Bilan

Capital-risque: la course au gigantisme

Affichant 100 milliards de fortune sous gestion, le Vision Fund conçu par Softbank avec l’Arabie saoudite prépare une vague de consolidation sans précédent de l’économie high-tech.

Masayoshi Son (à g.), patron de Softbank, et le prince héritier d’Arabie saoudite, alliés pour créer le Vision Fund.

Crédits: Jeenah Moon/Bloomberg/Getty Images

Le 31 août 2016, trois Boeing transportant 500 personnes se posent à Tokyo. En tête de cette délégation, le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane surprend tout le monde en rencontrant le patron d’un groupe télécoms: Masayoshi Son. Certes, le fondateur de Softbank est en passe de devenir l’homme le plus riche du Japon. Mais c’est surtout la manière dont y est parvenu ce fils d’immigrés coréens qui intéresse le prince. Masayoshi Son a perdu des fortunes dans plus de 800 dotcoms au moment de l’éclatement de la bulle. Avant d’en gagner d’autres, plus phénoménales encore, avec Yahoo! Alibaba, etc. 

Des pétrodollars dans les startups

Or, le programme de modernisation Vision 2030 du futur roi d’Arabie passe par une diversification au-delà du pétrole, essentiellement dans les nouvelles technologies. Avec Mayasoshi Son, il crée le Vision Fund, soit, avec l’apport de quelques autres investisseurs (Apple, Foxconn, Sharp…), une fortune sous gestion de plus de 91,7 milliards de dollars qui fait changer le capital-risque d’échelle. 

Depuis le démarrage du Vision Fund début 2017, le total consolidé des tours de financement en capital-risque de plus de 100 millions est en effet passé de 11,3 milliards dans le monde au premier trimestre 2017 à 49,4 milliards au second trimestre 2018 (+325%). Dans le même temps, le total des opérations de moins de 100 millions n’est passé que de 21,8 milliards de dollars à 31,1 milliards (+42%). Cette inondation sans précédent de cash dans les startups est un sous-produit du Vision Fund. 

Dans son rapport annuel publié début août, Softbank a dévoilé que le Vision Fund a déjà déployé depuis sa base londonienne 27,1 milliards de dollars (aux prix d’acquisition) au travers de 27 opérations. Soit en moyenne un ticket de l’ordre d’un milliard. C’est l’équivalent du total investi dans l’ensemble des startups suisses et pour toute l’année 2017...

Difficile cependant de dégager une vision du futur des technologies des choix du Vision Fund. On trouve aussi bien la réalité virtuelle (Improbable), l’intelligence artificielle (Brain, Naruto), l’e-commerce (Auto1, Fanatics, Flipkart) que des Fintech (one97, ZhongAn), un opérateur de coworking spaces (WeWork) ou des biotechs (Vir, Roivant). 

Des plateformes au Monopoly  

Avec Roivant, une entreprise bâloise qui a reçu il y a un an une injection de 1,1 milliard de dollars, pour l’essentiel du Vision Fund, on comprend cependant la stratégie suivie par le méga fond. «Ce capital nous a permis de doubler notre pipeline de recherche (de 14 à 30 médicaments en développement) et nos effectifs (de 345 personnes à 718)», affirme Paul Davies, manager de la communication de Roivant. La stratégie du Vision Fund est simple: investir massivement dans des entreprises plateformes déjà assez abouties pour les imposer comme leaders d’un secteur, à l’instar de Nvidia et ARN, ses investissements dans des entreprises high-tech établies. 

Un tel assaut, et avec autant de munitions, force les autres capitaux-risqueurs soit à adopter une stratégie de niche soit à aussi entrer dans l’ère des méga fonds. Depuis le début de l’année, Sequoia
a annoncé une levée de fonds de 12 milliards, Lightspeed de 1,9 milliard, Index Ventures de 1,65 milliard, Khosla de 1,4 milliard, Battery de 1,25 milliard, quand précédemment on comptait en centaines de millions.

Et oubliez l’innovation, comme le Vision Fund, les GAFA américains et les BATX chinois, ces firmes se préparent pour la plus grande partie de Monopoly depuis la consolidation du rail et de l’énergie à la fin du XIXe siècle. 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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