Bilan

Ces Romands qui inventent le futur

En vingt ans, la Suisse romande est devenue un acteur clé de la recherche et développement et de l’innovation au niveau mondial. Bilan a rencontré douze chercheurs-entrepreneurs qui révolutionnent les transports, le travail, la finance, la santé, l’énergie et la culture. Mais des menaces planent sur l’attractivité de la région. par Jean-Philippe Buchs, Fabrice Delaye, Rebecca Garcia et Joan Plancade

  • Des étudiants de l’EPFL participent à une compétition mondiale pour développer des trains capables de dépasser les 600 km/h.

    Crédits: EPFL

La Suisse romande au cœur de l’innovation

Entre 2015 et 2016, il a réalisé le tour du monde aux commandes de «Solar Impulse» en alternance avec Bertrand Piccard. Aujourd’hui, André Borschberg planche sur la propulsion électrique des avions avec les collaborateurs de sa société H55. Convaincu qu’il va contribuer à la transformation du transport aérien, cet ingénieur de Nyon figure parmi ces Romands inventant l’avenir (lire pages 38 à 43). Au cours de ces vingt dernières années, la construction d’un écosystème favorable aux biotechs, aux medtechs, à la microtechnique et aux technologies de l’information autour de ses hautes écoles et de ses parcs technologiques a permis à la Suisse romande qui restait dans l’ombre de Zurich de devenir une championne de la recherche et développement et de l’innovation au niveau mondial. «Nous sommes dans le top 5 en Europe», affirme Dominique Foray, titulaire de la chaire en économie et management de l’innovation à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL).  Dans le seul domaine des sciences de la vie, on dénombre environ 500 laboratoires de recherche (300 dans le domaine public et 200 acteurs privés selon BioAlps) en Suisse occidentale (y compris le canton de Berne). 

Les retombées de leurs activités sont considérables. «La reconnaissance internationale des instituts de recherche des hautes écoles constitue un atout indéniable pour l’attractivité de la Suisse occidentale et un argument de vente important pour nos activités de promotion économique. Depuis quelques années, nous constatons qu’elle joue un rôle de plus en plus décisif dans l’implantation d’entreprises étrangères dans notre région», affirme Thomas Bohn, directeur du GGBa (Greater Geneva Bern Area), organisme de promotion économique de Suisse occidentale. 

Et de citer quelques exemples récents. Le groupe biopharmaceutique américain Incyte investit 100 millions dans la construction d’une usine à Yverdon-les-Bains (VD). Il compte profiter des compétences du CHUV et de l’EPFL. Biostime, leader chinois du lait infantile et des compléments alimentaires, s’est installé au Campus Biotech à Genève. Active dans l’intelligence artificielle, la société iGenius a ouvert un centre de R&D à Sierre (VS). Elle y emploie une équipe d’ingénieurs et de développeurs afin de poursuivre l’expansion de son produit Crystal, un conseiller virtuel de données numériques. 

L’EPFL rayonne

Le vaisseau amiral de la recherche en Suisse romande, c’est l’EPFL, où une culture de l’entrepreneuriat s’est développée parmi les chercheurs. Cette dernière a permis l’éclosion de nombreuses jeunes pousses. Une enquête publiée par l’EPFL en 2017 montre une augmentation constante des postes de travail créés par les spin-off de l’institution depuis dix ans: «Les entreprises fondées en 2008 emploient actuellement près de 400 personnes, 350 pour celles initiées en 2009 ou encore une cinquantaine pour les jeunes pousses démarrées en 2016.» Dans le top 100 des meilleures startups helvétiques figurent 27 entreprises romandes, dont la grande majorité sont issues de l’EPFL. Au niveau international, sa renommée est indiscutable. Pour preuve, le taux de succès de ses postulants aux bourses accordées individuellement par le Conseil européen de la recherche (ERC). Il s’élève à plus de 30% contre 10% en moyenne. Avec 116 chercheurs qui ont obtenu des fonds entre 2007 et 2015, l’EPFL se classe au 4e rang des institutions d’enseignement supérieur européennes. Seules trois universités britanniques la devancent. 

Les cantons de Genève, Neuchâtel, Fribourg et du Valais bénéficient désormais des retombées de la haute école grâce à l’ouverture d’antennes hors du site d’Ecublens. A Sion, la seconde phase de son implantation a démarré. Baptisé Energypolis, le campus accueillera un nouveau bâtiment pour héberger le Centre de recherche sur les environnements alpins et extrêmes, alors que le pôle de réhabilitation et santé ainsi que celui de la chimie verte et de l’énergie du futur seront renforcés. A Fribourg, le centre de recherche et développement consacré à l’habitat du futur, le smart living lab, disposera dès 2022 d’un bâtiment expérimental qui permettra la mise en application de nouvelles technologies. Il emploiera 130 chercheurs. 

Sur les hauts de Lausanne, ce sont les acteurs des sciences de la vie qui accroîtront leur présence. Financé à hauteur de 80 millions par la Fondation ISREC (Institut suisse de recherche expérimentale sur le cancer), le pôle de recherche Agora, qui a été inauguré en octobre dernier, hébergera d’ici à 2020 près de 300 scientifiques avec l’objectif de rapprocher les cliniciens et les chercheurs. De son côté, le Biopôle amorce un nouveau développement avec la construction prochaine de trois nouveaux bâtiments, dont deux pour la recherche. L’un accueillera l’ingénierie immunitaire en oncologie pour le compte de l’antenne lausannoise du Ludwig Institute for Cancer Research. L’autre est réservé au Centre de précision et d’ingénierie immunitaire contre les maladies infectieuses et les problèmes d’immunodéficience du CHUV et de l’Université de Lausanne.

Au CSEM, Centre suisse d’électronique et de microtechnique, situé au Microcity à Neuchâtel. (Crédits: Guillaume Perret/lundi13)

Le défi? Impliquer les PME

A Neuchâtel, le pôle d’innovation Microcity, spécialisé dans les microtechnologies, se donne les moyens de se dynamiser en intégrant l’incubateur Neode et en fondant une société anonyme pour chapeauter ses activités. Parmi ses objectifs prioritaires: favoriser le transfert technologique. Un domaine clé pour créer de nouveaux emplois. «Plusieurs études internationales confirment une culture de collaboration bien implémentée entre les milieux universitaires et économiques et l’excellente performance des institutions de recherche publiques dans le domaine du transfert technologique», observe l’Association suisse de transfert technologique dans son dernier rapport annuel. Mais ce que ne disent pas ses dirigeants, c’est que celui-ci a surtout profité aux startups et aux grandes entreprises. «Le défi est d’en faire maintenant bénéficier les PME», insiste Sandy Wetzel, directeur de Microcity.

«La demande de collaboration reste faible. Les patrons ont d’autres soucis, mais ce faisant ils loupent une marche importante pour faire croître leur entreprise», relève Stéphane Krebs, président de l’association PME & Hautes Ecoles, qui tente de favoriser la collaboration entre les deux parties. Ce dernier constate que la petite entreprise n’ose pas aborder le milieu académique, de crainte qu’elle ne soit pas à la hauteur. Mais tout n’est pas perdu. Selon les résultats d’un sondage réalisé dans le canton de Vaud, «plus des deux tiers des entreprises interrogées souhaiteraient en savoir davantage sur les collaborations avec les hautes écoles.»

L’exemple à suivre pourrait provenir d’outre-Sarine. A l’initiative de Swissmem (association faîtière de l’industrie des machines), des PME ont créé en 2004 déjà une organisation dénommée Inspire afin d’accéder au savoir-faire de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Cette plateforme d’échanges, qui favorise l’innovation, occupe environ 60 collaborateurs et accompagne quelque 70 projets. Directeur du Centre patronal à Paudex (VD), Christophe Reymond estime que le potentiel des PME des cantons francophones est considérable, à condition de l’exploiter. «Contrairement à la Suisse alémanique, le tissu industriel romand manque d’entreprises entre 300 et 1000 collaborateurs. On peut espérer que du foisonnement des startups et de la R&D naissent des acteurs d’une telle taille», rêve le Vaudois.  Sous l’impulsion de Suzanne Hraba-Renevey et d’Alexis Moeckli, BusinessIn a commencé ce rapprochement.

Deux dangers à venir

Dans la R&D et l’innovation, l’argent et la collaboration avec les partenaires étrangers constituent le nerf de la guerre. Or, deux menaces planent sur la compétitivité de la Suisse. La première est d’ordre financier, avec les coupes budgétaires qui affectent les hautes écoles. «Le danger est de croire que la recherche fondamentale peut être réduite et qu’il faut plutôt se concentrer sur la recherche appliquée. C’est une grosse erreur», observe Laurent Miéville, directeur d’Unitec, dont l’objectif est de soutenir les chercheurs de l’Université de Genève, des Hôpitaux universitaires et des Hautes Ecoles spécialisées de Genève dans leurs transferts de technologie et de compétences. «Il faut de la patience pour retirer les fruits d’une valorisation. Par exemple, il a fallu une dizaine d’années d’efforts avant que la startup genevoise ID Quantique puisse commercialiser avec succès la technologie de cryptographie quantique découverte dans les laboratoires de l’université», constate Laurent Miéville.  

La seconde menace découle des mauvaises relations entre Berne et Bruxelles et du Brexit. Dès 2021, la Suisse risque d’être rétrogradée au niveau des Etats tiers bénéficiant des programmes de recherche européens. Après l’adoption de l’initiative «Contre l’immigration de masse» en février 2014 par le peuple, l’UE avait réduit la participation de notre pays à Horizon 2020. Résultat: les contributions européennes aux projets helvétiques avaient alors reculé. «Je suis très inquiet. Ce n’est pas seulement une question d’argent. Les chercheurs fonctionnent en réseau. Si la Suisse est déclassée, elle ne jouera plus dans la Ligue des champions de la R&D. Son attractivité en pâtira», estime Dominique Foray.  


Crédits: Revillard/Rezo/Keystone

André Borschberg

Le pari déjà gagnant de l’avion électrique

Il y a un peu plus d’un an, le copilote de «Solar Impulse», André Borschberg, a pris la tête d’H55, startup sédunoise qui a développé un petit avion d’acrobatie électrique. A l’époque, l’idée de remplacer le kérosène par l’électricité dans l’aéronautique faisait sourire les industriels. Ce n’est plus le cas. Il ne se passe plus un mois sans que l’on apprenne que les géants du secteur prennent cette direction. Easyjet a annoncé un partenariat avec Wright Electric. Boeing, Airbus, Siemens et Rolls-Royce développent l’hybride.

«Lors du dernier congrès de l’Agence européenne de la sécurité aérienne, j’ai demandé qui croyait que la propulsion électrique allait révolutionner l’aviation. Toutes les mains se sont levées», confie André Borschberg. Mais justement, cela ne fait-il pas un peu trop de concurrence? Pas forcément. H55 est parti en avance et va présenter en 2019 son premier avion d’école électrique.
En outre, l’entreprise se pose comme un fournisseur de solutions sur la base de l’expertise suisse dans les systèmes électriques mais aussi de celle héritée de «Solar Impulse», que ce soit dans la gestion des batteries ou de la certification auprès des autorités aériennes. 


Crédits: EPFL

EPFLoop

L’avenir du train

Les challenges technologiques comme les X Prize ou le DARPA Grand Challenge ont accéléré le développement de nouvelles technologies telles que le spatial ou les voitures autonomes. En sera-t-il de même avec la compétition Hyperloop Pod lancée par le fondateur de Tesla pour développer des trains capables de dépasser les 600 km/h? 

La trentaine d’étudiants de l’EPFL qui ont réussi à se hisser à la troisième place de cette compétition dès sa première participation en juillet dernier veulent y croire.  Ils s’apprêtent à soumettre le design de la navette qu’ils espèrent faire concourir lors de la prochaine manche l’été prochain. 

Il faut dire que l’idée futuriste de faire quasiment voler des trains dans des tubes vidés de leur air pour éviter le frottement a un héritage en Suisse romande. Né de l’imagination féconde du professeur Marcel Jufer, Swissmetro fut abandonné à la fin des années 1990. Les étudiants de l’EPFL ressuscitent ce rêve aujourd’hui.

En rencontrant Lorenzo Benedetti (technical lead), Martin Seydoux (team captain) et Karine Chammas (business lead), on est surpris par leur enthousiasme mâtiné de rigueur. «Nous nous concentrons d’abord sur la compétition parce que le but, c’est de gagner», expliquent-ils. Cet enthousiasme, c’est aussi les 50 000 heures de travail en neuf mois effectués l’an dernier par l’équipe. La rigueur, on la retrouve dans la conception du pod avec ses pièces fabriquées dans les différents ateliers de l’école ou sourcées auprès de partenaires comme Brusa pour le moteur électrique ainsi que dans le sponsoring obtenu auprès de Bobst et des communes de Crans-Montana. 

Grâce à cette mobilisation, ils espèrent résoudre les défis technologiques d’Hyperloop soit non seulement la vitesse, avec un objectif de dépasser le record de 467 km/h, mais le design de la sécurité ou l’étanchéité de la capsule afin de rassembler les briques qui permettront l’émergence de trains aussi rapides qu’efficaces du point de vue énergétique.   


Crédits: Dr

Camille Attard et Marion Bareil

Et la frontière se brouille entre le virtuel et le réel

Il existe une infinité de manières de jouer. Entre les cartes, les plateaux, les consoles ou encore les téléphones, les supports varient. Après la réalité virtuelle, qui a vu le jour dans les années 1990, est apparue la réalité augmentée, largement démocratisée depuis les succès de jeux comme Pokemon Go.

L’idée est toujours la même: le joueur a un but. C’est la manière de narrer son périple qui compte. Camille Attard et Marion Bareil, fondatrices de Tourmaline Studio à Genève, sont parties de cette idée. Elles ont créé Oniri Islands, un jeu de coopération qui mêle réalité et virtuel. Deux personnes s’entraident, et jouent à la fois avec des figurines connectées et une tablette. «C’est à cheval entre le jeu vidéo et le jeu de société», décrit Marion Bareil. En plaçant le jouet sur le bon endroit de l’écran, le joueur avance dans sa quête. Son compagnon est directement à ses côtés. C’est un format qui vise à garder le meilleur des deux mondes. Camille Attard ajoute: «Les animations vidéo amènent quelque chose de différent.» Ce type de narration hybride offre de grandes possibilités, puisqu’il permet à terme d’avoir un joueur numérique à sa table. «On peut penser à un maître du jeu qui s’adapte aux situations», lance la game designer. Pour preuve que ce savant mélange entre virtuel et réalité inspire, Apple a dévoilé en novembre son partenariat avec le studio bordelais Marbotic, qui a, lui, lancé un jeu éducatif pour apprendre à écrire.


Crédits: Leo Meier

Sarah Kenderdine

Des machines à voyager dans le temps

Pour visiter le tombeau de Nefertiti, il suffit de se rendre au bord du Léman, à Saint-Sulpice (VD). C’est là, dans une ancienne usine, que la professeure de muséologie expérimentale et directrice de l’ArtLab de l’EPFL Sarah Kenderdine a rassemblé les machines à voyager virtuellement dans notre passé, qu’elle conçoit depuis une quinzaine d’années.

Dans un vaste hangar, ses dispositifs affichent des images spectaculaires. Lors de la visite en 3D et un écran à 360 degrés à l’échelle réelle des grottes peintes chinoises de Mogao, les danseuses sortent de la peinture pour exécuter un ballet. La visite des cavernes aborigènes sous un dôme hémisphérique est à couper le souffle… Archéologue marine de formation, Sarah Kenderdine utilise les dernières technologies pour réinventer la narration de l’Histoire sur une base scientifique. Immersifs et sociaux, ses dispositifs intéressent les plus grands musées du monde. 

Par exemple, elle dirige actuellement un projet d’Atlas du Boudhisme maritime qui décrit l’histoire de cette route de la soie alternative au travers des témoignages culturels de 12 pays. D’outils d’évaluation de l’expérience muséale au développement d’algorithmes pour la capture des patrimoines intangibles comme les rites confucéens, en passant par une exposition pour fêter les 50 ans de l’EPFL en mars prochain, Sarah Kenderdine redéploie les contenus culturels dans le XXIe siècle.


Crédits: Dr

Carlos Peña-Reyes

L’intelligence artificielle «antibiotique»

«Prenez une cuillère d’eau de mer, vous y trouvez de 1 à 5 millions de bactéries. Comment se fait-il qu’au fil de leurs rapides mutations ces bactéries n’aient pas supplanté les autres formes de vie? Parce que dans la même cuillère, vous avez 50 millions de virus bactériophages qui en sont les prédateurs», explique Carlos Peña-Reyes, chef de groupe à l’Institut suisse de bioinformatique (SIB) et professeur de biologie computationnelle à la Haute Ecole d’Yverdon (VD).

Dans le cadre du projet Inphinity entrepris par l’une de ses anciennes assistantes, il utilise le machine learning, forme récente de l’intelligence artificielle, pour prédire à partir de leurs gènes et de leurs protéines quels bactériophages seront efficaces contre quelles bactéries. Ce travail participe à une course de l’évolution, favorable à l’espèce humaine depuis la découverte de la pénicilline et des antibiotiques, mais qui ne l’est plus. Les bactéries développent des résistances qui font 700 000 morts par an. Et pas seulement parce que l’on en a trop donné tant aux hommes qu’aux animaux d’élevage mais parce que ces médicaments sélectionnent les bactéries les plus résistantes qui, en plus, transmettent cette propriété à d’autres. 

Carlos Peña-Reyes pense que le machine learning peut ressusciter l’approche alternative des bactériophages en trouvant les interactions efficaces enfouies dans d’immenses bases de données comme celle de protéines du SIB. Dans ce travail qui accélère celui, manuel, des tests en boîte de Petri, sa collaboration avec le microbiologiste de l’UNIL Gregory Resch et le docteur Yok-Ai Que de l’Inselspital a mis à jour des dizaines de milliers d’interactions prédictives. Elles débouchent sur la création d’une startup, Phages4A. 


Crédits: Alban Kakulya

Grégoire Courtine

L’homme réparé

En permettant à trois paralysés de remarcher, la neurochirurgienne du CHUV Jocelyne Bloch et le chercheur de l’EPFL Grégoire Courtine ont atteint en novembre une notoriété mondiale. Pour Grégoire Courtine, c’est l’aboutissement d’un parcours de quinze ans de recherches. Mais c’est aussi un commencement.

«Nous avons la preuve que notre cocktail de médicaments et d’implants pour stimuler la moelle épinière répare cette dernière puisque la rééducation se poursuit sans stimulation.» Il ajoute: «Nous y sommes parvenus avec des technologies qui datent un peu maintenant.» Sous-entendu, on peut faire mieux: «Une thérapie pour tous» selon ses mots, soit pour les 3 millions de personnes paralysées par une lésion de la moelle épinière dans le monde, auxquelles s’ajoutent 250 000 cas par an. Mais cela suppose de rendre ces traitements accessibles, y compris économiquement. 

C’est maintenant la mission de la startup GTX Medical qu’il a cofondée en 2013 et qui était parvenue à lever 36 millions d’euros en 2016. «Nous avons développé des modèles en 3 dimensions à partir des images IRM pour personnaliser les interventions», explique Grégoire Courtine. GTX développe aussi de nouvelles générations d’implants de stimulation ainsi que les systèmes robotiques d’assistance à la rééducation. Elle a vocation à devenir une entreprise pionnière d’une médecine qui ne se contente plus de traiter, mais qui répare.


Crédits: Dr

Madiha Derouazi

Des vaccins anticancer

Récompensée par le dernier Prix Nobel de médecine, l’immuno-oncologie est un espoir non seulement de traiter les cancers mais aussi de les guérir. La démarche consiste à réveiller des cellules du système immunitaire «endormies» par celles de la tumeur pour qu’elles détruisent celle-là quasi naturellement. Le problème est que ces thérapies ne fonctionnent de loin pas chez tous les patients. 

Passée par le groupe de Pierre-Yves Dietrich et Paul Walker à la Faculté de médecine de Genève, Madiha Derouazi développe depuis treize ans une approche pour rendre le système immunitaire beaucoup plus sensible aux nouvelles immunothérapies. Avec son entreprise Amal Therapeutics qui vient de lever 33,2 millions de francs, elle développe des vaccins thérapeutiques, soit une protéine qui embarque les éléments nécessaires à la réactivation du système immunitaire. «Notre avantage est que nous pouvons nous attaquer à toutes sortes de tumeurs pour de vastes populations y compris non caucasiennes», explique-
t-elle. Bien qu’elle se garde de toute promesse pour ne décevoir aucun patient et avec un horizon de dix ans, Madiha Derouazi est confiante pour son premier essai clinique qui débutera l’été prochain. Elle a obtenu le feu vert des agences de santé américaine et européenne qui savent le potentiel de l’immuno-oncologie. Universels, les vaccins d’Amal pourraient aussi être plus abordables que d’autres traitements tels qu’anticorps ou thérapies cellulaires.


Crédits: Lionel Flusin

Cyril Lapinte

La banque tokenisée

Archétype de l’informaticien qui travaille dans l’ombre, Cyril Lapinte reste fidèle aux idéaux des pionniers du bitcoin qui rêvaient d’une alternative au système bancaire classique. Développeur et animateur des communautés parmi les plus reconnues autour de la blockchain, il s’est lancé depuis 2016 dans l’aventure du projet fintech Mt Pelerin, avec pour but de proposer une banque où l’ensemble des opérations seraient transparentes et contrôlées par le client.

Derrière ce nouveau modèle, la tokenisation des assets, qui consiste à représenter un actif classique par des jetons blockchain. Première mise en pratique de ce système, Mt Pelerin a récemment lancé ses propres actions sur la blockchain avec inscription du détenteur de jeton au registre des actionnaires, une première mondiale. La compliance avec le cadre légal relatif aux actions est incluse dans le jeton, facilitant l’émission d’actions par des PME et leur financement par de petits porteurs. Une prouesse technique qui ouvre la voie pour devenir la première banque au monde entièrement tokenisée. Pensée comme une place de marché, elle mettrait directement en relation les potentiels prêteurs et les emprunteurs, en fournissant l’infrastructure technique en support des opérations. Une révolution suspendue à l’agrément de la Finma pour la licence bancaire, espéré pour l’an prochain.


Crédits: Laurent Guiraud

Marcel Salathé

L’intelligence collective au service de l’IA

Directeur du laboratoire d’épidémiologie digitale de l’EPFL, Marcel Salathé ne croit pas une seconde à ces prophéties qui annoncent le remplacement des travailleurs par des algorithmes. Au contraire, il fait le pari de l’intelligence (humaine) collective pour rendre l’intelligence artificielle (IA) utile. 

Passionné de biologie par amour de la nature, c’est lors de son postdoc à Stanford qu’il s’intéresse à la viralité numérique après le fameux article décrivant la capacité de Google à détecter plus vite une épidémie de grippe via les recherches des internautes que les autorités sanitaires. Cette approche des phénomènes biologiques au travers de l’analyse du déluge de données le rapproche des nouveaux outils de l’IA. Recruté par l’EPFL en 2015, il lance, par exemple, un «shazham»  du diagnostic des plantes, une IA capable de distinguer une maladie à partir d’une photo de smartphone.

«Je me suis alors rendu compte que je passais 80% de mon temps à développer du machine learning alors que ce n’était pas mon travail.» Comme il y a pénurie de spécialistes, cela l’amène à créer l’Extension School, école du numérique en ligne, et à l’idée plus révolutionnaire encore de Crowd AI. Sur cette plateforme, on poste ses problèmes de big data sous forme de challenges pour qu’ils soient résolus par des spécialistes de l’IA. Devant le succès, en particulier auprès d’entreprises comme les CFF, il a transformé ce projet en startup afin que l’intelligence collective se mette aux services des dernières innovations. 

Crédits: François Wavre/lundi13

Daniel Gatica-Perez

L’entretien d’embauche «augmenté»

A l’Institut Idiap de Martigny, Daniel Gatica-Perez mène des recherches sur le social computing. En particulier, il s’intéresse à l’analyse de la communication non verbale (gestes, expressions, intonations…) avec des outils comme l’analyse de l’audio et la vision par ordinateur puis des algorithmes de machine learning pour des applications dans le recrutement et la gestion des talents. 

Seules 16% des organisations utilisent aujourd’hui les outils numériques. Mais il semble évident que cette proportion va croître. Très soucieux d’éthique, Daniel Gatica-Perez développe ses outils non seulement pour que les recruteurs puissent ajouter une «seconde opinion» à leur intuition mais aussi pour que les candidats s’entraînent à améliorer des comportements non verbaux qui expliquent 30% des variations entre les évaluations d’embauche pour lesquels la communication est importante. Comme cela nécessite une bonne compréhension de la psychologie organisationnelle, il s’est rapproché de cette science et singulièrement de la professeure Marianne Schmid Mast d’HEC Lausanne, experte de ce domaine. Les logiciels fruits de leur collaboration sont actuellement transférés dans la startup Vima Link pour populariser ces outils.

Crédits: Laurent Guiraud

Noris Gallandat

L’hydrogène intelligent

Dans un local technique du bâtiment de l’EPFL à Sion, Noris Gallandat dévoile la clé du futur électrique: le stockage de l’énergie photovoltaïque, qui a le défaut de l’intermittence. On y trouve trois dispositifs: des batteries au plomb d’une capacité de 72 kWh pour 2,5 tonnes, d’autres au nickel au contenu électrique identique de 1,8 tonne et une série de bonbonnes rouges qui, pour 80 kWh, ne pèsent que 250 kilos. 

Ce n’est de loin pas le seul avantage de cette technologie que Noris Gallandat a transférée dans la startup GRZ Technologies sur la base des vingt-cinq ans de recherches de son professeur, Andreas Züttel. Ils ont relevé un défi: comprimer l’hydrogène (à 700 bars dans une voiture). Comme des éponges, leurs poudres métalliques bon marché absorbent l’hydrogène quasiment à la pression ambiante. S’il ne s’agit pas encore de voiture, c’est clairement une solution alternative aux batteries de type Powerwall de Tesla. Parce que s’il faut électrolyser l’hydrogène pour récupérer son contenu électrique, son rendement (70% dans des grandes installations) rend cette technologie ultra compétitive pour stocker les énergies renouvelables.

Noris Gallandat pense que les énergies renouvelables «auront dépassé toutes les autres formes de production d’électricité d’ici huit ans». Une probabilité que la capacité à stocker facilement abondement et presque sans usure l’hydrogène renforce, maintenant qu’il s’apprête à signer avec ses premiers clients suisses et hollandais. 

Crédits: CSEM

Christophe Ballif

Une solution pour révolutionner le photovoltaïque

Avec plusieurs records du monde à son actif, l’équipe du laboratoire de recherche en photovoltaïque de Microcity est pionnière de cette énergie renouvelable. Les chercheurs de l’EPFL basés à Neuchâtel s’intéressent, en collaboration avec le CSEM, aux différentes manières de créer les panneaux solaires. Christophe Ballif, directeur du laboratoire, résume les deux grandes tendances: il y a les cellules en silicium cristallin, dont le rendement se situe autour de 22%. L’autre solution consiste à déposer une cellule pérovskite sur une autre en silicium. Les pérovskites sont des semiconducteurs qui utilisent mieux la lumière bleue que le silicium, ce dernier ne gardant que 0,6 volt sur les 3 que porte le photon bleu. La superposition du pérovskite et du silicium laisse espérer des rendements allant au-delà de 30%.

En théorie, le processus fonctionne très bien, et ajouter les pérovskites repousse les limites du silicium seul. «Il y a encore beaucoup de travail pour que cela soit mûr industriellement», nuance Christophe Ballif. Et pour cause: le silicium a déjà un bon rapport qualité/prix. La durée de vie des cellules photovoltaïques est également un enjeu majeur. L’important est aujourd’hui de pouvoir garantir vingt-cinq ans de fiabilité, là où le maximum se limite pour l’heure à quelques années avec les pérovskites. «Mais les progrès sont rapides, on ne peut pas se permettre de passer à côté», conclut le professeur.

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