Bilan

Comment les technologies nous transforment en superhéros

Les technologies numériques et médicales convergent pour nous doter de quasi superpouvoirs.
  • La veste «extrasensorielle» de David Eagleman lui permet de ressentir les émotions de ses auditeurs. 

    Crédits: Dr
  • Voir dans le noir (provisoirement) grâce à des gouttes pour les yeux. 

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  • Un corps puissant grâce à un exosquelette souple qui se porte comme une combinaison de plongée.

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Que seriez-vous prêt à payer pour obtenir des superpouvoirs dignes des héros de la science-fiction? Longtemps théorique, cette question ne l’est plus. D’abord parce que la science et la technologie qui en procède rattrapent de plus en plus la fiction. Alors que le pacemaker fête ses 50 ans, un patient vit et fait même du vélo en France avec le cœur entièrement artificiel développé par Carmat.

Après les implants cochléaires qui rendent l’ouïe aux sourds de naissance, les rétines artificielles de type Second Sight commencent à redonner la vue aux aveugles. Et entre les prothèses de mains qui recréent le sens du toucher, comme celles développées par le professeur Silvestro Micera à l’EPFL, ou celles de jambes adaptées à la course ou à la grimpe de Hugh Herr au MIT, le mouvement symbiotique entre l’humain et la technologie s’accélère.

Cette évolution ne passe toutefois plus seulement par la demande d’un préalable et légitime handicap à réparer. La société – ou au moins une partie – semble désireuse d’acquérir des superpouvoirs inspirés par ceux générés par la machine à mythe collectif hollywoodienne depuis qu’elle a repris la franchise des Marvel Comics.

Les théories transhumanistes – prônant l’amélioration de l’être humain via des technologies – semblent ainsi migrer des marges de la communauté scientifique à son centre, au moins aux Etats-Unis. Et on commence à voir émerger des initiatives qui vont bien au-delà de la mode des cosplay (s’habiller en personnages de BD).

En août dernier, un studio de tatouage zurichois a, par exemple, fait un tabac en proposant à ses clients d’implanter une puce NFC sous leur peau. Anecdotique? Peut-être, mais il y a quelques jours, des biohackers – une forme de contre-culture dans la biologie – ont testé des gouttelettes pour les yeux qui confèrent une vision nocturne provisoire.

On est certes loin des mutations radicales des X-Men et autres Fantastiques, mais tout se passe comme si les fantasmes nés aux frontières de la pop culture des années 1960 et 1970 font reculer les tabous et gagnent maintenant le centre de l’économie innovante. Démonstration en sept exemples.

Le corps d’Iron Man

Dans la mythologie grecque, Talos est un géant de bronze forgé par Héphaïstos pour garder la Crète. C’est le fameux colosse de Rhodes. Dans la mythologie de l’agence DARPA, le département R&D du Pentagone, Talos est l’acronyme de Tactical Assault Light Operator Suit, un exosquelette destiné à faire des fantassins des sortes d’Iron Man.

Comme souvent avec la DARPA qui finance des recherches dans diverses institutions publiques ou privées, cette technologie en combine plusieurs. L’une d’elles sort du centre de recherche fondé par le milliardaire suisse Hansjörg Wyss à Harvard. Elle a reçu récemment 2,9  millions de dollars de DARPA pour poursuivre son développement.

Baptisée Soft Exosuit, cette technologie corrige deux des principaux défauts des exosquelettes qui avaient été développés jusqu’à présent: leur rigidité et leur faible autonomie énergétique. Inventé par Conor Walsh, professeur au Harvard Biodesign Lab, cet exosquelette souple se porte un peu comme le bas d’une combinaison de plongée.

Ses capteurs analysent les mouvements, puis après traitement les amplifient via un système d’actuateurs qui actionnent des câbles intégrés dans le textile.

La vision de Superman

En 2007, le professeur Allard Mosk, de l’Université de Twente aux Pays-Bas, est parvenu à faire traverser une surface opaque à un rayon de lumière visible. La technique consistait à bombarder le matériau avec un laser. Si la lumière ne passe pas en ligne droite, elle passe quand même un peu.

Suffisamment pour éclairer l’objet caché derrière et se réfléchir de nouveau à travers la paroi pour que ce qu’il reste d’informations soit interprétable par des algorithmes qui reconstituent l’image. A partir de cette découverte, tout un champ de recherches s’est ouvert pour voir, sinon au travers des murs comme Superman, déjà au travers de tissus vivants.

S’il était possible de voir l’intérieur du corps avec des rayons X ou des ultrasons, les images obtenues avec une lumière optique sont d’une bien meilleure résolution.

L’an dernier, l’équipe du physicien Sylvain Gigan du laboratoire Kastler Brossel à Paris est même parvenue à résoudre le problème de la capture d’images d’objets mouvants derrière une paroi opaque. En février dernier, un article du magazine Nature expliquait comment ces recherches débouchaient sur une multitude d’applications, allant de la restauration d’œuvres d’art au domaine militaire.

Le champ de force de «Star Wars»

Pour défendre la planète Naboo lors du premier épisode de La guerre des étoiles, la reine Amidala fait protéger ses troupes par un champ de force. En mars dernier, Boeing a déposé un brevet qui rappelle furieusement cette technologie. Intitulée «Méthode et système pour l’atténuation des ondes de choc via un arc électromagnétique», cette patente décrit une technologie qui ne protège pas un immeuble ou un véhicule d’un impact direct de balle ou d’obus mais de l’onde de choc d’une explosion voisine.

Le système associe des capteurs, qui détectent l’explosion, et un générateur de faisceaux lasers ou micro-ondes, qui vont chauffer instantanément l’air au point de provoquer l’ionisation des molécules. Cette déstabilisation des électrons génère un nouvel état de la matière, le plasma, qui va agir comme un bouclier capable d’absorber tout ou partie de l’onde de choc.

Rien ne dit à ce stade que ce brevet couvre une technologie effectivement déployée par Boeing. Mais outre que l’avionneur est l’un des plus gros contractants militaires des Etats-Unis, les guerres d’Irak et d’Afghanistan ont montré que les ondes de choc des explosions sont dévastatrices.

La vision nocturne de Wolverine

Chez les X-Men, la capacité de voir dans le noir est commune. Wolverine, comme Diablo ou bien encore The Beast voient aussi bien le jour que la nuit. Une équipe de biohackers californiens vient de dévoiler un cocktail chimique capable de donner ce superpouvoir à tout un chacun. Enfin presque. Ces biologistes évoluant hors du cadre classique de la recherche ont créé des gouttes pour les yeux.

Leur solution associe de l’insuline et de la saline avec une chlorine que l’on trouve chez des poissons vivants à grande profondeur et qui était utilisée dans le traitement de cancers. Ces gouttes, testées par leur inventeur Gabriel Licina, en face d’un groupe de contrôle de quatre personnes qui n’avaient pas reçu cette solution, lui ont permis de lire des symboles ou d’identifier des objets mouvants jusqu’à 50 mètres et dans une obscurité presque complète. L’effet s’est dissipé après plusieurs heures sans séquelles apparentes. 

Le tricorder de «Star Trek»

Dans Star Trek, le Docteur McCoy utilise un petit appareil baptisé Tricorder pour effectuer ses diagnostics. On n’y est pas encore tout à fait mais on s’en approche, trois ans après que le géant des processeurs graphiques Qualcomm a lancé un prix doté de 10 millions de dollars dans le cadre de la Fondation XPrize (qui nous a déjà donné Virgin Galactic ou le séquençage d’ADN bon marché) pour développer un tel tricorder.

Lors de la dernière conférence South by Southwest (SXSW), l’entreprise canadienne Cloud DX, qui participe à cette compétition, a dévoilé ce qui se rapproche le plus d’une telle technologie. Son produit, Vitaliti, associe une oreillette qui mesure l’oxygénation du sang à un bandeau placé sur l’épaule qui combine électrocardiogramme et mesure des mouvements.

Les informations sont envoyées sur un smartphone puis dans une base de données pour diagnostiquer 15 maladies telles que l’anémie ou bien encore les hémorragies cardiovasculaires. 

Le sixième sens de Spider-Man

Lors de la dernière conférence TED Global, le neuroscientifique David Eagleman a fait un carton avec la vidéo de sa présentation de veste «extrasensorielle» connectée aux fils Twitter de son audience afin d’en ressentir les émotions.

Partant du constat que nous ne percevons même pas le milliardième des ondes électromagnétiques ou lumineuses qui nous traversent à tout instant parce que nous n’avons pas les bons récepteurs, ce jeune professeur du Baylor College of Medicine de Houston considère que notre expérience de la réalité est contrainte par notre biologie. Alors que notre cerveau pourrait traiter beaucoup plus d’informations sensorielles.

Après avoir d’abord développé une veste qui convertit des mots captés par une tablette en pressions interprétables sous forme de langage par une personne sourde, il adapte cette technologie à des personnes bien portantes afin d’élargir leurs perceptions sensorielles. Le logiciel traitant ainsi les qualificatifs associés par son audience sur Twitter lui a retransmis le «mood» de celle-ci en direct.

Ce n’est pas encore le sixième sens avertissant du danger de l’homme-araignée, mais David Eagleman, qui a financé cette recherche scientifique via une campagne de donation sur Kickstarter, envisage toutes sortes d’interfaces avec les big data «prédictives» issues de l’analyse
du web. 

Le cerveau du professeur Xavier

Depuis la nuit des temps, l’homme tente d’améliorer le fonctionnement de son cerveau via l’apprentissage et l’éducation, mais aussi via les psychotropes, licites ou non. La Silicon Valley s’étant emparée de cette question de l’«augmentation cognitive», on assiste désormais au développement de casques numériques qui ne sont pas sans rappeler le Cerebro du professeur Xavier dans X-Men.

La start-up Halo Neuroscience a ainsi levé 1,5  million de dollars l’an dernier auprès d’investisseurs comme Marc Andreessen (l’inventeur du premier navigateur web) et Xavier Niel (Free) pour développer une technologie destinée à améliorer les capacités du cerveau sur la base d’impulsions transmises aux neurones. A Ottawa, Personal Neuro Devices développe un casque similaire pour stimuler ou calmer l’activité cérébrale. 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

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Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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