Bilan

Demain, nous serons tous étudiants de l’EPFL

L’institut lausannois va ouvrir gratuitement des cours en ligne au monde entier. Le début d’une révolution radicale de l’enseignement supérieur.
(ci-dessus)  Daphne Koller  Cofondatrice de Coursera, c’est elle qui a proposé à l’EPFL de collaborer à ses cours en ligne.

«Tout s’est passé à la vitesse lumière d’internet.» Cet été, l’EPFL est devenue la première université du continent européen à rejoindre la plate-forme vedette des cours en ligne: Coursera. A entendre le professeur Martin Vetterli, doyen de la faculté d’informatique et de communication, raconter ce deal, l’opération ressemble à une guerre éclair. Du point de vue tactique et stratégique. Coursera a été lancée à fin 2011 par deux profs de Stanford, Daphne Koller et Andrew Ng. Un nombre illimité d’étudiants y suit gratuitement un nombre croissant de cours (119) de niveau universitaire dans des matières aussi variées que la pharmacologie ou le design. Avec plus d’un million d’inscrits en quelques mois, c’est un phénomène qui relance complètement l’enseignement via internet. D’aucuns lui prêtent même le pouvoir de transformer radicalement le «modèle d’affaires» des universités.

  Mon prof a cofondé Google

L’idée d’enseigner via internet n’est bien sûr pas neuve. Martin Vetterli se souvient lui-même avoir tenté une expérience restée assez confidentielle en 1995 à Berkeley. En 2001, un article de la revue The American Prospect  évoquait une bulle de l’éducation en ligne à cause des milliards investis par Wall Street dans ce qu’on appelait alors E2C, Education to Consumer, emportée comme le reste par l’explosion de la bulle financière. «La différence, c’est qu’à l’époque YouTube n’existait pas», explique Pedro Pinto, un chercheur qui s’est fait connaître récemment avec un algorithme qui trace la source d’une e-rumeur et est responsable du projet Coursera de la faculté  d’informatique à l’EPFL. «Aujourd’hui, toutes les technologies nécessaires pour ouvrir massivement l’enseignement via internet sont là.»  A cela s’ajoute l’économie. Le coût de la bande passante pour diffuser une vidéo sur le web a diminué d’un facteur 6000 depuis 2000. Ce changement de situation, exploré par le pionnier Salman Khan (lire son portrait ci-contre), a réveillé les grandes universités. Le MIT et Harvard, rejoints par Berkeley, ont investi 60 millions de dollars dans une plate-forme de cours en ligne, EdX. Surtout, deux initiatives sont parties de Stanford qui ont transformé l’idée en entreprises. Coursera a levé 22 millions de dollars en avril dernier de l’inévitable capital-risqueur Kleiner Perkins (Amazon, Google…). Fondée par Sébastian Thrun, le coinventeur de Google Street View, Udacity est soutenue par le géant du web. L’inventeur de la voiture sans pilote de Google, Sergey Brin, intervient d’ailleurs dans le cours d’introduction à la programmation. Pour rendre sexy un enseignement déjà issu des institutions au top du classement de Shanghai, Coursera et Udacity multiplient les possibilités du multimédia.

 

L’analyste aux 150 millions de leçons

Il a prononcé le discours de la dernière cérémonie de remise des diplômes du MIT, après avoir été l’une des vedettes de la conférence TED en 2011. La fondation de Bill Gates et Google lui ont confié des millions. Parce qu’en 2004, Salman Khan, un jeune analyste pour un hedge fund, a l’idée d’enseigner les mathématiques à un cousin via Yahoo! puis, en 2006 en se filmant sur YouTube, il est devenu l’enseignant le plus populaire de tous les temps. En 2009, il quitte son job pour créer la première université entièrement en ligne: la Khan Academy. Il a depuis donné plus de 150 millions de leçons quand un prof d’Uni a en moyenne 10 000 étudiants dans toute sa carrière.

C’est dans ce foisonnement créatif autour de Stanford que se sont retrouvés Martin Vetterli et Patrick Aebischer, président de l’EPFL, en mai dernier. Chacun est là pour des raisons différentes. Mais, en situation de veille depuis les lancements de Coursera et d’Udacity, ils ont eu, en parallèle, l’idée d’ajouter à leur agenda quelques rendez-vous avec les stars émergentes de l’enseignement en ligne. C’est la décharge d’adrénaline. A son retour en Suisse, chacun veut expliquer à l’autre ce qu’il a vu, ce qu’il analyse et surtout ce que l’EPFL doit faire. Et vite. Les annonces autour de Coursera, Udacity et EdX font, en effet, passer le sujet de l’enseignement en ligne du monde des initiés à celui de M. Tout-le-monde. Coup sur coup, deux articles du New York Times par les éditorialistes vedettes David Brooks et Thomas Friedman rendent le sujet «mainstrean». Le président de Stanford évoque un «tsunami». Pour Patrick Aebischer et Martin Vetterli, l’EPFL doit être la première à surfer sur cette vague dans le Vieux-Continent.

Enthousiaste   Professeur à l’EPFL, Martin Vetterli s’est chargé de trouver des contenus pour les cours 2.0.   Mon diplôme pour 100 dollars?

Les circonstances vont les y aider. La cofondatrice de Coursera, Daphne Koller, vient fin juin à l’EPFL pour une conférence. Elle leur apprend que, dans les quinze jours à venir, Coursera annoncera un nouveau round de cours et d’universités participantes. «Voulez-vous en être?», demande la jeune femme. «Tu y arrives?», retourne Patrick Aebischer à Martin Vetterli. «Evidemment.» Reste à trouver des contenus pour ces cours 2.0. Avec son collègue Paolo Prandoni, Martin Vetterli proposera en mars prochain un module sur le traitement de signal tandis qu’est aussi prévu le premier cours en français de la plate-forme (une introduction à la programmation). La présence de Martin Odersky dans le corps enseignant de l’EPFL laisse exploiter plus vite l’opportunité. Inventeur du langage de programmation Scala, un successeur de Java adopté par LinkedIn, Twitter…, Martin Odersky est une star. Sa start-up, Typesafe, vient de lever 14 millions. Plus de 20 000 personnes étaient déjà inscrites à mi-août pour le cours en ligne qu’il démarrera fin septembre. La gratuité d’enseignements d’un tel niveau explique le démarrage foudroyant des nouveaux sites d’enseignement massifs en ligne. Pedro Pinto avance aussi que «l’enseignement y est plus personnalisé puisque chacun avance à son rythme». Inspirés par la culture des réseaux sociaux, les créateurs de ces sites les ont dotés d’outils tels que des forums où les étudiants peuvent poser leurs questions. Certes, on objectera qu’il manque encore l’interactivité d’une véritable salle de classe. Mais Martin Vetterli relativise l’argument. «Vous savez, l’interactivité d’un prof face à un amphi de 300 étudiants…» Ces cours sont avant tout une alternative aux cours magistraux et ne remplaceront pas les travaux pratiques. Martin Vetterli y voit aussi un complément pour les étudiants du campus. «Et c’est un moyen pour un prof de comprendre ce que ses étudiants ont mal assimilé et d’améliorer son cours.»

Reste que la compétition qui va découler de cette éducation en ligne est susceptible d’avoir toutes sortes de conséquences. Les étudiants ne vont-ils pas se tourner exclusivement vers ces plates-formes pour recevoir les cours des meilleures universités au détriment des autres? Cela n’a rien d’hypothétique, dès lors que l’on sait que le modèle d’affaires de Coursera et d’Udacity est basé sur la possibilité de ne payer qu’un petit 100 dollars lorsque l’on veut passer son examen pour obtenir le crédit d’un cours. Par comparaison, l’écolage à Stanford est à 40 000 dollars par an! De même, les prestigieuses universités ne vont-elles pas se servir de ces sites pour repérer les meilleurs étudiants et gagner la guerre des talents? Considérant que l’enseignement est un bien public, Martin Vetterli critique cette possibilité. Mais Udacity propose bien à ses étudiants de soumettre leur CV à des entreprises partenaires. Reste enfin à savoir si cet enseignement sera efficace pour les étudiants eux-mêmes? Si l’exemple du cours d’intelligence artificielle d’Udacity est une indication, on peut dire que oui. Sur les 160 000 inscrits de l’automne 2011, 22 000 l’ont suivi jusqu’au bout, 420 obtenant même la meilleure note à l’examen…

Crédits photos: Dominic Büttner

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

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Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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