Bilan

Dans les coulisses du chronométrage sportif

Cet été à Londres, Omega assurera à nouveau le rôle envié de chronométreur officiel des Jeux olympiques. Les moyens déployés traduisent les énormes intérêts du secteur.

Les ouvriers s’affairent encore par centaines dans la fraîcheur mordante des quartiers est réhabilités de Londres. A l’intérieur des temples du sport érigés sur d’anciens terrains vagues, les tests grandeur nature ont déjà commencé. En ce début du mois de mai a lieu le Championnat d’athlétisme inter-universitaire d’Angleterre. Une ultime répétition générale avant l’ouverture des 30es Jeux olympiques (JO) de l’ère moderne, le 27 juillet prochain. Omega, chronométreur officiel pour la 25e fois en quatre-vingts ans, n’a pas le droit à l’erreur. Comme une prière, Stephen Urquhart, président de la marque propriété de Swatch Group, répète volontiers: «Mon souhait est que l’on n’entende jamais parler du chronométreur durant ces Jeux.» Même si l’on ne peut jurer de rien, tout a été fait pour l’exaucer: des pistes bardées de capteurs et de caméras, des athlètes équipés de transpondeurs ou de GPS et des instruments de mesure du temps ultraprécis constituent quelques-uns des gadgets high-tech d’Omega. Une débauche de moyens qui traduit les énormes enjeux du chronométrage sportif, où se mêlent performances, image de marque, gros sous et même intérêt national. Avec quelque 10 500 athlètes et officiels originaires de plus de 200 pays, ces JO de Londres seront parmi les plus importants de l’histoire. Parmi les plus chers aussi: le budget a plus que doublé depuis l’estimation initiale de 6,35 milliards d’euros. Omega n’est pas en reste: la marque débarque avec 420 tonnes de matériel, 450 professionnels et 800 bénévoles. A Sydney en 2000, Swiss Timing – la société de Swatch Group spécialiste du chronométrage – n’avait «que» 300 tonnes de bagages. Pour ses premiers Jeux en 1932 à Los Angeles, Omega fournissait 30 chronographes de précision.

La stratégie de la R&D

Dans les caisses du chronométreur officiel, 180 kilomètres de câbles et de fibre optique, mais aussi toujours plus de matériel high-tech et de prototypes. Cette année, par exemple, Omega teste un nouvel instrument de mesure précis au millionième de seconde. Destiné principalement au cyclisme sur piste et à la natation, ce Quantum Timer est doté d’une résolution cent fois supérieure à celle des anciens appareils. Autre nouveauté: un prototype de starting-blocks capable de calculer les temps de réaction des athlètes uniquement par la mesure de la pression exercée sur le patin. Avant, c’était une caméra qui enregistrait le laps de temps entre le départ et le premier mouvement du sprinter. Et l’avenir augure des compétitions toujours plus spectaculaires à suivre: aux JO de Pékin, les bateaux d’aviron ont été équipés pour la première fois de GPS. Avec cinq positions transmises par seconde, il était possible de transmettre la distance exacte entre chaque embarcation, et donc de proposer une vision d’ensemble bien meilleure et compréhensible pour le public. L’imagerie virtuelle est aussi un vecteur d’innovation: dans le basket ou le football, par exemple, il est impossible, par mesure de sécurité, de fixer quoi que ce soit aux sportifs. L’analyse d’images permet alors de reconnaître les joueurs et de les localiser de manière permanente à l’intérieur du terrain, et pas seulement lorsqu’ils passent à proximité de capteurs. En hockey, avec en plus une puce dans le puck, il est ainsi possible de visualiser virtuellement les actions sur la glace.

Quantum Timer  Un nouvel instrument de mesure permet une précision au millionième de seconde. Une tradition helvétique

Pour les JO de Londres, Omega a ainsi déboursé entre 120 et 150 millions de francs. Un investissement – qui comprend la R&D et la communication autour de l’événement – indispensable pour garder la main haute sur une compétition de cette envergure. Car depuis longtemps le chronométrage des Jeux olympiques est une spécialité helvétique. Les premiers de l’histoire moderne, à Athènes en 1896, ont été assurés par Longines. C’est cette même marque qui, en 1912, lançait la première petite révolution qui ouvrait les portes du chronométrage semi-automatique d’abord, puis complètement exempt de la main de l’homme: le système électromécanique du «fil coupé». Entre 1920 et 1928, c’est Heuer qui officie comme chronométreur. En 1932, aux JO de Los Angeles, Omega généralise l’usage de la caméra couplée sur la ligne d’arrivée à des chronographes au 1/100e de seconde. Dès lors, la marque biennoise ne va plus lâcher son rôle de chronométreur officiel jusqu’aux Jeux de 1964, introduisant notamment la photo-finish, la cellule photo-électrique ou encore le portillon de départ à déclenchement automatique. Mais les JO de Tokyo vont changer la donne: les organisateurs vont préférer Seiko, introduisant du même coup un nouveau critère pour le choix du chronométreur: la préférence nationale. «Seiko est devenu le grand concurrent d’Omega à cette époque-là», raconte Denis Oswald, membre du Comité international olympique et directeur du Centre international d’étude du sport. En 1968 à Mexico, Omega reprend les Jeux à la firme japonaise. Mais au terme des compétitions, la marque suisse fait savoir que vu l’importance qu’a prise l’événement ses moyens ne lui permettent pas de continuer. Même constat de Longines, quatre ans plus tard à Munich. «La Fédération horlogère suisse (FH) est alors intervenue, poursuit Denis Oswald. Il était inimaginable que la Suisse disparaisse du monde du chronométrage sportif. Elle a alors encouragé la formation d’un consortium formé d’Omega, Longines et Heuer, tous trois concurrents à ce moment-là.» Les bases de Swiss Timing étaient posées. Aujourd’hui propriété de Swatch Group, Swiss Timing emploie quelque 280 personnes à travers le monde, dont 120 au siège de Corgémont. Son budget? «Une somme significative», lâche laconiquement son directeur général Christophe Berthaud, qui ajoute: «Nous ne devons pas perdre d’argent, mais nous n’avons pas d’objectifs de contributions aux résultats de Swatch Group.» Et pour cause: s’effaçant derrière les marques Omega, Longines, Tissot ou Swatch, Swiss Timing laisse à ces dernières le soin de négocier les contrats avec les organisateurs d’événements sportifs. «Nous vendons un service, explique Stephen Urquhart. Mais dans le même temps, nous achetons les droits marketing liés aux anneaux olympiques et au nom Jeux olympiques.»

Un business rentable

Un marché qui rapporte? «Absolument!», lâche Thierry Huron, patron de l’unité Timekeeping chez TAG Heuer, qui se partage quelque 80% des contrats mondiaux avec les grands acteurs que sont l’autrichien Alge Timing, l’italien Microgate, le hollandais Mylaps, le japonais Seiko, et bien sûr Swiss Timing. Si la marque du groupe LVMH fournit des prestations de chronométrage – notamment dans le ski, l’automobile, le cyclisme et le motocyclisme – elle vend également le fruit de ses recherches et ses développements à des fédérations sportives, des clubs, des promoteurs d’événements ou encore à d’autres prestataires. «Dans les années 1930, ce secteur atteignait 70 ou 80% du chiffre d’affaires global. Il est aujourd’hui d’environ 10%», précise Thierry Huron. Soit tout de même près de 90 millions de francs pour 2011, si l’on retient les 880 millions de chiffre d’affaires estimés par la Banque Vontobel dans son étude annuelle sur les produits de luxe. Rentables, les prestations de chronométrage ouvrent surtout la porte à des plates-formes de communication exceptionnelles. Pour les seuls JO de Londres, quelque 4 milliards de téléspectateurs suivront l’événement durant la quinzaine. Une perspective qui apparaît presque comme anecdotique: «Il est très difficile de mesurer concrètement l’effet JO sur Omega, explique Stephen Urquhart. Disons que notre présence aux Jeux de Pékin nous a permis de bien nous protéger de la crise de 2009 qui a suivi.» Si, au temps de la Grèce antique, les spectateurs ne s’intéressaient qu’à la victoire, le chronométrage moderne a fait naître une notion restée longtemps ignorée, qui a permis d’universaliser le sport: le record. Aux premiers JO de 1896, la précision des mesures était de 1/5e de seconde. On passa au 1/10e en 1912, puis au 1/100e – pour l’athlétisme – en 1976. A chaque fois, la promesse de nouveaux records, avec pour corollaire l’émergence du sport spectacle et de ses vedettes. Nombre de brillantes carrières reposent en effet sur quelques centièmes de seconde. Peut-être bientôt sur quelques millièmes? Le mariage du sport et de l’horlogerie a encore de beaux jours devant lui.

Crédits photos: Dr

Fabrice Eschmann

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