Bilan

Démanteler les GAFA n’est pas justifié

De plus en plus de voix s’élèvent pour reprendre le contrôle des géants Google, Amazon, Facebook et Apple, accusés d’abuser de leur position dominante. Mais c’est une fausse bonne idée. Daniel Pellet*

Après l’annonce de nouvelles enquêtes aux Etats-Unis sur les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple), l’idée d’un démantèlement de ces géants de la technologie refait son chemin et s’inscrit même dans la campagne pour la prochaine élection présidentielle américaine. Mais la réalité est bien plus complexe! Si, techniquement et juridiquement, un démantèlement des GAFA est possible, cette solution est loin d’être acquise.

Who’s BAAD?

Que reproche-t-on à ces géants? D’être BAAD: «too Big, Anti-competitive, Addictive et Damaging democracy» (soit: trop grands, anticoncurrentiels, créant des dépendances et mauvais pour la démocratie).

Historiquement, la décision de démanteler des groupes géants aux Etats-Unis a été peu utilisée (pour la société de raffinage Standard Oil en 1911, puis pour le fournisseur de services téléphoniques AT&T septante et un ans plus tard). Une telle décision, tant au plan économique qu’au plan juridique, semble difficile à justifier. Si la question relative à la domination de ces géants ne se pose pas, la notion d’abus de position dominante est en revanche beaucoup plus difficile à mettre en évidence. Dans la mesure où ces entreprises offrent leurs services plus ou moins gratuitement aux consommateurs en échange de leurs données, elles ne nuisent pas aux consommateurs, qui n’ont pas été forcés d’utiliser ces nouveaux réseaux devenus incontournables. C’est le modèle de l’économie de plateforme: la valeur n’est plus créée au sein de l’entreprise, mais à l’extérieur. Ce sont les données apportées par l’utilisateur qui créent ici la valeur, le contenu. L’effet de réseau est essentiel: la valeur de ces groupes tient au nombre d’utilisateurs; plus
il y a d’utilisateurs, plus les services proposés sont efficaces; et plus les services proposés sont efficaces, plus il y a d’utilisateurs!

Techniquement, un démantèlement des GAFA s’apparente à un casse-tête: comment évaluer les différentes divisions de ces groupes, pour lesquelles peu de données financières sont publiées? Comment estimer le flux des données circulant entre divisions au sein du groupe?

Plusieurs éléments vont à l’encontre d’un démantèlement. On risque, par exemple, de paralyser les économies d’échelle, ce qui fragiliserait les services offerts aux consommateurs. Cela pourrait également étouffer la politique d’innovation de rupture de ces groupes. Que deviendrait la masse de données collectées? Le savoir-faire en matière de big data et d’intelligence artificielle?

Enfin, la concurrence aux GAFA existe. Elle est exercée indirectement par les géants chinois BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) et par les GAFA eux-mêmes qui, après avoir conquis et dominé leurs marchés respectifs, cherchent des relais de croissance et finissent par empiéter sur le territoire d’un autre GAFA (Google/Facebook en publicité numérique, Amazon/Google dans le cloud).

Renforcer la responsabilité sur les contenus

D’autres pistes que le démantèlement peuvent être explorées. Un meilleur usage du droit de la concurrence (avec une analyse approfondie des fusions et acquisitions) et un renforcement des lois régissant la propriété et les échanges de données personnelles (comme on a pu le voir en Europe avec la mise en place
de la loi sur la protection des données ou RGPD) sont deux pistes sérieuses. Plus important encore, un renforcement en matière de responsabilité sur les contenus peut et doit être mis en place.

En conclusion, démanteler les GAFA n’amènerait pas de réelle extériorisation de valeur et priverait les consommateurs de l’effet de réseau. Enfin, si avoir un meilleur contrôle semble légitime, un démantèlement laisserait la porte ouverte aux géants chinois. La Chine, qui produit deux fois plus de données que les Etats-Unis et l’Europe réunis, est en embuscade et veut devenir la première puissance économique mondiale d’ici à 2049. Contrôler les GAFA, oui, démanteler les GAFA, non.

* Analyste technologie, médias et télécoms, Bordier & Cie

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