Bilan

Combattre le cancer avec des éléments radioactifs

Les sociétés pharmaceutiques investissent dans de nouveaux traitements en médecine nucléaire, capables de détruire plus précisément les tumeurs. Explications.

La médecine nucléaire est particulièrement efficace pour traiter le cancer de la thyroïde.

Crédits: Science Photo Library/Getty images

Les substances radioactives sont de plus en plus employées pour combattre le cancer et offrir une alternative aux chimiothérapies et radiothérapies. Ces nouveaux traitements figurent parmi les pistes prometteuses évoquées à l’occasion de la conférence Convergence in Oncology Summit qui s’est tenue mi-septembre au campus des sciences de la vie du Biopôle d’Epalinges (VD).

La médecine nucléaire a été développée dans les années 1950, notamment en imagerie. La scintigraphie ou des scanners PET/CT utilisent du matériel radioactif (le 99mTc ou le fluor 18) pour détecter des cancers. «La médecine nucléaire est aussi particulièrement efficace pour traiter le cancer de la thyroïde. Le patient avale une solution contenant de l’iode radioactif qui se fixe de manière ciblée sur les cellules cancéreuses», rappelle Valentina Garibotto, médecin adjointe au Service de médecine nucléaire et imagerie moléculaire des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).

Moins d’effets secondaires

Désormais, plusieurs types de tumeurs peuvent être détruites grâce à la maîtrise d’anticorps monoclonaux, couplés à du matériel radioactif. «Nous utilisons des molécules – des anticorps par exemple – qui ciblent spécifiquement les cellules cancéreuses. Nous leur greffons un radioisotope, capable de détruire ces cellules cancéreuses lorsqu’elles s’y fixent, note Julien Dodet. Le ciblage est par conséquent beaucoup plus précis qu’avec une chimiothérapie classique. Les cellules saines sont ainsi mieux épargnées, ce qui évite aussi de lourds effets secondaires», ajoute le directeur d’Orano Med, entreprise française de 50 personnes.

Orano Med qui appartient au groupe Orano – anciennement Areva – a développé une expertise d’extraction du plomb 212, issu du thorium, matériau abondant dans la nature. «L’avantage, c’est sa disponibilité en quantité élevée, très supérieure à ce qui peut être produit dans un accélérateur de particules ou un réacteur», souligne Julien Dodet. C’est d’ailleurs ce qui a probablement séduit le groupe pharmaceutique bâlois Roche qui a signé un partenariat avec Orano Med. «Nous travaillons ensemble sur plusieurs types de cancers solides.» Ces nouveaux traitements ne devraient toutefois pas apparaître avant quelques années
sur le marché.

D’autres traitements radioactifs sont en revanche déjà disponibles pour traiter des cancers, à l’exemple d’un médicament à base de radium 223 qui s’attaque aux métastases osseuses chez les patients atteints d’un stade avancé du cancer de la prostate.

Les grands groupes pharmaceutiques se sont lancés dans cette course à la production de matériel radioactif à des fins médicales. Parmi eux, Bayer, Novartis ou encore Sanofi. Ils s’intéressent particulièrement aux produits développés par des startups ou des PME, à l’exemple de Progenics aux Etats-Unis, de Telix en Australie ou d’Advanced Accelerator Applications (AAA), entreprise française de 860 personnes qui exploite une technologie issue du CERN. Elle a été rachetée par Novartis en 2018 pour près de 4 milliards de francs.

AAA a obtenu l’enregistrement des traitements Netspot aux Etats-Unis en 2016 et Lutathera en Europe en 2017 pour les tumeurs neuroendocrines qui peuvent apparaître dans tout l’organisme mais se situent majoritairement dans le système gastro-intestinal, dans le pancréas, les poumons et le foie. AAA est capable de détecter précisément certaines tumeurs puis de les traiter grâce à la radioactivité. «Nous utilisons du lutétium 177», précise Richard Valeix, directeur d’AAA pour la Suisse et la France.

Valentina Garibotto: «L’avenir sera fait d’une combinaison de traitements.» (Crédits: Carla da Silva/Hug)

Métastases détectées très tôt

Les premières radioimmunothérapies utilisaient l’iode radioactif 131. Mais cet isotope a l’inconvénient de produire un rayonnement très pénétrant. Aujourd’hui, des isotopes médicaux émettent des radiations plus courtes. C’est le cas du lutétium 177. Selon le type de cancer, des biomarqueurs spécifiques sont choisis. Chargés d’infimes doses de radioactivité, ils permettent de localiser l’activité des cellules cancéreuses en se fixant sur leurs récepteurs. Grâce à un scanner PET/CT, l’activité biologique des cellules cancéreuses peut être localisée avec précision dans les organes et les tissus. Les lésions et les métastases sont ainsi détectées très tôt.

Quel est l’avantage par rapport à l’immunothérapie? «L’immunothérapie est une révolution. Elle apprend à l’organisme à se défendre lui-même contre certains cancers. Toutefois, elle ne fonctionne que pour 10 à 15% des patients et que pour certains cancers. L’avenir sera probablement celui d’une combinaison de traitements, alliant immunothérapie et radiothérapie interne vectorisée», prévoit Richard Valeix. Des propos que confirme Valentina Garibotto: «L’avenir sera fait d’une combinaison de traitements. L’avantage des éléments radioactifs, c’est qu’ils agissent de manière très ciblée, même au niveau moléculaire.»

Novartis ne veut pas rater ces nouveaux traitements. Outre AAA, elle a également repris la société américaine Endocyte en 2018 pour 2 milliards. «Endocyte développe une technologie similaire à la nôtre, mais pour le cancer de la prostate», ajoute Richard Valeix. Un concurrent du Lutathera, le Solucin, de la société allemande ITM, devrait aussi entrer prochainement sur le marché.

Bloch Ghislaine NB
Ghislaine Bloch

Journaliste

Lui écrire

Ghislaine Bloch a découvert le monde de la vidéo et du reportage dès son adolescence. Après l'obtention d'un master à la Faculté des Hautes Etudes Commerciales de l'Université de Lausanne, elle démarre sa carrière à L'Agefi où elle effectue son stage de journaliste. Puis elle rejoint le quotidien Le Temps en 2004 où elle se spécialise dans les sujets liés aux start-up, à l'innovation, aux PME et à la technologie. Des thématiques qu'elle continue de traiter chez Bilan depuis 2019.

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