Bilan

CHS, la start-up suisse qui veut réinventer le feu

Isolation, panneaux solaires, éoliennes, voitures hybrides, ferroutage... les pistes ne manquent pas pour diminuer une facture en énergies fossiles qui représentera, cette année, 4% du PIB helvétique contre 2,8% il y a dix ans. Pourtant, peu de chose a été entrepris pour diminuer une consommation qui représente 30% du total, à savoir celle des processus industriels. De la cuisson d'un steak au bistrot à la fonte du silicium de nos ordinateurs, pratiquement toute l'économie est encore construite sur le feu. Peut-on faire mieux? Cette question, Laurent Sellesse l'est posée il y a une dizaine d'années. La réponse encombre aujourd'hui le couloir et les établis des petits ateliers de Creative Heating Services(CHS), la société que cet homme a fondée dans la zone industrielle des Avouillons, à Gland (VD). Prête à être expédiée dans la filiale américaine du fabricant d'équipements de cuisine suisse Franke, une grosse caisse renferme un prototype de four qui concentre les espoirs de CHS et le meilleur de sa technologie. Si les tests pilotes s'avèrent concluants, 32000 fast-foods dans le monde pourraient en être équipés. Parce qu'il permet de se passer des gros systèmes de ventilation/climatisation et surtout des plaques de cuisson qui restent allumées toute la journée en attendant le client, le four de CHS économiserait plus de 30% d'énergie pour cuire les hamburgers.

Un produit pris en sandwich

«Pour ce client, c'est une économie de 500 millions de dollars par an», calcule Laurent Selles. Un montant tel que l'entrepreneur lui a proposé de ne pas acheter les fours mais de les louer en rétrocédant à CHS un pourcentage de l'économie réalisée. Pour comprendre celle-ci, il faut avoir quelques idées sur la chaleur. D'un point de vue physique, il existe trois moyens de chauffer un matériau. La conduction, autrement dit la diffusion de chaleur par contact: c'est l'exemple du steak posé sur une plaque de cuisson. La convexion, soit le transport de la chaleur par un fluide: c'est l'exemple de l'eau pour cuire les pâtes. Et enfin, le rayonnement électromagnétique qui produit la chaleur en agitant les atomes grâce à une onde, comme dans le cas des fours à micro-ondes. Dans les années 1980, Nils Kongmark, un inventeur suédois, s'est passionné pour la technique des micro-ondes. Cette dernière, introduite en 1948, n'avait alors guère évolué: on passait des fours qui bombardent leurs ondes dans tous les sens à d'autres qui utilisent un plateau tournant pour mieux répartir la chaleur. Nils Kongmark a cependant eu l'idée de guider les micro-ondes à la sortie du magnétron qui les génère. Un principe qui a l'avantage de diriger toutes les micro-ondes sur le produit pris ainsi en sandwich et permettre à la chaleur de partir du coeur et non de la surface. En 2003, ses recherches sont d'ailleurs récompensées d'un titre de meilleur article scientifique par l'International Microwave Power Institute. A cette même époque, Laurent Selles est convaincu depuis longtemps du potentiel des micro- ondes guidées. Il a rencontré Nils Kongmark en 1998, peu de temps après la vente de son entreprise familiale à Annecy. Et lui a proposé ses compétences d'entrepreneur pour mettre en valeur la dizaine de brevets qu'a déposés l'inventeur suédois. Une première société, RIMM, est créée à Genève avec l'appui d'un fonds basé à Bruxelles. Malheureusement, les deux hommes et leur nouveau partenaire se divisent sur la stratégie. Le fonds souhaite commercialiser des fours à micro-ondes de nouvelle génération pour la restauration. Quant à Laurent Selles, il ne croit pas une seconde qu'une petite start-up suisse soit en mesure de rivaliser avec des géants comme Sharp. Il pense stratégie de niche et processus industriels. En 2004, le divorce est consommé devant le Tribunal de commerce de Genève. Entêtés, Nils Kongmark et Laurent Selles décident de tout reprendre à zéro. En décembre 2004, ils lancent CHS, avec cette fois la ferme volonté de ne pas en perdre le contrôle. Laurent Selles dessine un modèle d'affaires fondé sur la cession de licences à des grands partenaires industriels. Les clients finaux n'achèteront rien, mais loueront la technologie en fonction des économies d'énergie obtenues. «Nous identifions les secteurs où il y a un fort potentiel et nous nous concentrons sur les leaders», précise l'entrepreneur.

Des entreprises dures à convaincre

Si, sur le papier, le projet présente bien, convaincre des multinationales de prendre un risque sur une technologie qui touche au coeur de leur savoir-faire, avec une PME qui n'a que des prototypes, est une autre paire de manches. Face à cette situation, Laurent Selles adopte l'attitude du vendeur «mort de faim». Il se présentera, même sans rendez-vous, à l'accueil du centre de recherches d'un client potentiel aux Etats-Unis et en fera le siège jusqu'à ce que l'on aille lui chercher un interlocuteur. C'est chez ce client que Franke teste désormais un pilote de fours pour hamburgers. D'autres seront moins durs à convaincre. A Annecy, le groupe Baikowski Chemie,qui produit des poudres d'alumine déposées en couches fines sur des prothèses de hanche ou des disques durs d'ordinateur, teste un pilote. Le groupe allemand GEA Processing développe une application dans les produits laitiers. Octapharma, le numéro trois mondial des dérivés de plasma sanguin, en est au même point avec une application dans la stérilisation. Laurent Selles est aussi en contact avec le groupe norvégienOrkla pour un pilote expérimental destiné à fondre le silicium utilisé dans les panneaux solaires. Enfin, le groupe Sulzerenvisage une application pour les pétroles lourds qui nécessitent d'être chauffés afin de les rendre plus liquides quand ils circulent dans les pipelines sous-marins.

Entreprise de l'année 2008

Bien sûr, dès que l'on parle de prototypes, le succès n'est pas garanti. «Le rendement énergétique est vraiment bon», explique Lionel Bonneau, directeur de la R & D de Baikowski Chemie. «Mais dans l'industrie, le diable est dans les détails.» Laurent Selles sent toutefois la confiance arriver. Elue entreprise de l'année 2008 par un jury de 400 professionnels rassemblé par Capital Proximité, CHS a obtenu l'appui du financier Jean-Pierre Pettmann, fondateur d'Aurelys, qui lui a avancé 100000 francs sous la forme d'un prêt convertible pour construire ses pilotes. «La flambée du prix des énergies fossiles et les taxes sur le CO2 ont hissé les économies d'énergie en tête des priorités des industriels», affirme Christophe Debard, responsable du marché industrie au Centre technique des industries thermiques (CETIAT), en France. «Dans l'industrie, 84% du potentiel d'économie se situe dans les processus thermiques. Les micro-ondes offrant des économies d'énergie de 20% à 50%, là où elles sont applicables, c'est une des pistes privilégiées.» Et un filon en or pour CHS. Photo: Laurent Selles / © Alban Kakulya

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