Bilan

Comment Steve Jobs a préparé l’avenir d’Apple

Le patron et fondateur a tout mis en place pour qu’Apple continue à prospérer: une équipe brillante, un nouveau siège de prestige et une université interne qui perpétuera sa vision.

La nouvelle a d’abord été relayée par Twitter. «C’est ainsi que la communauté technologique de la Silicon Valley a appris le décès de Steve Jobs, le 5 octobre dans l’après-midi», relate Christian Simm, fondateur du consulat scientifique Swissnex à San Francisco. Ensuite, les geeks se sont précipités sur le site Apple.com, où la photo du fondateur, accompagnée des dates 1955-2011, occupe toute la page d’accueil. Le lendemain, le quotidien San Francisco Chronicle publie le portrait de l’inventeur en une, sur une pleine page. Des inconnus déposent des fleurs et des messages au siège d’Apple à Cupertino, devant le domicile de Jobs à Palo Alto et les Apple Stores du monde entier. Mais les signes de deuil sont rapidement évacués. Deux jours après la disparition de l’entrepreneur, l’Apple Store de San Francisco était exempt de la moindre référence à Steve Jobs. Et noir de monde. A l’image de la posture de l’entreprise. Pas d’atermoiement. De la pudeur et des réalisations. Steve Jobs avait méticuleusement préparé la suite, ainsi que son passage à la postérité. Il entend laisser un héritage spectaculaire à la Silicon Valley sous la forme d’un siège de prestige signé par la star de l’architecture Norman Foster, Prix Pritzker 1999 et réalisateur du fameux Gherkin (le concombre) de Swiss Re à Londres ou de l’aéroport de Pékin. Parallèlement, une université interne va perpétuer les méthodes du visionnaire auprès du management.

En forme de soucoupe volante

«On savait Jobs très malade. Néanmoins, l’émotion a été forte à sa mort. Tout le monde en parlait. Dans une région vouée à l’innovation et à la technologie comme la Silicon Valley, Jobs jouissait d’une aura de modèle incomparable», décrypte Christian Simm. Ce que confirme Kelly Sallin, une Américaine ancienne d’eBay. «La passion de Steve pour la création de nouveaux outils constitue une injonction à être nous-mêmes créatifs.» Kelly travaille aujourd’hui chez NanoDimension, un fonds de capital-risque spécialisé dans les nanotechnologies fondé à Menlo Park par son mari, le Suisse Aymeric Sallin. Celui-ci analyse: «Jobs a révolutionné la relation entre l’homme et la machine, grâce à un assemblage génial d’idées et de design.» A Cupertino, sur le panneau signalant l’entrée du siège, quatre pommes entamées reproduisent le logo d’Apple. Avant sa disparition, Steve Jobs avait présenté aux autorités un projet de nouveau campus, aussitôt surnommé par les blogueurs iSpaceship en raison de sa forme de soucoupe volante (lire encadré ci-contre). Le bâtiment sera le premier geste architectural de la Silicon Valley. Jusqu’ici, les firmes ont privilégié le pragmatisme à l’ostentation, dans un paysage de banlieue pavillonnaire. Prévu pour 1300 employés, le site anticipe la croissance d’Apple. Celle-ci occupe 12 000 personnes dans différents locaux de Cupertino, dont 2800 au siège d’Infinity Loop, sur un effectif total de 20 000 collaborateurs. «Steve était un négociateur brillant. Lorsque, entre vétérans, nous avons entendu parler de l’iSpaceship, cela nous a amusés. Il avait visiblement obtenu tout ce qu’il voulait sans se soucier des règlements existants», sourit Guerrino De Luca, président de Logitech. Ingénieur formé en Italie, ce dernier a travaillé chez Apple de 1988 à 1997. Alors qu’il était en charge du marketing, il a vécu le retour tempétueux de Steve Jobs à la tête d’Apple, après sa mise à l’écart voulue par le conseil d’administration de 1985 à 1997. Puis en 1998, cet ancien d’Olivetti a été recruté par Daniel Borel pour diriger Logitech. «Je suis l’un des rares managers à avoir quitté Apple sans m’être fait virer par Jobs et, encore plus rare, sans qu’il m’ait considéré comme un traître. Après mon départ, nous sommes restés en contact par mail.»  

Boom Apple a vendu 29 millions d’iPad, soit une croissance des ventes de 183% depuis mai 2011.

Optimisme américain

«L’Europe a une vision catastrophiste de l’avenir d’Apple privée de son fondateur. Mais ici, aux Etats-Unis, les observateurs sont beaucoup plus optimistes. Ils relèvent la qualité de l’entreprise», constate Christian Simm. C’est l’avis du designer industriel Yves Behar, fondateur de fuseproject à San Francisco. Le Lausannois jouit d’une reconnaissance internationale, avec des clients comme Adidas, BMW ou Microsoft. Lié aux graphistes d’Apple, le quadragénaire renchérit: «Jobs a eu le temps de développer une culture d’entreprise très forte qui va se perpétuer après lui. De ce que nous savons, Apple doit rester très en avance sur le reste de la branche.» Guerrino De Luca va dans le même sens: «Steve s’était entouré d’une équipe brillante. Il détestait les «yes men» et a recruté les meilleurs. Sur cent ou mille idées, son rôle était de pointer la bonne. Puis il était pris d’une obsession pour son nouveau projet. Ce qu’il aimait, c’était réinventer un instrument, comme il l’a fait pour le téléphone avec l’iPhone. Désormais, Apple va certes se rapprocher de la normalité mais doit rester au top niveau.» Après des années de croissance exceptionnelle, «la société va connaître un tassement des résultats, anticipe le patron de Logitech. Une évolution inévitable qu’il serait injuste d’attribuer au nouveau CEO Tim Cook. Le pipeline actuel présente le potentiel nécessaire pour assurer le succès sur plusieurs années.» A la fin de la semaine dernière, l’action Apple montait, soutenue par une recommandation de Goldman Sachs qui revoit à la hausse ses prévisions de vente des iPad, iPhone et Mac. A l’annonce du départ de Jobs du conseil d’administration en août dernier, le titre a fléchi. Mais il a ensuite retrouvé son niveau antérieur et n’a pratiquement rien cédé à son décès (voir graphique). Plus étonnant encore, l’action Apple surperforme largement les autres sociétés cotées au Nasdaq, qui souffrent du ralentissement économique général. Le marché montre la plus grande confiance en l’avenir de la firme.

Une mystérieuse Apple University

Le bruit court dans la vallée. Apple serait en train de créer une université interne destinée à perpétuer l’ADN d’Apple. Origine des rumeurs, le recrutement par la firme de Joel Podolny, doyen de la School of Management de Yale au 1er novembre, divulgué par le Wall Street Journal. Selon le magazine Fortune, l’Apple University aurait mandaté le co-fondateur d’Intel Andy Grove, de la Stanford Business School, et Richard Tedlow de la Harvard Business School pour rédiger des études sur les mouvements stratégiques d’Apple. Par exemple, la décision de distribuer elle-même ses produits par le biais de magasins propres. Lorsque Jobs ouvre en 2001 le premier Apple Store à Tysons Corner, en Virginie, ce saut dans la vente de détail suscite le scepticisme général. Aujourd’hui, avec près de 350 enseignes, ce modèle est l’un des plus admirés dans le monde. Le programme est inspiré d’une démarche semblable menée chez Pixar (Pixar University), le studio d’animation que Jobs a vendu à Disney. Il s’inscrit dans une tradition américaine à laquelle appartient le HP Way, un corpus recensant les valeurs du constructeur informatique Hewlett-Packard, dont le parcours fait référence dans la vallée. Mais on n’en saura pas plus. Les demandes d’interview sont déclinées par les académiciens de l’Apple University, tandis que le service de presse d’Apple répond: «Nous ne donnons pas d’information sur ce sujet.» Ce qui vient confirmer la réputation d’hermétisme de la firme. Les anecdotes sur le culte du secret et les précautions quasi paranoïaques d’Apple abondent. Lorsque la société recrute pour des postes stratégiques, les projets décrits correspondent aux compétences requises mais ne décrivent pas la réalité. «A l’interne, les collaborateurs ignorent sur quoi ils travaillent les uns et les autres», relève Guerrino De Luca. Les ingénieurs sont tenus au silence en privé et même au sein du couple. «Lorsque l’on côtoie un employé d’Apple, on sait qu’il vaut mieux éviter de lui poser des questions sur son job», note Christian Simm.  

«Waouh! Nous étions face à Steve Jobs»

Maire de Cupertino, Gilbert Wong soutient le projet Apple Campus 2.

«En tant qu’exécutif municipal, nous sommes régulièrement invités à des visites de courtoisie chez Apple. Lors de celle de novembre l’année dernière, nous avons eu une énorme surprise. Dans l’ascenseur, notre accompagnant appuie sur le dernier bouton: le quatrième étage où nous n’étions jamais allés. Là-haut, une porte s’ouvre et… waouh! Nous étions face à Steve Jobs.» Pour Gilbert Wong, maire de Cupertino, rencontrer Jobs revenait à se retrouver face à un dieu vivant. Qui avait son idée derrière la tête. «Jobs nous a présenté la maquette d’un nouveau siège, l’Apple Campus 2. Une construction en forme de soucoupe volante. Un anneau aux parois de verre se refermant sur un grand parc arboré dont ma commune et même le monde entier vont être fiers.» En juin dernier, Gilbert Wong a assisté à la dernière apparition publique de Steve Jobs (visible sur YouTube). Le cofondateur d’Apple est venu face aux autorités pour défendre son projet. «La rencontre a été annulée une première fois en raison de la maladie. Puis elle a eu lieu. Steve Jobs est venu, amaigri et affaibli. Mais il avait l’esprit parfaitement clair. Sa détermination était intacte.» Le projet Apple Campus 2 doit maintenant obtenir les autorisations nécessaires. La construction devrait s’étaler de 2013 à 2016, selon Gilbert Wong. Mais lors de sa présentation, Jobs, impatient, parlait de 2015, déjà.

«Hi, it’s Steve»

A écouter Guerrino De Luca, 59 ans, on devine que collaborer avec cet homme connu pour son irascibilité n’a pas dû être de tout repos. «Jobs avait coutume d’appeler la nuit. Ces téléphones commençaient toujours de la même manière: «Hi, it’s Steve. Do you have a minute?» «Face à Jobs, vous étiez comme devant Houdini. Vous connaissiez ses trucs, sa préparation millimétrée des présentations. Mais, comme lorsque Houdini se libérait de ses chaînes, vous étiez subjugué par un effet de pure magie quand Steve se produisait en public.» Guerrino De Luca n’a jamais caché sa désapprobation au style cassant de Jobs. Tout en y restant attaché. «Jobs n’était pas sociable mais c’était en même temps un vrai charmeur capable de séduire toute assemblée.»

«Il était malheureux, et en colère»

Restaurateur connu de toute la Silicon Valley, Jamis MacNiven a travaillé pour le jeune Steve.

«Jobs était un homme malheureux. Il n’aimait pas le monde tel qu’il est. Il était en colère mais c’était un génie.» Propriétaire du Buck’s à Woodside, Jamis MacNiven est une légende de la Silicon Valley. Hotmail, Tesla ou encore PayPal ont été fondés dans le restaurant de ce personnage chaleureux aux chemises excentriques. Au courant de tout, Jamis MacNiven poursuit. «Apple n’a jamais été un endroit où il est agréable de travailler. Etre dans la moyenne n’y est pas admis. Beaucoup de collaborateurs craquent ou sombrent dans la dépression.» Menuisier au début de sa carrière, il a été mandaté par Steve Jobs pour construire sa première maison à Woodside. Jobs avait 24 ans et employait déjà 300 personnes. L’entrée en bourse d’Apple en 1980 n’allait pas tarder à le rendre millionnaire. Jamis a alors fait l’expérience de son perfectionnisme. Ou de sa maniaquerie. «Je lui avais livré une porte dont la poignée grinçait un peu. Il en a fait toute une histoire. Impossible de lui faire entendre raison. Il était indiscutablement arrogant et déplaisant.» Plongé dans ses souvenirs, Jamis secoue la tête. «Jobs était de la trempe d’un Edison ou d’un Ford. Au lieu de demander au consommateur ce qu’il attend, il a su lui donner ce qu’il désire sans même le savoir. Il a modelé notre univers quotidien. On lui doit nos écrans d’ordinateur couleur, nos souris et nos smartphones. En termes d’innovation, Apple est la meilleure entreprise du monde. Jobs a créé un empire qui va au-delà de sa personne. La société fonctionne déjà depuis deux ans sans Steve et se porte à merveille.»

Une biographie à paraître

Très discret, Steve Jobs n’a donné que de rarissimes interviews à la presse. Le leader emblématique a cependant préparé son entrée dans la postérité en contractant le journaliste Walter Isaacson comme biographe officiel. Prévue initialement pour fin novembre, la sortie de l’ouvrage a été avancée au 24 octobre aux Etats-Unis. L’auteur a rencontré Jobs une cinquantaine de fois ces deux dernières années, jusqu’à quelques semaines avant sa mort. Il a aussi recueilli les témoignages le concernant. Selon l’éditeur, il en ressort la description d’un homme génial mais pouvant faire preuve de malignité. «Capable de plonger son entourage dans la fureur et le désespoir, il semblait habité par le démon.» Ceux qui l’ont connu mettent en relation l’insatisfaction chronique de Jobs avec son abandon à sa naissance. Steve est le fils de deux étudiants de 23 ans, l’Américaine Joanne Carol Schieble et le Syrien Abdulfattah Jandali. Les parents de la jeune fille désapprouvaient leur liaison. Le bébé a été adopté par un couple de simples employés, Paul et Clara Jobs. Ses parents biologiques se marièrent ensuite et ont eu une fille. Jandali abandonne femme et enfant après quatre ans de mariage. Une fois adulte, Steve Jobs a fait des recherches pour retrouver ses origines. Il aurait eu des contacts avec sa mère et sa sœur. En 1978, Jobs devient à son tour père à 23 ans. Une fille, Lisa Brennan-Jobs, naît de sa relation avec l’artiste peintre Chrisann Brennan. Jobs aura des difficultés à assumer cette paternité. Mais il se rapprochera plus tard de sa fille devenue écrivain. Jobs épouse en 1991 Laurene Powell, une stratégiste financière qui suivait Apple. Le couple a eu trois enfants, aujourd’hui adolescents. Steve Jobs a refusé jusqu’à sa mort de rencontrer son père biologique.

L’homme qui vendait du vent

Steve Jobs a fait de l’iPhone un produit si incontournable que certains l’ont même vu là où il n’existait pas.

Il se dit que la mort de l’homme fort d’Apple a propulsé ce dernier au rang de déité. Au fond, le consumérisme s’est répandu si aisément, sans gros effort de prosélytisme, qu’il mérite peut-être bien un dieu. Certains objecteront que cette rhétorique spirituelle est inutile au pays du matérialisme. A voir. Car si Steve Jobs n’a finalement jamais rien fait d’autre que de produire des objets, fussent-ils aussi ergonomiques qu’esthétiques, dans les tout derniers temps de sa vie, il a aussi réalisé une sorte de miracle. Celui de l’iPhone 5. Un appareil si attendu par les consommateurs que l’imagination de ces derniers a été capable de le créer de toutes pièces. Quelques jours, quelques heures à peine avant la présentation officielle de l’iPhone 4S, qui ne s’est finalement révélé qu’une évolution moyenne de son prédécesseur, nombreux étaient ceux qui escomptaient un appareil profondément remanié, avec un dos en aluminium brossé, un profil en forme de goutte, plus fin à la base qu’à la tête et surtout doté d’un plus grand écran, de 4 au lieu des 3,5 pouces actuels. Il faut dire que les sites habituellement les mieux informés s’étaient fait abondamment l’écho des rumeurs, au point qu’elles finirent par apparaître aux yeux de certains comme des vérités acquises. Le 4 octobre, la déconvenue fut de taille pour ces consommateurs fans de la marque à la pomme. Mais elle le fut plus encore pour les industriels qui avaient aussi cru en l’existence d’un iPhone 5. Pensant prendre leurs concurrents de vitesse, ils lancèrent la fabrication des étuis de protection pour un appareil de plus grande dimension, alimentant du même coup les rumeurs qui contribuèrent au final à leur faire perdre de l’argent. Qui d’autre que Steve Jobs aurait été capable d’une telle prouesse: créer une attente si forte que la société s’est elle-même chargée de dessiner les contours de ce qui ne fut pas, mais qui pourrait être le prochain iPhone en 2012? Pierre-Yves Frei

Crédits photos: David Paul Morris/ Getty Images, Toby Melville / Reutersdr, Dr

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

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Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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