Bilan

Comment la Suisse se profile comme un centre fintech compétitif

Alors que les start-up prometteuses se multiplient, le Conseil fédéral prend enfin le dossier Fintech en main, notamment en matière de régulation. C’est encourageant mais il reste du chemin à faire, témoignent des entrepreneurs.
  • L’incubateurfintech genevois Fusion.

    Crédits: Lionel Flusin
  • Patrick Schüffel, professeur à l’Institut de finance de la HEG Fribourg

    Crédits: Lionel Flusin
  • Arnaud Salomon, fondateur de la plateforme d’e-banking Smex. 

    Crédits: Lionel Flusin
  • Sal Matteis, CEO de l’incubateur fintech genevois Fusion.

    Crédits: Daniel Hager

Après l’éveil, l’expansion. L’écosystème fintech suisse, qui a véritablement émergé en 2015, compte aujourd’hui quelque 200 start-up actives dans le financement participatif, le paiement mobile, ou encore les robots-conseillers. Genève et Zurich rassembleraient les meilleures conditions-cadres derrière Singapour et devant Londres, selon l’Institut IFZ à Zoug. Les levées de fonds, en hausse année après année, auraient atteint 160 millions de francs en 2016, tandis que les programmes et associations dédiés se multiplient pour dynamiser le secteur des technologies financières. 

Voir aussi: Comment positionner la Suisse sur la scène fintech 

Si les hubs de Londres et New York mènent la valse des levées de fonds, la Suisse a aussi sa carte à jouer à l’international. Marché trop petit et fragmenté, elle voit notamment émerger des opportunités dans le B2B, dans des segments où le savoir-faire helvétique fait ses preuves depuis des décennies, comme la gestion de fortune.

 «Partout dans le monde, les centres financiers montent en puissance et investissent fortement dans les start-up, souligne Christina Kehl, directrice de Swiss Finance Startups, association qui défend les intérêts de la fintech suisse. Notre place financière est un des piliers clés de notre économie et nous voulons poursuivre cette success story. C’est pourquoi fintech et industrie financière ne peuvent plus être séparées. Il est nécessaire de faire évoluer notre centre financier en un hub fintech fort.»

Découvrez notre webdoc: Building the Finance of Tomorrow

A commencer par la réalité entrepreneuriale qui souvent diffère des résultats d’études plaçant la Suisse sur le piédestal de l’innovation. Dans la finance comme dans d’autres domaines, les start-up sont confrontées à des obstacles liés au manque d’investissement après les étapes early age et aux lourdeurs fiscales entre autres. Début mars, FinanceFox, jeune entreprise prometteuse active dans les assurances qui venait de lever 28 millions de dollars, a déplacé son siège à Berlin, y trouvant de «meilleures conditions-cadres qu’à Zurich», a-t-elle déclaré. 

«Pour se positionner, la Suisse a intérêt à clarifier les conditions du marché, notamment en matière de régulation, avance Nils Tuchschmid, directeur de l’Institut de finance de la HEG Fribourg. Chaque acteur doit connaître les règles du jeu. L’absence de prise de décision est mauvaise pour les affaires. Il faut définir un cadre qui stimule l’innovation.» 

Les banques… mais pas que

Collaborer ou combattre? Si, au départ, elles étaient indécises face aux sociétés fintechs, les banques historiques se sont engagées dans la voie de la coopération. «La situation a beaucoup évolué cette dernière année, observe François Briod, cofondateur de Monito, une plateforme qui compare les services de transferts de fonds pour trouver l’opérateur le moins cher. Les acteurs traditionnels prennent de plus en plus l’initiative de contacter les start-up. Mais encore faut-il comprendre de quel département de la banque provient le projet, par exemple, et si ce n’est pas, au final, qu’une opération marketing.»

Lire aussi: Comment les grandes banques suisses abordent la fintech 

Du côté de la gestion de fortune, porte-drapeau helvétique en matière de savoir-faire bancaire, la Suisse peut saisir de multiples opportunités. «Les banquiers privés mènent une vraie réflexion sur le sujet, mais beaucoup de doutes subsistent, constate Jean-Bernard Tanqueray, cofondateur de Strip Your Banker, un robot-conseiller qui permet à tout un chacun de devenir son propre gérant de portefeuille. La plupart des banques privées veulent avoir leur propre marque. Nous essayons de leur montrer l’intérêt de collaborer avec les nouveaux acteurs, plus flexibles.» 

Si l’engouement des grandes banques croît – UBS et Credit Suisse ont investi près de 4 millions de francs pour lancer l’accélérateur Kickstart à Zurich et ont formé une grande alliance dans la blockchain, BNP Paribas (Suisse) soutient la plateforme Fusion à Genève, tandis que Julius Baer et SIX Group figurent parmi les fondateurs de l’accélérateur zurichois F10 – les fintechs intéressent de plus en plus des acteurs hors bancaires, comme l’assureur Helvetia et le cabinet d’audit PwC. La start-up Advanon a récemment levé 13,5 millions de francs auprès d’un consortium qui comprend Swisscom notamment. 

Lire aussi: Quelles sont les meilleures start-up de la scène fintech en Europe? 

«Lorsqu’une banque soutient ou rachète une société fintech, il faut qu’elle lui garantisse une certaine liberté et évite de la «tuer» en l’intégrant dans son système, remarque Patrick Schüffel, professeur à l’Institut de finance de la HEG Fribourg. En rattachant de façon pertinente la start-up à la banque, celle-ci peut offrir un service adapté aux clients. La pire des erreurs serait de tenter de recréer ce que font les jeunes entreprises.»  

Une Finma proactive

La Finma se dit «prête pour les fintechs», annonce-t-elle en septembre dernier dans un communiqué. Les récentes initiatives réglementaires du Département fédéral des finances et de l’autorité des marchés sont encourageantes, estiment les entrepreneurs interrogés. Certains d’entre eux en bénéficient déjà. 

Démonstration avec l’identification par vidéo et en ligne, autorisée par la Finma en mars 2016. «En comparaison avec  la Suisse, les plateformes anglo-saxonnes peuvent acquérir une clientèle beaucoup plus facilement, expose Jean-Marc Sabet, fondateur de B-Sharpe, un opérateur de transferts de devises en ligne. Chez nous, les nouveaux clients pour s’identifier devaient nous présenter leur pièce d’identité en main propre, ou alors faire cette identification auprès des institutions adéquates, ce qui engendrait souvent une perte de temps et des coûts supplémentaires. Dès lors, au vu de ces contraintes d’authentification, les utilisateurs n’allaient pas au bout de l’ouverture de compte.»

Désormais, les processus se sont clairement accélérés. Le client peut s’inscrire et s’identifier en même temps, via des appareils mobiles également. Pour B-Sharpe, le taux de conversion client est depuis «nettement plus élevé». 

Parmi les autres mesures prises, le Conseil fédéral marque sa volonté de prolonger le délai pour les comptes d’exécution, qui passent désormais de sept à soixante jours. Une initiative qui concerne surtout les plateformes de crowdfunding. Les sept jours prévus représentaient une durée trop courte pour récolter des fonds via le financement participatif. 

Lire aussi: Pourquoi les start-up doivent s'implanter à Genève

Autre tournant majeur, la création d’une licence bancaire allégée à destination des sociétés fintechs. Conditions: pas plus de 100 millions de francs de dépôts publics, capital minimal à hauteur de 5% desdits dépôts qui doit être au moins de 300 000 francs. Un bon pas en avant, selon un entrepreneur interrogé, mais qui ne profite pour l’heure pas «à la majorité des start-uppers concernés, mais plutôt aux spin-off des banques, entreprises déjà bien dotées, ou encore à la scène des cryptomonnaies.»

Le Conseil fédéral veut aussi créer un «sandbox», soit un cadre favorable pour que les start-up testent leurs produits et services hors des contraintes législatives habituelles, avant de demander une autorisation. «Il est nécessaire de s’inspirer du modèle anglo-saxon pour créer cet espace d’innovation. Avec ce «bac à sable», il devient possible pour les start-up fintechs de développer rapidement leur modèle d’affaires, et de tester leur viabilité», confirme Arnaud Salomon, fondateur de Smex, un service d’e-banking basé sur la blockchain, avec des comptes dédiés en 30 devises.  

S’adapter rapidement 

Ces premières mesures concrètes sont accueillies positivement dans l’écosystème fintech. L’enjeu majeur pour gagner en compétitivité: faciliter l’innovation tout en posant un cadre de régulation qui corresponde à l’évolution rapide des modèles numériques. «Les autorités sont sur la bonne voie, confirme Sal Matteis, directeur de l’accélérateur Fusion à Genève. Il reste cependant plus difficile pour une start-up d’obtenir une autorisation du régulateur ici qu’à Londres ou Singapour, mais ce n’est pas une mauvaise chose en soi: il faut garantir un contrôle adéquat pour s’assurer de la viabilité des start-up qui ont accès au marché suisse. Un point noir: souvent les start-up fintechs doivent attendre des mois avant d’obtenir une réponse des organismes d’autorégulation. Et souvent, elles n’obtiennent aucun feed-back sur les raisons pour lesquelles elles ont été rejetées.»

Aussi, la Suisse compte désormais de nombreux acteurs, souvent trop dispersés. «Tisser un réseau solide entre le gouvernement, les entreprises, l’écosystème innovant et les académies, de Genève à Zurich en passant par la Crypto Valley de Zoug, s’avère primordial pour faire face aux hubs internationaux», souligne Sal Matteis qui a travaillé dix ans à Londres en tant qu’entrepreneur et investisseur, puis au sein de l’écosystème fintech d’Amsterdam, avant de rejoindre Genève. «Il faut bien s’assurer que chacun joue un rôle et que le tout est bien coordonné.»   

Dino Auciello

ANCIEN RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

Lui écrire

Dino Auciello a été rédacteur en chef adjoint à Bilan, responsable de bilan.ch, de novembre 2014 à juillet 2017. Il a rejoint Bilan en 2010, après avoir terminé ses études à l’Académie du Journalisme et des Médias de Neuchâtel.

Du même auteur:

Une PME en héritage: les clés d’une relève familiale réussie
Comment Cenovis s’attaque au marché alémanique

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."