Bilan

Des geeks romands à la conquête du monde

Elles sont innovantes et ambitieuses: portrait de cinq start-up en plein essor.

C’est avec du recul que naissent les meilleures idées. Stelio Tzonis, cofondateur de la plate-forme lausannoise Webdoc, en est convaincu. «A la Silicon Valley, on parle de technologie au quotidien. Paradoxalement, les ingénieurs entrepreneurs restent imprégnés d’une vision unique du secteur informatique. Evoluer dans un autre environnement, comme en Suisse, oblige à penser différemment. D’ailleurs, le créateur de Facebook, Mark Zuckerberg, racontait l’année dernière que s’il devait relancer une start-up, il le ferait à Boston.» Pas besoin d’aller outre-Atlantique. La Suisse romande regorge de talents issus de pôles académiques prestigieux dans les technologies de l’information et de la communication (TIC). Le hic: ils sont vite happés par les multinationales ou quittent le pays. Il en reste finalement peu pour développer de nouvelles idées. Résultat: les managers qui ont des expériences dans les start-up ne courent pas les rues romandes. Un projet et une équipe solides, c’est ce que recherchent les investisseurs. «Souvent, l’innovation première ne réside pas dans l’idée ou le business model, mais dans la capacité à réaliser le projet d’entreprise, estime Arnaud Dufour, consultant en stratégie Internet. Ainsi beaucoup de projets sont en réalité des clones de concepts existant ailleurs.» Les succès romands, comme HouseTrip et eboutic par exemple, reproduisent les modèles de poids lourds, respectivement Airbnb et vente privée. Selon Arnaud Dufour, ces start-up qui réussissent démontrent une capacité de micro-innovation très importante. Elles portent une attention soutenue aux besoins de leurs clients et aux particularités du marché cible. Ou elles comblent un manque dans l’offre tout simplement. Yannick Guerdat, directeur de l’agence Web Artionet à Delémont en a fait l’expérience avec un fleuron de la Net économie suisse: le planificateur en ligne Doodle. «Des clients souhaitaient organiser un événement et faire une réservation de salle. Après m’être rendu compte que Doodle ne proposait pas cette fonctionnalité, je l’ai créée moi-même.» Ainsi est né maresa.ch.

Quant au cloud computing, les entreprenautes l’ont accueilli comme une bénédiction tombée du ciel. Ce nuage informatique révolutionne la gestion et les coûts d’une entreprise TIC. Comme les stockages sont en ligne, démarrer son entreprise Web coûte peu et requiert un équipement informatique minimum. Créer le prochain Google dans sa chambre? C’est encore plus facile qu’avant, selon les entreprenautes interrogés. Il suffit d’une connexion Internet et de quelques centaines de francs par mois.

Trouver une vision globale

Le cloud se révèle être un tremplin idéal pour se développer à l’international. Ce sont elles qui attirent des investissements. Dix-sept millions de dollars pour HouseTrip et ses appartements à louer, quatre millions pour l’agrégateur de contenus paper.li. Mais les succès régionaux ne se comptent que sur les doigts de la main. «Ici, le potentiel de créativité est fort. Ce sont les objectifs globaux et la création d’un produit au-delà des frontières qui manquent, estime le capital-risqueur Dominique Pitteloud, chez Endeavour Vision à Genève. Dans notre activité, les business plans qui nous sont généralement présentés visent les 10 millions de chiffre d’affaires alors que nous recherchons des ambitions internationales visant les 50 ou 100 millions.» Yannick Guerdat renchérit: «En Suisse, les idées IT sont toujours des services. On n’essaie pas de les transformer en produits pour industrialiser et générer des revenus importants. C’est pourtant ce que recherche un investisseur.» Le risque fait peur. Les entreprises Web suisses ne connaissent pas l’euphorie financière américaine provoquée par Facebook et ses confrères. «Les investissements romands sont davantage focalisés sur le secteur biotech, rappelle Dominique Pitteloud. Mais le secteur numérique opère actuellement une forte transition, menée par le mobile et le cloud notamment.» Une bonne nouvelle pour le marché TIC suisse, estimé à 18 milliards de francs d’ici à 2015.

Qoqa invente le fun événementiel  

Du culot, du buzz, et une communauté forte. La recette gagnante pour vendre en ligne.

Dans ses bureaux à Bussigny, Pascal Meyer désigne un sex toy atypique sur la table. «C’est une des propositions folles de produits qu’on reçoit tous les jours!», éclate de rire le fondateur de QoQa. Il parle aussi d’une fourmilière. Ou encore d’un disque de zone bleue qui tourne tout seul… Sa dernière opération coup-de-poing a été la vente d’une dizaine de Porsche à moitié prix. Le concept QoQa? Une plate-forme en ligne qui propose un produit par jour à prix cassé dans un stock limité. De l’étonnant, parfois du jamais vu. De quoi s’attirer aussi les foudres des autorités. Comme ce fut le cas avec les iPad 2 mis en vente sur Qoqa.ch deux semaines avant la sortie officielle en Europe. «On aime bousculer, avoue sans complexe Pascal Meyer, proclamé «Loutre in chief» au sein de l’entreprise. Il faut oser ce genre de blague.» Les avocats d’Apple, eux, ne l’avaient pas réellement apprécié. L’innovation ne réside pas seulement dans le choix du produit. QoQa, c’est aussi une communauté de fans qui débattent sur les articles mis en vente. «Nous sommes transparents sur le forum et communiquons directement avec les internautes.» La plate-forme organise aussi des défis lancés aux internautes, avec des cadeaux à la clé. Dernier en date: faire une œuvre dans la neige à l’effigie de QoQa. «Nous avons reçu des images incroyables. Des filles avaient bâti un bar avec des blocs de neige pour chaque lettre de QoQa.» D’autres n’hésitent pas à payer de leur personne. Pour gagner une Fiat, une femme s’est fait tatouer la lettre Q sur la jambe… Ce défi loufoque fait partie d’une série d’autres organisés dans les rues en Suisse alémanique pour faire connaître la plate-forme, peu utilisée dans cette région. Pascal Meyer, actionnaire majoritaire, en est convaincu: la plupart des sites d’e-commerce devront se mettre au fun événementiel, vendre et divertir à la fois. Une proximité à la fois spontanée et réfléchie avec sa communauté. Pour 2012, QoQa prévoit une application iPhone «avec une touche de fun, bien sûr». En plus de Qwine, dédiée au vin, la plate-forme lance bientôt Qsport. Avec un chiffre d’affaires d’environ 18 millions pour 2011, Qoqa commence à être rentable.

Newsmix fait le tri dans les médias sociaux

Basé au Parc scientifique de l’EPFL, l’agrégateur de contenus mise sur l’originalité de ses filtrages.

François Bochatay, cocréateur de Newsmix, aime comparer sa plate-forme au site de streaming musical Spotify: «L’utilisateur peut créer ses propres playlists de flux. Les contenus de ces canaux d’information personnalisés proviennent des médias sociaux. Chacun devient ainsi le rédacteur en chef de son propre journal.» En plus des outils pour gérer les informations diffusées, la plate-forme propose aussi ses propres filtrages thématiques. «Lors de l’Open d’Australie, nous avons rassemblé les flux sociaux des 16 têtes de série. Les passionnés de tennis peuvent ainsi suivre l’actualité des joueurs à travers leurs comptes Facebook et Twitter et obtenir des informations directement à la source. Aucune plate-forme ne l’a encore fait.» Même scénario pour le Forum de Davos: les flux de médias sociaux d’une vingtaine de personnes proches de l’événement – chefs d’Etat, journalistes – sont réunis pour donner des points de vue pertinents sur l’événement. De nombreux acteurs cherchent à se faire une place sur le marché de la curation des contenus. L’innovation, selon François Bochatay, réside dans un «service qu’aucune autre société ne propose. Il faut aller vite, continuer à innover pour faire évoluer notre plate-forme, être rapide en termes de développement. C’est aussi une question de marketing viral.» Un marketing dans lequel les fondateurs souhaitent massivement investir via des levées de fonds. Autre objectif majeur de 2012: créer une entité aux Etats-Unis.

RouteRank roule pour le WEF

La plate-forme de planification de voyage optimisée enchaîne les contrats et les offres de produit.

RouteRank détermine l’itinéraire le plus efficace d’un point A à un point B. Le moins cher, le moins long, le moins polluant. «Le logiciel considère le voyage dans son entier, via tout type de moyens de transport, explique Jochen Mundinger, le fondateur de la start-up située dans le parc scientifique de l’EPFL. A travers des solutions existantes comme les moteurs de recherche ou les agences de voyages, on peut rater des opportunités car les résultats ne sont pas poussés.» Selon le Statistical Laboratory de Cambridge, il est possible d’économiser 35% sur le prix et deux heures de recherche avec RouteRank. Le logiciel calcule aussi le temps disponible pour le travail dans les transports – si un trajet est effectué en train ou en avion par exemple – ou encore le pourcentage de risque de rater une correspondance. Ceux qui souhaitent optimiser leur trajet sont servis. Avec cinq ans de recherche et développement au compteur, la start-up a protégé la complexité technologique du logiciel par trois brevets. En plus de la plate-forme publique, la société propose des offres compatibles à toutes les structures d’entreprises. Les données générées par la plate-forme peuvent être adaptées selon les habitudes de voyage des clients. En 2010, la start-up remportait un appel d’offres de la Confédération. Un gros contrat, comme celui obtenu avec le WWF. 2012 apparaît de bon augure: «Le World Economic Forum de Davos est notre nouveau client, révèle Jochen Mundinger à Bilan. Nous avons adapté la plate-forme selon le réseau de transports que le WEF avait prévu, des bus aux limousines.» Le patron de RouteRank a reçu en 2010 le prestigieux prix du MIT accordé par le passé aux fondateurs de Google. Une preuve d’excellence qui a dû attrouper des investisseurs internationaux. Jochen Mundinger reste discret: «Le focus porte aujourd’hui sur les clients et les partenaires, pas nécessairement sur les levées de fonds.»

InZair veut étendre ses ZMS à l’international

Ses messages pour smartphone constituent un nouveau paradigme.

Avec à peine un an d’existence, inZair s’apprête à lancer sa révolution du SMS. «Le ZMS enrichit les contenus des messages de smartphone en combinant l’espace et le temps», explique Nourredine Rouibah, fondateur de l’entreprise. Exemple: au lieu d’envoyer un message en instantané, l’utilisateur le dépose virtuellement dans un lieu choisi – tour Eiffel, bureau, maison. Le destinataire le reçoit seulement lorsqu’il s’approche du lieu-dit. «Il est également possible de programmer le message pour une certaine heure. Autre fonctionnalité: s’ils l’acceptent, nos interlocuteurs peuvent être géolocalisés.» En plus de ces messages privés, inZair propose aussi un concept de messagerie publique: «Des utilisateurs qui ne se connaissent pas peuvent partager entre eux du contenu multimédia s’ils se situent tous dans le même lieu. Par exemple, au Paléo, je pourrais diffuser des messages publics accessibles par les festivaliers qui utilisent l’application.» Nourredine Rouibah garantit la protection des données privées et l’absence de spams. «C’est l’utilisateur qui doit aller chercher les messages. Il n’y a pas de système de notification.» Différents modèles économiques sont actuellement développés sur cette base. Les marques pourront s’inviter dans les ZMS publics et diffuser leurs contenus publicitaires. «Mais toujours sans spammer ni divulguer d’informations privées.» La technologie est maîtrisée. Révélée en décembre par Le Web, conférence d’envergure à Paris, l’application de InZair a depuis été téléchargée depuis 50 pays. Le challenge réside maintenant dans l’adoption rapide du concept sur les marchés internationaux. «2012 sera une année importante. Nous sommes en pourparlers avec des capital-risqueurs. Nous visons des levées de fonds à hauteur de 8 millions de francs, dont 75% pour le marketing et 25% pour la R&D.»

EverdreamSoft crée le jeu en réseau du futur

L’éditeur utilise une technologie encore inédite dans le domaine.

Les personnages fantastiques du jeu de cartes en ligne Moonga ont encore de beaux jours devant eux. Leur créateur EverdreamSoft a développé une innovation qui réside notamment dans des cartes physiques dotées de la technologie de communication de champ proche dite NFC. Démonstration par Shaban Shaame, fondateur de la start-up genevoise: «Je suis devant mon écran d’ordinateur avec mes cartes à jouer NFC devant moi. A l’approche de mon smartphone, les données qu’elles contiennent sont transférées dans le téléphone et l’action est immédiatement répercutée sur mon jeu à l’écran.» Une façon de combiner le matériel au monde virtuel. Shaban Shaame précise que la technologie NFC est courante au Japon pour le paiement: «Ce gros potentiel n’est pas encore exploité dans le divertissement.» En plus de ce prototype en plein développement, la jeune pousse met en place un réseau social géolocalisé autour de son jeu Moonga. Elle souhaite le lancer d’ici à cet été. «Le but est de créer tout un réseau d’associations internationales où les joueurs s’échangent leurs cartes. Plus les groupes grandissent, plus ils gagnent en influence. La règle: les échanges ne peuvent se faire que dans les lieux approuvés. Autre aspect participatif que nous développons: les joueurs eux-mêmes pourront créer des cartes à jouer.» EverdreamSoft fait 70% de son chiffre d’affaires au Japon et vient de signer avec le développeur chinois The9. La start-up a levé plus de la moitié des 800 000 francs qu’elle souhaite réunir. «Les investisseurs se rendent compte que le gaming est extrêmement porteur, notamment sur des réseaux sociaux comme Facebook. Or la Suisse demeure encore frileuse vis-à-vis de ce domaine.»

P&G implique les start-up romandes

Depuis trois ans, la plate-forme Alp ICT soutient le développement des jeunes pousses romandes actives dans les technologies de l’information et de la communication. «Nous encourageons celles qui sont complémentaires à travailler ensemble pour être encore plus innovantes», explique Didier Mesnier, secrétaire exécutif d’Alp ICT. C’est à travers ce réseau que Procter & Gamble lance en 2011 un appel à candidature dans le cadre de son programme d’open innovation. Lors de la conférence Lift à Genève, la multinationale de produits de grande consommation sélectionne six start-up romandes, sur des thèmes tels que le business intelligence ou le développement d’applications mobiles. La multinationale ne les finance pas directement, mais elle devient un de leurs clients si les projets aboutissent. P & G remet le couvert pour l’édition 2012 de Lift. «C’est intéressant pour P & G d’externaliser leurs projets», ajoute Didier Mesnier. Alp ICT souhaiterait reproduire ce type de collaboration avec d’autres grands acteurs tels que Nokia.

Crédits photos: Alban Kakulya

Dino Auciello

ANCIEN RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

Lui écrire

Dino Auciello a été rédacteur en chef adjoint à Bilan, responsable de bilan.ch, de novembre 2014 à juillet 2017. Il a rejoint Bilan en 2010, après avoir terminé ses études à l’Académie du Journalisme et des Médias de Neuchâtel.

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