Bilan

Déconnexion: peut-on échapper à l’économie de l’attention?

Face aux voix toujours plus nombreuses qui s’élèvent pour dénoncer la puissance addictive des réseaux sociaux et des technologies numériques, les initiatives pour ne plus en être esclave, les GAFA ont suivi le mouvement.

Les camps de digital détox sont un trend fort du moment.

Crédits: DR Flickr DavityDave

Les réseaux sociaux et leur puissance addictive sont étudiés depuis plusieurs années. La formule la plus célèbre est peut-être issue des recherches du chercheur américain Ofir Turel, professeur en systèmes d'information à l'université de Californie, qui en 2016 avait montré au cours d’une étude que «l’addiction à Facebook active les mêmes zones du cerveau que la cocaïne».

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Attention, on parle ici bien d’addiction, et pas de simple utilisation. La manière dont se construit l’addiction, elle, est encore largement débattue. Le concept de ‘circuit de la récompense’, qui désigne la satisfaction ou la curiosité sans cesse renouvelée que suscitent les likes et commentaires et qui inciteraient à retourner compulsivement sur ces plates-formes émerge peu à peu.

Capter l’attention des internautes en permanence

L’impact psychologique des réseaux sociaux est aujourd’hui peu à peu reconnu, notamment le danger que peuvent représenter les selfies. Enfin, de nombreux spécialistes pointent les risques du ‘always-on’, c’est-à-dire cette exigence d’être connecté en permanence, qu’il s’agisse d’exigence professionnelle ou personnelle.

Mais au-delà des réseaux sociaux, c’est le cri d’alarme d’anciens cadres de Facebook et Google. Il y a eu bien sûr la sortie tonitruante de Chamath Palihapitiya, ancien cadre de Facebook qui a estimé que son ex-entreprise contribuait à «déchirer le tissu social».

D’autres critiques plus ciblées visent la conception même de ces outils qui a attiré l’attention: démarrage automatique des vidéos, contenus personnalisés, notifications constantes… ils pointent le fait que les outils numériques sont en réalité conçus pour capter l’attention des internautes en permanence. Pour y faire face ils ont notamment créée, autour de Tristan Harris, ancien employé de Google le Center for human technologies qui réalise des campagnes pour sensibiliser à la problématique et donner des conseils aux utilisateurs.

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Et il est vrai que le design des produits et applications des GAFA et conçu pour capter, retenir et valoriser au maximum l’attention de chaque utilisateur, notamment par de la publicité. Face à la surabondance d’information que procure le web, le temps de chaque utilisateur est d’autant plus précieux, comme le veut le paradigme de l’économie de l’attention définie en 1969 par le chercheur Herbert Simon. Un tableau conçu par Bloomberg résume particulièrement bien comment les entreprises tech retiennent notre attention à chaque moment de la journée et au cours de chaque activité.

L’explosion de la digital détox

Face à cette saturation de notifications et de sollicitations online, beaucoup d’initiatives ont vu le jour. On ne compte plus les retraites, cures de ‘digital détox’ qui consistent à vivre dans la nature coupé du monde, voire l’essor des mouvements de résistance digitale

L’explosion sans précédent de la méditation et de la pleine conscience et d’autres techniques comme la réduction du stress basé sur la pleine conscience (MBSR en anglais), ou l’hypnose a clairement à avoir avec la difficulté à se concentrer induite par les outils numériques, même si ce n’est pas la seule explication. Idem pour tous les coachs ou entrepreneurs dont le business consiste à savoir mieux s’organiser ou permettre de retrouver du temps pour soi.

Bien user de son temps est devenu une préoccupation constante, et les technologies numériques, vendus comme des outils au service de cet objectif sont aujourd’hui vues comme une menace dont il faut se défaire. Paradoxalement, des apps comme Moments ont vu le jour, pour limiter le temps passé sur son smartphone,

Les GAFA s’y mettent

Evidemment, face à la salve de critiques, les GAFA ont réagi. Face au «time well spent», naît une nouvelle petit musique, celle du ‘digital wellbeing’. Autrement dit: la responsabilité des constructeurs et éditeurs pour que le temps passé en ligne soit un temps de qualité. On a donc vu Androïd annoncer un dashboard pour mesurer le temps passé sur son smartphone, et indiquer le nombre de notifications envoyées chaque jour, en permettant de programmer le temps passé quotidiennement à consulter ses applications.

Le leader de l’information USA Today a récemment sorti une nouvelle version de son app permettant des notifications de plus en plus ‘sur mesure’ selon les centres d’intérêts des utilisateurs, fonctionnalité largement saluée. Instagram intégrera également bientôt un compteur pour savoir combien de temps on passe sur son application.

Facebook a confirmé la préparation d'une nouvelle fonctionnalité pour contrôler le temps passé sur sa plateforme. L'internaute saura exactement le temps passé à chaque connexion rétroactivement sur les sept derniers jours. Il sera également possible de configurer un rappel quotidien lorsqu'une limite fixée au préalable sera franchie. Le temps passé sur les médias sociaux atteint 5,9 heures par jour en 2017, avec une croissance de 4% par rapport à l'année précédente, selon l'analyste Mary Meeker.

Reste que comme le signalent déjà certains experts, ces outils plus sophistiqués serviront également aux géants du web à mieux cerner la consommation de leurs utilisateurs. Le modèle économique même du numérique, «attention by design», n’est de loin pas remis en cause.

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Camille Andres

JOURNALISTE

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