Bilan

Ces drones suisses qui veulent faire la paix

A Lausanne, la production du fabricant senseFly atteint 100 drones civils par mois! Et Swiss UAV et Skybotix montrent que les robots volants ne servent pas qu’à faire la guerre.
  • senseFly produit en Suisse deux drones. Des agriculteurs s’en servent pour suivre l’évolution de leurs champs à la plante près. Crédits: Dr
  • Humanitaire: Drone Adventures a cartographié quelque 45  km² de bidonvilles en Haïti. Crédits: Dr

Le Cervin sera bientôt la montagne la mieux cartographiée du monde. D’ici à quelques semaines, des drones vont survoler l’ensemble du massif pour en tirer une carte en trois dimensions d’une résolution de moins de 10 centimètres par pixel. C’est dix fois plus précis que les images obtenues par les satellites.

Cette mission a été organisée par Drone Adventures, une ONG fondée en mars dernier par de jeunes Lausannois passionnés par les robots volants mais aussi par l’humanitaire. «Nous espérons fournir aux équipes de secours en montagne de meilleures cartes pour leurs opérations», explique Adam Klaptocz, qui est à l’origine de cette idée d’utilisation de drones en altitude extrême. «Il s’agit aussi de montrer que ces robots ont de plus en plus d’usages civils.»

De fait. En avril dernier, lui-même et Emanuele Lubrano se sont envolés pour Haïti. Sous l’égide de l’Organisation internationale des migrations (OIM), dont le siège est à Genève, ils ont cartographié pendant six jours, avec l’aide de trois petits drones Swiss made, quelque 45  km2 de bidonvilles qui se sont répandus sur l’île depuis le tremblement de terre de 2010.

«Les travailleurs humanitaires n’ont pratiquement aucun moyen de suivre l’état de ces bidonvilles. Cela complique leurs interventions en temps normal et, pire encore, en période de catastrophe», poursuit Adam Klaptocz. Avec 4700 victimes (en février 2013, selon le sénateur républicain américain Lindsey Graham) d’assassinats ciblés menés par l’administration Bush et Obama, les drones ont acquis une image de tueurs sans visage.

Mais la même technologie trouve des emplois pacifiques. C’est ce potentiel qu’ont choisi d’exploiter les fabricants suisses, à commencer par celui qui connaît la plus forte croissance, senseFly, qui a fourni ses eBee à Drone Adventures.

Créée fin 2009 au sein du Garage, l’incubateur de l’EPFL, senseFly est passée de 2 à 40 employés en moins de trois ans et recrute. Elle produit en Suisse deux drones: le Swinglet à environ 10  000 francs et le eBee à 20  000 francs au rythme de 60 à 100 exemplaires par mois. Aucun n’a jamais fait la guerre.

Souligné par la prise de participation à hauteur de 57% de l’entreprise française Parrot, spécialisée dans les objets sans fil, mi-2012, le succès de senseFly repose, selon son fondateur Jean-Christophe Zufferey, sur ses choix technologiques. Ultralégers, ces drones sont peu dangereux. Ils ont obtenu relativement facilement le droit de voler d’abord en Suisse, puis en France et au Royaume-Uni.

«Autopilotés, ils ne demandent aucune compétence particulière. L’utilisateur dessine la zone à survoler sur une carte numérique puis lance le ou les drones, qui volent et atterrissent automatiquement», explique Jean-Christophe Zufferey. Un système d’intelligence artificielle gère le trafic quand plusieurs drones volent ensemble. Après l’atterrissage, le logiciel reconstitue la carte en 3D de la zone survolée à partir des images capturées par des caméras, parfois infrarouges.

Du coup, ces drones rencontrent un vif succès, d’une part dans les grandes exploitations agricoles d’Amérique latine et du Canada et de l’autre parmi les compagnies minières pour le suivi de leurs carrières. Une fois acquis, chaque vol de drone ne coûte plus rien. Les agriculteurs s’en servent pour suivre l’évolution de leurs champs à la plante près.

Un manque d’engrais ou d’eau est détecté avec une extrême précision pour un traitement ciblé; senseFly explore aussi des applications dans le relevé des routes, des terrains à bâtir ou de la gestion des forêts. «Récemment, après un incendie de forêt en Grande-Bretagne, nos drones ont fourni aux autorités le relevé exact des dommages», rapporte Jean-Christophe Zufferey.

A Niederdorf, Swiss UAV n’a pas non plus le moindre client militaire, même si ses applications concernent principalement la surveillance. Plus gros et capables de voler plusieurs heures, ses trois drones hélicoptères viennent d’être testés en mer du Nord et en Baltique pour le monitoring des éoliennes offshore ainsi que pour le repérage des dégazages clandestins. En Russie, un sous-traitant de Gazprom s’en sert pour surveiller ses pipelines.

Spin-off de l’ETHZ, Skybotix s’est aussi positionné sur le marché civil avec des drones hélicoptères plus petits et capables de voler «indoor». Elle ne produit pas ces appareils mais leurs systèmes de vol, sur la base de sa technologie de senseurs en collaboration avec une entreprise allemande. Une caméra stéréoscopique, couplée à un senseur inertiel, augmente considérablement la précision du vol. «Notre système est dix fois plus précis qu’avec un GPS», explique Simon Dössegger, cofondateur de l’entreprise.

Un marché à 62 milliards par an

Partis avec un coup d’avance sur le marché civil, les fabricants suisses de drones font face à une concurrence croissante. Aux fabricants comme Draganfly au Canada ou Deltadrones en France s’ajoutent ceux venus du militaire. Fin 2012, un rapport de l’Astrae, un programme britannique d’évaluation des technologies, estimait ce marché à 62 milliards par an à partir de 2020.

Il faut dire que les idées ne manquent pas. Le programme américain Matternet propose de développer des drones capables de ravitailler, par exemple en médicaments, des communautés isolées et le projet européen myCopter, auquel est associée l’EPFL, des drones capables d’emporter des passagers. Pour les drones pacifistes, «the sky is the limit». 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

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Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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