Bilan

Comment organiser un écosystème de l’innovation?

L’Europe semble incapable de produire des GAFA, contrairement aux Etats-Unis. Des spécialistes des techniques du multimédia expliquent ce décalage.

  • Les résultats de recherche qui aboutissent à des innovations se convertissent mieux en startup aux Etats-Unis qu’en Europe.

    Crédits: Piyush Ghedia/Getty images
  • Bruno Martinaud pointe des difficultés de financement des startups européennes.

    Crédits: Dr

La Silicon Valley, au sud de San Francisco, est un lieu mythique pour quiconque s’intéresse à l’entrepreneuriat. Ce microclimat particulièrement favorable à l’émergence des titans technologiques a été maintes fois copié, jamais égalé. L’Europe en effet semble incapable de produire des GAFA. Bruno Martinaud, auteur de Start-up, précis à l’usage de ceux qui veulent changer le monde... et parfois réussissent! (Editions Pearson), propose quelques pistes de réflexion pour expliquer ce décalage. 

En premier lieu, dit-il, les résultats de recherche qui aboutissent à des innovations se convertissent mieux en startup aux Etats-Unis qu’en Europe. «Outre-Atlantique, il est naturel, presque inévitable, pour un chercheur de s’investir à certains moments de sa carrière dans des projets de création de startups issus de ses travaux.» En Europe, la réalité est tout autre. «Les chercheurs n’aspirent qu’à faire des travaux de recherche et peu d’entre eux souhaitent s’engager dans des aventures entrepreneuriales.» Cela a pour conséquence que la majorité des travaux qui ne s’inscrivent pas dans des contrats de collaboration avec de grands groupes industriels ne débouche en général que sur une publication dans une revue spécialisée et à un brevet dans un placard. «On constate qu’une fraction importante de ces résultats n’aboutit à aucune exploitation tangible», déplore Bruno Martinaud. C’est aussi un problème de compétitivité nationale et européenne, car c’est souvent dans ces résultats délaissés que se trouvent les innovations de rupture qui feront les grandes stars de demain. 

Autre explication au décalage entre l’Europe et les Etats-Unis: les difficultés de financement. «L’investissement en capital-risque est près de dix fois supérieur aux Etats-Unis qu’en Europe», indique Jeremy Kahn, senior tech reporter chez Bloomberg. Les projets nord-américains disposent en outre d’une vaste communauté de business angels capables de réunir des tours de table de l’ordre du million de dollars, ce qui est impossible en Europe. Les efforts déployés doivent cependant être salués. «En 2017, quelque 3500 jeunes sociétés européennes ont pu lever 19 milliards de dollars de capital-risque. Cette somme reste très éloignée des 40 milliards de dollars que se partagent les startups chinoises, ou des 67 milliards de dollars de leurs homologues américaines, mais c’est un nouveau record pour l’Europe et un chiffre 4 fois supérieur à celui de 2013.» 

Marché moins favorable

Le troisième facteur qui influe sur l’écosystème de l’innovation est le marché. Avec plus
de 320 millions d’habitants, les Etats-Unis représentent le premier marché mondial pour les nouvelles technologies. Depuis la loi du Small Business Act, l’environnement est favorable aux startups, qui peuvent atteindre un premier palier de taille, à partir duquel il est envisageable de construire ensuite leur domination internationale.

S’agissant de l’Europe, une startup qui émerge en France, par exemple, verra encore l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne comme des zones d’export qui font partie du développement international. «La tendance est aujourd’hui orientée vers une moindre ouverture, analyse Bruno Martinaud. La crise, la dette, le chômage, et maintenant les questions de sécurité, nourrissent des mouvements contraires à l’émergence d’un vrai marché européen, perçu comme un espace unifié.»

Contrairement à l’Europe, il y a aux Etats-Unis une vraie culture de l’acquisition. En dix ans, Google a acheté 100 sociétés, Cisco 140 entre 1993 et 2009. Microsoft n’est pas loin de ces chiffres. Les conséquences pour les startups européennes sont triples: d’une part, l’entreprise qui n’a pas les moyens de financer sa croissance pour accéder au palier supérieur de son développement international ne matérialise pas son potentiel. D’autre part, les investisseurs présents dans le tour de table n’arrivent pas à liquider leur participation, ce qui pose problème pour le dynamisme du capital-risque qui a besoin de démontrer un rendement attractif. Enfin, l’entrepreneur reste «coincé» dans son projet qui n’avance pas. 

Dans les cas où il réussit à vendre son entreprise, l’acquisition n’est pas réalisée par un acteur européen, car la plupart pratiquent peu cet exercice en comparaison avec les Etats-Unis. «Cela pose un problème de rendement des financements publics vers la recherche et l’innovation», s’attriste Bruno Martinaud. En effet, l’Etat finance les phases risquées – accompagnement à la création, à l’innovation, avantages liés au statut de jeune pousse, aides et subventions – puis l’entreprise, rachetée par un acteur international, part faire du profit sous une autre bannière. 

Dernier point mais non des moindres, les startups européennes sont focalisées sur la survie comme principal critère de succès, indique Sven de Cleyn, manager d’imec.istart, programme d’incubation pour les entreprises. L’échec doit donc être évité à tout prix. «C’est la raison pour laquelle moins de 10% des startups créées à partir des universités européennes échouent.» 

Les startups californiennes suivent un tout autre chemin: grossir vite ou mourir. Ce processus de sélection naturelle rapide quasi darwinien qui consiste à éliminer brutalement les projets non viables permet, d’une part, aux entrepreneurs de repartir plus vite sur un nouveau projet et, d’autre part, à l’écosystème nord-américain de tourner à plein régime, sur un plus grand nombre de cycles. En définitive, en ne stigmatisant pas l’échec, le microclimat de la Silicon Valley fait en sorte que l’improbable puisse émerger. 

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Amanda Castillo

Journaliste

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Amanda Castillo est journaliste freelance. Elle collabore régulièrement avec plusieurs médias dont Bilan et Le Temps. Ses sujets de prédilection: le management et le leadership.

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