Bilan

Comment la guerre commerciale de Trump accélère l’innovation chinoise

Au Consumer Electronic Show de Las Vegas les tarifs douaniers américains sur les technologies chinoises sont au cœur des préoccupations. Si les grands groupes souffrent, les start-up chinoises contournent la difficulté en innovant radicalement.

L'arrestation de sa CFO, Meng Wanzhou, à la demande des Etats-Unis n'a pas dissuadé le groupe chinois Huawei de présenter ses nouveautés au CES.

Crédits: Bilan

Rencontré dans les couloirs du casino Westgate, là où se concentrent les sous-traitants chinois de l’électronique en marge des stands luxueux des grandes marques dans le centre de convention de Las Vegas, ce fournisseur chinois de la région de Shenzhen est formel : «La guerre commerciale déclenchée par les tarifs mis en place par les Etats-Unis a fait plonger nos ventes en 2018. Et 2019 s’annonce pire encore. »

Le fantôme du CES

La guerre commerciale déclenchée par le président Donald Trump en imposant des tarifs sur les importations américaines de produits chinois est le fantôme qui hante le Consumer Electronic Show (CES) qui vient d’ouvrir à Las Vegas. Officiellement, il n’est question que des derniers objets connectés. Officieusement, l’avertissement la semaine dernière sur ses résultats d’Apple (le premier en 16 ans) pèse comme une épée de Damoclès. Le CEO Tim Cook a, en effet, mis sur le compte d’une baisse des ventes en Chine cette contreperformance.

Pour les grands groupes numériques chinois, cette guerre commerciale est au premier rang des préoccupations. «Le premier round de tarifs portant sur 50 milliards de dollars d’importations chinoises n’avait pas eu d’impact », explique Dennis J. Amari, responsable des « government affairs » (lobbyiste autrement dit) d'un grand groupe chinois à Washington.

«C’est le cas par contre avec le second round et un tarif de 10% sur 200 milliards de dollars de produits chinois. Toutefois, comme celui-ci n’est intervenu qu’en septembre son impact n’a encore été que minime. » De plus, Huawei n’équipe pas les grands opérateurs de télécommunications américains. L’entreprise est surtout menacée pour ses appareils grand public: laptops, tablettes et smartphones

La suite de cette guerre commerciale inquiète encore plus la plupart des grands exportateurs chinois d’électronique. Il est en effet question de porter les tarifs douaniers de 10% à 25% et d’ajouter pour encore  200 autres milliards de produits chinois à la liste de ceux déjà taxés par les Etats-Unis.

Certes, le président Trump a accepté un moratoire de 90 jours jusqu’au 2 mars pour donner le temps à la négociation qui vient de débuter. Les entreprises chinoises ne s’attendent cependant pas à un accord global mais à des concessions d’épiciers. Dans tous les cas, cela les force à réagir à différents niveaux. 

La montée en gamme contre les tarifs

On en prenait la mesure lors de l’évènement China Tech First Look. En marge du CES, les start-up chinoises les plus innovantes y présentaient leurs nouveautés. Product manager chez 7Invensun, une start-up de Pékin qui développe des lunettes pour suivre l’attention du regard des consommateurs, Liu Lin expliquait que la guerre commerciale amène son entreprise à reconsidérer son lancement sur le marché américain. Directeur du marketing de Sabinetek, une start-up qui développe des micros Bluetooth, Kenny Hsieh indique, lui, des difficultés récentes à passer par de grands distributeurs américains comme Amazon. Cela nous force à trouver des distributeurs directs. 

La plupart de ces entrepreneurs misent cependant sur la montée en gamme des innovations chinoises pour contourner les obstacles tarifaires. En témoigne l’exemple de Kangyun3d, une start-up créé il y a un an par le serial entrepreneur Jon Li pour développer le YouTube de l’imagerie 3D.  La résolution exceptionnelle des systèmes de capture d’images en trois dimensions externes (drones et robots) et internes (avec une caméra panoramique en 4K), de l’entreprise aboutit à des reconstructions numériques uniques (tant par la vitesse et la précision de la capture des images que par leur traitement) de l’environnement. «Pour nous la vraie question est celle de la localisation de nos serveurs. Ils sont actuellement en Chine mais nous n’avons pas de problème à en créer d’autres là où ce sera nécessaire», confie Jon Li.

Chez Pacific Future, Lila Chen ouvre une autre piste montrant comment les jeunes pousses chinoises transforment la crise commerciale en opportunité d’innovation. «Le moratoire sur les exportations américaines de logiciels d’intelligence artificielle force la Chine à développer ses propres compétences dans ce domaine », explique-t-elle.

Un autogoal dans le secteur technologique

Chez ForwardX, une start-up qui développe, elle, une valise autonome (elle vous suit dans l’aéroport) et des robots de desserte pour les restaurants, on prenait conscience qu’en plus de l’intelligence artificielle les start-up chinoises maitrisent de mieux en mieux le design et l’expérience utilisateur, à l’exemple de DJI. 

Cette montée en gamme technologique est-elle aussi la voie que vont suivre les grands groupes chinois pour contourner les tarifs de Trump? On peut le penser en voyant comment après avoir investi plus d’un milliard dans la R&D de la 5G Huawei investit maintenant 2 milliards supplémentaires dans la sécurisation de ces nouveaux réseaux mobiles. 

Au bout du compte, le protectionnisme technologique de Trump ressemble à un autogoal au moins dans le secteur technologique. Non seulement parce qu’il fait fi de l’interdépendance américano-chinoise dans le numérique – un groupe comme Huawei achète pour de 10 milliards de dollars par an en composants aux entreprises américaines – mais parce qu’il accélère la montée en gamme de la technologie chinoise.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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