Bilan

Contenir la «culture selfie» et ses ravages

Des experts ont évoqué les risques de l’usage excessif des réseaux sociaux pour les jeunes et les moins jeunes, ainsi que les moyens d’y remédier, lors d’un séminaire au Forum de Davos.

La pratique des selfies, favorisée par la démocratisation des smartphones, inquiète par ses dérives.

Crédits: AFP

Cette année encore, le Forum économique de Davos n’a pas manqué de s’inscrire dans son temps, en abordant les problématiques qui occupent le monde actuel, comme le phénomène des selfies. Ces autoportraits réalisés avec le téléphone portable en vue d’être postés sur Instagram ou Facebook, dont l’auteur, à la fois sujet et objet, prend toujours cet air auto-ébloui, virent parfois au cauchemar pour les proches et les amis de la personne «accro» à cette activité.

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Lors d’un atelier à Davos, un groupe de discussion s’est penché sur les risques et les opportunités offerts par la culture du selfie. Les participants: en majorité des femmes d’âge mur, inquiètes des effets des réseaux sociaux sur leurs filles adolescentes. Elles ont rappelé les dangers pour le psychisme, la santé et l’intégrité des jeunes exposés aux réseaux, et des plus jeunes qui réclament sans cesse le smartphone de leurs parents à la place d’activités plus éducatives. 

Des effets concrets sont observables. Alors que le taux de suicide reculait en Occident depuis des décennies, son niveau est remonté depuis 2018 aux Etats-Unis chez les jeunes de 13 à 18 ans, de même que les symptômes dépressifs. Une jeune participante indienne qui travaille avec des communautés de jeunes dans son pays s’inquiète également des valeurs véhiculées par le selfie, qui favorise narcissisme, superficialité et vanité aux dépens d’autres valeurs de construction de soi.

Des risques... et des opportunités

L’un des modérateurs de l’événement, Ambarish Mitra, fondateur et CEO de Blippar, témoigne: «Nous avons récemment conçu une application photo basée sur l’intelligence artificielle (IA), qui vous fournit des informations et des données sur les objets qui vous entourent grâce à la réalité augmentée et la reconnaissance d’image. Or, à notre surprise, les clients qui l’ont téléchargée ont en très large majorité utilisé cette technologie de recherche visuelle pour s’analyser eux-mêmes, voir ce que l’IA pouvait leur dire sur leur propre visage et leur morphologie». Lors d’une deuxième étape, Blippar a ajouté une fonction (FaceJam) qui dit au “blippeur” à quelle célébrité il ressemble, sorte de «Shazam» du visage. Des millions de personnes s’y sont essayées. Un sondage mené par l’entreprise a montré que pratiquement tout le monde niait avoir fait l’exercice.

La culture du selfie ne fait pas réfléchir qu’à Davos. Outils de la culture de «spectacularisation», au même titre que les médias en général, le smartphone et les réseaux sociaux tendent à faire de chaque individu un spécialiste de la «mise en scène de soi», écrit l’universitaire Vincent Kaufmann dans son dernier essai, Dernières nouvelles du spectacle. L’écrivain français Sylvain Tesson pose de son côté la question, dans une récente interview au Figaro, si le format de Twitter pourra jamais permettre de voir émerger des penseurs, des théoriciens et des encyclopédistes comme ceux qui ont préparé les Lumières.

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Pour Tiffany Yu, fondatrice de Diversability et co-animatrice de l’atelier, il ne faut pas oublier les opportunités qu’offre la culture selfie, qui «a donné un visage» à des personnes qui jusque-là n’avaient pas voix au chapitre, à l’instar de personnes invalides qu’elle aide à se mettre en avant sur les réseaux sociaux et à parler de leur situation, une conséquence très positive de la «culture selfie», selon elle. Pour Tiffany Yu, la culture selfie permet de partager, s’ouvrir aux autres, leur montrer le «chantier en cours» qu’est notre vie et recevoir un feedback utile, établir des contacts auparavant inespérés. 

Mais les travers n’en sont pas moins là. Tout, dans les nouvelles technologies, semble fait pour stimuler la vanité préexistante en chaque être humain, ont convenu les participants et notamment les mères d’adolescents, qui voient les réseaux sociaux comme des technologies addictives, davantage encore que la télévision. «Quand vous recevez 100 like sur votre photo, c’est un dopant de votre égo qui n’a pas son pareil, estime la jeune participante indienne. Vous n’aurez jamais cela en entrant dans une salle pleine de monde, les gens ne viendront pas vers pour vous dire combien vous êtes belle». Une recherche de l’Université de New York publiée en mars 2017 a ainsi démontré que le fait de recevoir 1 like sur Instagram libère de la dopamine, en raison du plaisir que cela entraîne, combiné à son caractère imprévisible.

Le miroir, premier selfie

Les premiers “boosteurs” de vanité, rappelle Ambarish Mitra, ont été les miroirs. «Dès que le miroir est devenu un objet grand public, les gens ont pris conscience de leur apparence, qui a revêtu une importance croissante, et le concept de la mode a pris son essor». Pour lui, le narcissisme est un sentiment humain comme l’empathie ou d’autres sentiments, il existe naturellement en chaque être humain, mais à des degrés divers; le selfie est abordé de façons très différentes suivant les gens, qui vont d’une approche tout à fait saine à l'addiction. D’après les participants, poster plus de six selfies par jour peut être considéré comme pathologique. 

Tiffany Yu suggère que la responsabilité des parents est fondamentale. Certaines témoignent alors de l’impossibilité de contrôler leurs filles 24h/24h, 7 jours sur 7: «La vigilance qui est requise dans ce domaine dépasse tout ce que les parents des époques précédentes ont pu connaître», dit l’une d’elles, américaine. Et de souligner aussi la pression des pairs. «Ma fille me dit que si elle retire une amie de ses contacts, c’est considéré comme une action grave dans son cercle; et si elle désactive son compte sur les réseaux sociaux, elle se marginalise». Certaines adolescentes se sentent pourtant en décalage avec leur cercle d’amies, qui «passent 4 heures à tenter d’obtenir le selfie le plus parfait, le plus enviable». 

«On a le sentiment que les réseaux sociaux, c’est le Far Far West», dit une mère. «Il viendra un temps où les Etats interviendront pour réguler et mettre des limites», anticipe Ambarish Mitra. 

Plus efficace encore, en cette ère «digitalement très bruyante», est le rôle des modèles. Comme Barack Obama, lorsqu’il a invité 150 personnes à se réunir pour mettre en place sa fondation. «En préambule, il a tout de suite donné le ton, relate Ambarish Mitra: Il a dit: je suis là avec vous, vous pouvez me serrer la main, me faire la bise, alors n’insultez pas ce moment avec un selfie. Voici comment on donne le ton, on forge les comportements, on rend les selfies "uncool" en influençant les gens dans le bon sens». Un cadre supérieur parmi les participants objecte: «En termes de modèles à suivre, ce n’est pas gagné. Les CEO, quant à eux, sont souvent poussés par leurs chefs de communication à développer leur marque personnelle justement, leur côté influenceur, car c’est devenu le maître mot».

Désormais, conviennent les intervenants, l’éducation devra jouer un rôle accru et les réflexions devront se pencher sur les modalités d’une utilisation responsable des nouvelles technologies.

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Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

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