaires fédérales, relève le professeur Bühler. Un cadre réglementaire strict a dû être mis en place, qui nous a parallèlement permis d’estimer le coût final d’une première expérimentation sur l’être humain.» Ainsi, pour arriver à traiter ce premier patient, il faudra compter entre 5 et 8 millions de francs.

C’est que les cochons coûtent cher. Le professeur Bühler énumère: «D’abord, il faut exclure toute possibilité de contamination des cellules extraites par un virus d’origine porcine. Cela signifie connaître l’entier de la lignée des porcs utilisés. Ensuite, les conditions d’élevage et de prélèvement sont strictement codifiées. Il faut que la structure d’élevage soit proche d’une salle blanche, quasi stérile. Par ailleurs, le personnel employé possède de hautes compétences et coûte très cher.»

Dans ces conditions, élever ces porcs à Genève serait trop onéreux. Il s’agit donc de trouver des élevages existant à l’étranger et de les faire valider par la Confédération. Ce devrait être chose faite dans deux ans, ce qui permettra de commencer la phase clinique d’ici à trois ans.

«La création d’une start-up est apparue comme la meilleure manière d’intéresser les investisseurs», relève Leo Bühler. Deux d’entre eux ont d’ailleurs conditionné leur participation à la création d’une telle structure. «Il s’agit d’un projet prometteur et très innovant», relève Jesus Martin-Garcia, fondateur d’Eclosion, l’incubateur des entreprises issues des sciences de la vie qui soutient la démarche. «Il faudra le structurer et trouver des fonds pour aller de l’avant. Il y a beaucoup de savoir-faire mis dans ce projet. Enormément de travail depuis quinze ans dans ce domaine.»

Un travail qui sauvera peut-être bientôt la vie de nombreux diabétiques et de malades atteints d’hépatite B fulminante, d’empoisonnement aux champignons ou frappés par les effets secondaires de certains médicaments.

Charles-André Aymon

<p>Journaliste</p>

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Observateur toujours étonné et jamais cynique du petit monde genevois, Charles-André Aymon en tire la substantifique - et parfois horrifique - moelle depuis une quinzaine d’années. Tour à tour rédacteur en chef de GHI puis directeur général de Léman Bleu Télévision, il aime avouer à demi-mot n’avoir pas envie de se lancer en politique «parce qu’il ne déteste pas assez les gens». Ce regard mi-amusé, mi-critique permet au lecteur de passer indifféremment du détail au général et ainsi de saisir, même dans les péripéties locales, quelques-unes des ficelles qui meuvent le monde. 

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