Bilan

Ces cyberprothèses qui effaceront les handicaps

«S'il fallait compter sur l'assurance invalidité, j'aurais toujours un crochet!». Jérôme* ne décolère pas devant la résistance de l'AI à assumer l'ensemble des coûts pour une prothèse de dernière génération. Il a perdu le bras droit quelques semaines avant sa naissance et voilà que, cinquante ans plus tard, la technologie lui offre la possibilité de le retrouver. Ou presque.Jérôme est le premier romand prêt à recevoir la i-Limb, une prothèse bionique commercialisée depuis un an par l'entreprise écossaise Touch Bionics. Depuis des années, il en a suivi tout le développement en se rendant à plusieurs reprises, et à ses frais, à Edimbourg. Mais il constate maintenant que les assurances sociales ne progressent pas au même rythme que la technique.Chef d'une entreprise employant plus de 200 personnes, Jérôme reconnaît qu'il pourrait financer lui-même les 30 000 francs supplémentaires que coûte la i-Limb par rapport à une prothèse d'ancienne génération. «Mais c'est une question de principe, explique-t-il. Si je paie, je crée un précédent. Comment feront les autres personnes qui n'ont pas les mêmes moyens pécuniaires que les miens?» La question se pose avec d'autant plus d'acuité que les technologies de prothèses qui n'avaient guère évolué depuis soixante ans progressent désormais à un rythme fulgurant.Un bras fantômeLes cyberprothèses qui commencent à apparaître et celles que préparent de nombreux centres de recherches sont susceptibles d'effacer un jour les conséquences du handicap. La i-Limb est déjà un bijou de technologie. De par son logiciel de contrôle et son moteur, elle a la capacité de commander les articulations en tirant ses informations des signaux nerveux transmis par les muscles du membre restant grâce à des électrodes. Le cerveau conserve en effet une image du membre manquant et continue d'envoyer ses commandes nerveuses à ce «bras fantôme». Une batterie au lithium offre 48 heures d'autonomie. Et, la peau artificielle en silicone qui recouvre les parties mécaniques s'adapte à l'épiderme de chacun.Mais c'est surtout sa dextérité retrouvée lors d'un essai qui a sidéré Jérôme. Les micromoteurs de la prothèse arrêtent les doigts dès qu'ils rencontrent la résistance d'un objet. Il devient possible de saisir un verre, voire de lacer ses souliers. «Aux Etats-Unis nous avons un patient amputé des deux bras qui est capable de faire passer un fil dans le chat d'une aiguille. En Turquie, une championne de l'équipe olympique de tir à l'arc a retrouvé son niveau après avoir perdu un bras puis reçu une i-Limb», affirme Phil Newman, le directeur marketing de Touch Bionics.Beaucoup de cas ne sont pas aussi spectaculaires. Pour les handicapés, cette technologie est d'abord synonyme d'indépendance et de possibilité d'un travail manuel. Des arguments, que n'entendent pas encore les assureurs européens. Faute de remboursement, Touch Bionics n'a encore pu équiper que 8 patients dans son propre pays contre plus de 700 aux Etats-Unis...Les assureurs accidents ou invalidité vont pourtant devoir s'y mettre. Les recherches qui se poursuivent sur les interfaces avec le cerveau dans la foulée des progrès des neurosciences et de l'informatique annoncent des cyberprothèses encore plus performantes. Touch Bionics expérimente déjà une technique consistant à détourner les nerfs du membre manquant pour les repositionner sur la poitrine du patient. «Les électrodes lisent ainsi une palette beaucoup plus large et plus claire de commandes des mouvements impulsés par le cerveau», explique Phil Newman.A l'EPFL, le groupe de José Del Millan s'emploie, de son côté, à capter les signaux moteurs dans le cerveau avec un électroencéphalogramme pour ensuite stimuler les nerfs activant les muscles chez des personnes paralysées. A l'Ecole polytechnique de Zurich, la question de la transmission des commandes est approchée parSilvestro Mirceraen implantant directement sur les nerfs des électrodes qui transforment les signaux nerveux en informations électroniques. Dans le cadre du projet européen CyberHand, une équipe de l'Ecole Sant'Anna de Pise vient de tester la main artificielle SmartHand dont chaque phalange est articulée par des commandes saisies à partir du système nerveux périphérique grâce aux électrodes implantables développées par Silvestro Mircera à Zurich.Restaurer le sens du toucherCette SmartHand, capable d'exécuter presque autant de mouvements qu'une main naturelle, Alejandro Arieta en a aussi fait venir un prototype dans son laboratoire d'intelligence artificielle à l'Université de Zürich. Avec, il étudie comment restaurer l'autre grande fonction de la main: le sens du toucher. «Nous faisons le chemin à l'envers», explique le chercheur, «en récupérant des informations de pression, de picotement, de vibrations à partir de senseurs et de récepteurs mécaniques, en les traitant puis en les communiquant, via un stimulateur électronique externe, aux nerfs pour les faire remonter jusqu'au cerveau.»Ces résultats prometteurs ont éveillé chez les futurologues l'idée de prothèses qui ne seront plus seulement là pour réparer le handicap mais pour carrément augmenter les performances des amputés. On n'en est pas encore là, à en juger par les résistances des assureurs auxquelles se heurte un Jérôme simplement pour retrouver une capacité de travail optimal.* Prénom fictiftechnologieLe mécanisme, recouvert ensuite d'une peau artificielle qui s'adapte à l'épiderme, fait preuve d'une grande précision.

Les start-up suisses s'affichent en pointe dans la réhabilitation Elles développent des robots qui aident les patients à retrouver l'usage de leurs membres.Swortec Grâce à des mandats de la Fondation suisse des cyberthèses, des roboticiens de l'EPFL ont mené des travaux de recherche et ont créé en 2006 une entreprise à Monthey. Celle-ci commercialise des robots actifs (électrostimulation) qui s'adaptent au fur et à mesure de la réhabilitation des muscles.Hocoma Créée en 1996, la société zurichoise s'est imposée comme leader mondial des robots de réhabilitation pour les patients atteints de désordres des mouvements d'origine neurologique.

Recherche

Espoir pour les paralysés L'EPFL travaille sur les moyens de stimuler les parties du système nerveux endommagées.Avant le mouvement, il y a l'intention du mouvement. A l'EPFL, le groupe du professeur José Del Millan capture avec un électroencéphalogramme les signaux moteurs du cerveau pour reconstruire les schémas nerveux associés à chaque mouvement. Ces informations sont ensuite raffinées afin d'être réintroduites dans les nerfs qui animent les muscles. Par exemple, si le cerveau veut fermer le poing droit, l'activité électrique des neurones correspondante est capturée puis retranscrite par des électrodes qui stimulent les nerfs commandant ce mouvement dans la main et le bras droit. Cette technologie permet donc de court-circuiter une partie du système nerveux quand il ne fonctionne plus normalement. Par exemple au niveau de la colonne vertébrale chez les tétraplégiques. Au point de leur redonner la capacité de jouer du piano?«Le mouvement de la main est extraordinairement complexe et les signaux émis par le cerveau comme ceux réintroduits dans les terminaisons nerveuses restent donc encore maladroits», tempère José Del Millan. Mais il reconnaît aussi que ces recherches n'en sont encore qu'à leur début. Alors le piano? «Dans vingt ans, qui sait?»

 

 

 

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