Bilan

Comment la Silicon Valley écrit un nouveau chapitre de l’histoire: les cleantechs

La petite usine ne paie pas de mine et trône en plein far-west américain. A deux pas, il y a non seulement le quartier général de Facebook, le réseau social qui compte désormais un demi-milliard de membres, mais aussi Stanford, l’école aux 25 Prix Nobel depuis sa création et aux multiples «start-uper», et Berkeley pas si loin. Tesla produit ici des voitures comme son voisin de la viande, la manufacture se trouvant en effet à côté d’un ranch où sont élevés des chevaux et des vaches. La Suisse a peut-être sa qualité de vie à proposer mais la Californie n’est pas en reste, et le mythe de l’Amérique entre cow-boy et voiture persiste. La Californie a surtout au-delà de la carte postale qui allie modernité entrepreneuriale et douceur de vivre une formidable histoire à raconter. Il y a des décennies, cette histoire débutait dans des garages où des ingénieurs en herbe confectionnaient les embryons de ce qui allait devenir HP ou Apple. Mais c’est d’une tout autre technologie qu’il s’agit aujourd’hui, et les nouveaux entrepreneurs se sentent véritablement investis cette fois d’une véritable mission, sauver le monde.

Tesla, donc. Fondée par un trentenaire qui a décidé de faire la nique à Detroit et son modèle dépassé de voitures qui arrivent au terme d’une technologie du moteur à explosion conçue au XIXe siècle et qui a fait payer un lourd tribut à l’environnement. Elon Musk a une idée simple: en générant de l’énergie issue de la technologie des batteries d’ordinateurs portables, il va vous faire rouler propre. Mieux que cela, sa voiture électrique n’aura rien d’une voiturette hideuse mais aura au contraire tout le glamour d’un bolide. Avec un châssis en alu conçu par Lotus en Grande-Bretagne et la fameuse batterie de votre laptop dans le dos, vous voilà au volant d’un petit bolide qui monte à 100 km/h en moins de 4 secondes.Tesla, une légende en construction

Au premier étage de l’usine Tesla, 350 personnes s’affairent sur un seul spectaculaire plateau ouvert: bienvenue dans l’univers de l’open space poussé à son comble. «Tous les services en dehors de la production sont réunis là, l’idée étant de conserver l’énergie du projet», confie notre accompagnatrice. Impressionnant. Plus encore est l’espace de production à l’étage du dessous. Tesla a inventé l’usine qui ne sent rien, de l’industrie propre dès la conception en quelque sorte. Elon Musk a d’ailleurs fait un tabac quand il a invité il y a un an les cadres de Daimler-Benz venus d’Allemagne. Ce n’est pas tellement le lieu qui les a séduits. Mais il y avait cette voiture au fond du show-room qui leur faisait de l’œil. Une Smart, comme il ne s’en vend pas aux Etats-Unis.

L’équipe de l’entrepreneur avait en effet été la chercher quelques semaines avant au Mexique pour l’équiper en quelques semaines rapidement du moteur maison. Quand les cadres du géant automobile ont tous eu fait leur tour dans le quartier, ils se sont dit qu’ils allaient quand même faire quelque chose avec cet Elon Musk dont certains avaient prédit la mort rapide.

C’est la légende Tesla qui s’écrit. Une des premières belles histoires de l’industrie des cleantechs, son IPO ayant rapporté fin juin 226 millions de dollars et... la première entrée en Bourse d’un constructeur automobile depuis Ford en 1956. Parce que Hollywood n’est pas si loin et que les Américains ont compris qu’une révolution en marche doit se raconter autrement que par des PowerPoint dans des salles de séminaires. On ne met pas ici en avant les programmes gouvernementaux – même si l’administration a mis plus de 60 milliards de dollars sur la table pour booster l’économie verte – on préfère raconter des business success stories.

Zimride fait partie des attractions du moment: le site créé par le très jeune Logan Green (24 ans) permet de faire du covoiturage dans le coin. Vieille idée que l’on a déjà exploitée en Europe, n’est-ce pas? De jeunes baba écolos n’ont-ils pas ainsi espéré un jour polluer moins en mettant plusieurs banlieusards dans la même voiture? «Nous le pensions aussi», se souvient Logan Green. Et pourtant, les études de satisfaction de consommateurs démontrent que même si ceux-ci sont jeunes et utilisent souvent la voiture pour se rendre à l’université ou au travail dans des firmes très portées sur la conscience verte, c’est l’économie qui dicte leurs choix. «La très grande majorité cherche à payer quelques dollars de moins sur un trajet.» Pour le plus grand bien de Zimride qui, d’entrée de jeu, a fait de son idée une affaire lucrative. La start-up perçoit à ce stade des «fees» auprès des localités ou services tels que des universités qui mettent en place le système auprès de leurs utilisateurs et va, dans une deuxième phase, utiliser PayPal pour toucher une commission sur chaque transaction entre le transporté et le transporteur à la manière des transactions sur eBay.

Ces firmes n’ont rien d’anecdotique. La première envisage de révolutionner le secteur automobile alors que les constructeurs traditionnels s’engouffrent dans la brèche – pas moins d’une quinzaine de modèles doivent arriver sur le marché américain ces douze prochains mois. Tesla de son côté a déjà ouvert des points de vente en Europe – à Zurich notamment – et la Suisse, avec 50 modèles vendus, constitue même le marché le plus dynamique du Vieux-Continent (lire encadré). Quant à Zimride, l’expansion internationale doit s’opérer ces prochains mois.

La question que posent ces entreprises tient finalement en quelques mots: et si la cleantech cessait d’être ennuyeuse? Là où en Europe, ce sont les spécialistes des équipements industriels qui savourent par avance l’émergence de ce qu’ils vont pouvoir tirer de ce nouveau secteur avec des infrastructures lourdes et des projets de titans, le domaine attire aux Etats-Unis des jeunes gens qui sont persuadés qu’avec une bonne idée et une liaison Internet, tout est possible.

 

 

ACTEURS Des entreprises comme Google avec Bill Weihl et Tesla ont initié la vague des technologies propres depuis la Californie. Un mouvement qui recourt à des capitaux-risqueurs comme Steve Jurveston pour lancer des idées simples aux grands effets sur la protection de l’environnement.

Un fossé culturel

Chez Draper Fisher Jurveston (DFJ), un capital-risqueur très prisé dans la Silicon Valley, on s’est enthousiasmés pour EnerNOC. Cette start-up rémunérée par les compagnies électriques propose de payer cash les clients de ces dernières pour qu’elles consomment moins d’électricité au moment des pics de consommation. Rien qu’une idée de gamins sortie d’une business school dans laquelle DFJ a mis 5 millions au départ, ayant assez vite d’accompagner l’entreprise jusqu’à l’IPO et… bingo. «C’est typiquement américain, explique un entrepreneur alémanique rencontré sur le campus de Stanford. En Europe, ma société vient de décrocher un prix européen prestigieux après de multiples éliminatoires… et on ne gagne que 50 000 malheureux euros. Ici, l’unité de mesure est le million, même pour des compagnies à un stade précoce, ce qui permet de penser grand, même si votre idée est simple.» L’idée simple d’EnerNOC a déjà eu de grands effets sur des clients industriels qui ont considérablement baissé leur consommation et – pris au «jeu» proposé la start-up – ont gagné pas mal d’argent.

Les incitations positives plutôt que le discours culpabilisant, c’est ce qui a motivé aussi Sharon Banks. Cette fonctionnaire de l’Oregon a mis au point dans son Etat une start-up – Cascade Sierra Solutions – qui met à la casse de vieux trucks usés ou upgrade les plus récents afin qu’ils deviennent moins polluants. Du bon «vieux» microcrédit conçu en Inde et adapté aux camionneurs américains. Le succès fut tel que la Californie a demandé à Sharon de mettre en place le même programme financé par des fonds publics. En Europe, un quelconque gouvernement en aurait fait le ixième chapitre d’un programme politique; sur la côte ouest, c’est l’occasion de créer un nouveau marché. Les 42 millions de dollars avancés par le gouvernement ont été remboursés, et Sharon réfléchit maintenant à la manière d’étendre le programme à d’autres Etats ou de passer à autre chose, mais toujours dans le même domaine des cleantechs, car «contrôleuse de gestion dans le secteur public c’était sympa, mais l’envie d’un nouveau challenge est plus forte».Un aimant pour les jeunes talents

Sexy alors, les cleantechs? Au point de donner des envies d’entreprendre aux fonctionnaires et de doper les idéaux de jeunesse de nouveaux diplômés? C’est ce que pense Parag Chokshi, qui travaille pour le tsar de l’énergie de Google. Le tsar! Comme pour paraphraser le Joker dans Batman, qui se demandait où ce dernier trouvait ses gadgets si cool, on a envie de savoir où il trouve des noms de jobs aussi épatants. Parag vient de terminer un postdoc à Yale; avant, il travaillait pour la campagne d’Obama, et, de son propre aveu, s’il y a encore quelques années seulement 2% des diplômés de cette prestigieuse université se destinaient à une carrière dans l’énergie, c’est aujourd’hui près de 20% de la promotion 2010 qui se destine à cette mission. «Les meilleurs talents vont aujourd’hui dans les cleantechs, souligne Steve Jurveston, de DFJ. Et logiquement, c’est là aussi que se portent les investissements.» Désormais, 30% du capital-risqueur sont investis dans ce domaine.

Google voit aussi l’avenir en vert. Si Bill Weihl a été nommé tsar, ce n’est pas pour rien: les besoins en énergie des fermes de données du moteur de recherche sont équivalents à ceux d’une ville. Google a acheté de l’énergie éolienne sur vingt ans à une compagnie, NextEra, tout à la fois pour aider celle-ci à s’améliorer dans le domaine et s’assurer de l’énergie bon marché sur une longue période, en faisant le pari que le prix de l’énergie fossile va continuer à croître. L’impact de Google qui s’est promis de «ne pas faire le mal», selon l’ordre de mission donné par ses fondateurs, se mesure aussi par d’autres biais. Larry Page et Sergei Brin ont décidé de fonder Google.org, le bras philanthropique de la maison qui peut utilement aider à la cause par ses outils, Google Earth permettant de mesurer la déforestation en Amazonie (responsable à 20% du phénomène du changement climatique selon Bill Weihl). L’entreprise investit dans des start-up de tous types, actives dans les cleantechs. Et ici, comme ailleurs, personne ne rêve d’une balle d’argent qui seule suffirait à terrasser le monstre de la pollution, le pragmatisme l’emportant toujours. Google investit dans tous les domaines de l’énergie alternative, de l’éolien au géothermal en passant par les systèmes d’économies d’énergie, car «on ne peut économiser uniquement lorsqu’on est capable de mesurer une consommation».

Mais cet engouement pour les cleantechs, perceptible dans toute la Silicon Valley, ne serait rien sans le bras armé de l’Etat. Cette fois, l’administration a décidé de ne pas laisser les forces du marché jouer seules la partie. Comment est utilisée cette manne? A San Francisco, au Joint BioEnergy Institute (ou le JPBEI car comme le dit Blake Simmons, «si vous n’avez pas un acronyme dans le monde des organisations fédérales, vous n’êtes rien») à deux pas des Studios Pixar, ce dernier a pour objectif – avec son équipe – de trouver un biocarburant capable de remplacer le kérosène. Son laboratoire est flambant neuf, le matériel dernier cri et l’engouement de ce chercheur-entrepreneur porté au rouge vif: «Nous sommes certes une structure d’Etat, mais nous gérons nos projets comme le ferait une start-up.»

La Californie, autrefois cinquième économie du monde mais qui n’est plus que la huitième après la crise, a-t-elle la capacité de raconter une histoire suffisamment captivante pour que le monde entier en fasse le point de mire des cleantechs? Pour Christian Simm, fondateur de Swissnex, le consulat scientifique suisse de San Francisco qui observe sur place depuis quinze ans l’évolution de la Vallée, l’histoire ne fait que commencer. Mais même s’il entend depuis le début de son installation que «la Vallée, ce n’est plus comme avant», il ne voit pas encore quelle région du monde pourrait réunir autant d’atouts pour faire émerger, entreprendre et financer des entreprises basées sur des technologies disruptives. A suivre.

 

PRODUCTION

L’engouement de Toyota pour Tesla Le constructeur japonais a quasiment offert à l’américain une usine dans la baie. De nouveaux modèles seront conçus.

Toyota, qui a pris une part du capital de Tesla après l’IPO de cette dernière au printemps dernier, s’est tellement enthousiasmé pour la start-up que son patron lui a même quasiment offert une usine – une toute grande cette fois – de l’autre côté de la baie de San Francisco que le premier constructeur détenait avec GM et qui avait été fermée à la suite de la crise qui a frappé le secteur en 2008. La chaîne de montage valait 1 milliard, Tesla l’a obtenue pour 42 millions. La production de voitures électriques qui commencera ces prochains mois va totalement changer d’échelle, et le prix de l’auto, aujourd’hui à 109 000 dollars, deviendra toujours plus attractif. La Tesla familiale va suivre, immense! La nouvelle conception du moteur permet de faire passer un véhicule de 5 à 7 places et d’élaborer d’autres modèles encore.

Stéphane Benoit-Godet

<p>Rédacteur en chef du Temps, (ex-rédacteur en chef de Bilan)</p>

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Depuis le 1er janvier 2015, Stéphane Benoit-Godet dirige la rédaction du quotidien Le Temps. Il était le rédacteur en chef de Bilan de 2006 à 2015. Auparavant, il a travaillé pour les quotidiens La Tribune de Genève et Le Temps 1998-2003), journal dont il a dirigé la rubrique économique (fin 2000 à mi-2003). Juriste de formation, Stéphane a fait ses études en France à l'Université d'Aix-Marseille III. 

 

 

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