Bilan

Blue-Ocean Ventures tokénise son portefeuille

Le fonds de capital-risque genevois entend démocratiser l’investissement dans les startups medtech suisses tout en apportant de la liquidité à ce marché.

Co-fondateur de Blue-Ocean Ventures, Emmanuel de Watteville considère que la blockchain peut démocratiser l'investissment dans les startups suisses. 

Crédits: DR

L’autorité suisse de régulation des marchés financiers FINMA retient trois types de tokens, ces jetons construits et certifiés sur la base d’un registre décentralisé (blockchain). Les « payment tokens » qui ne sont rien d’autres que des cryptomonnaies de type bitcoin ou ethers.

Les «utility tokens » généralement émis lors d’une ICO (Initial Coin Offering) et qui ouvrent le droit ou l’accès à un futur service (le plus souvent une application informatique en construction). Les cas de fraudes ayant été nombreux comme l’a révélé une enquête du Wall Street Journal ces ICOs sentent cependant le souffre désormais. Reste les « security tokens ».

Après les ICO les STO

A la grande différence des premiers, les « security tokens » reposent, eux, sur un sous-jacent existant. Des actions, par exemple, pour payer des dividendes,  des obligations pour verser des intérêts et d’autres formes d’actifs financiers que ces tokens rendent titrisables. Ils sont émis lors d’une opération dite de Security Token Offering (STO) et surtout ils sont traités en Suisse comme presque partout ailleurs avec les mêmes lois qui gèrent les produits financiers classiques (de la loi anti-blanchiment à celle sur les placements collectifs). Leur intérêt est de pouvoir fractionner un actif cher pour en démocratiser l’accès ou le rendement et surtout de rendre liquide (négociable sur un marché) des actifs financiers qui ne le sont pas ou peu.

Ce sont ces avantages qui ont séduit le capital-risqueur genevois Blue Ocean Ventures. Il entend lever 36 millions de francs grâce à une opération de STO sur la base d’un sous-jacent existant, les participations de son fonds II dans cinq startups suisses de technologies médicales: AVA, Abionic, Volumina, Rheon Medical et Luciole Medical.

Si l’opération est menée à terme, la plateforme disposera de 75% de la participation de Blue Ocean Ventures dans ces sociétés ainsi que dans cinq à sept autres. Les fonds levés doivent, en effet, servir à suivre les tours de financement des startups en portefeuille ainsi qu’à investir dans de nouvelles start-up pour diversifier le fonds.

Mais pourquoi avoir recours à une telle opération ? Partenaire et co-fondateur de Blue-Ocean Ventures, Emmanuel de Watteville ne cache pas qu’il est assez difficile pour un  venture capitalist de taille modeste  (20 millions sous gestion au total) de lever des fonds auprès des acteurs institutionnels. «Leurs tickets minimums de 3 à 5 millions aboutiraient à leur surpondération dans une petite structure. » De l’autre côté, comme tous les venture capitalists, Blue-Ocean limite le nombre de ses Limited Partners (ses investisseurs) avec des montants d’entrée minimum dans le fonds (350 000 francs dans le cas de Blue-Ocean) afin de ne pas avoir trop de LP à gérer.

« Il y a cependant tout un groupe d’investisseurs qui souhaitent investir typiquement de l’ordre de 10 000 francs à 100 000 francs dans le capital risque », poursuit Emmanuel de Watteville. Sous réserve qu’ils soient «qualifiés» ou «accrédités» selon les juridictions, ce sont eux qui peuvent acquérir les « security tokens » émis par Blue-Ocean en les payant en bitcoins, en ethers mais aussi en francs ou en dollars (avec un minimum de 10 000 dollars).

L’avantage critique de la liquidité

L’utilisation de la blockchain rend cette opération possible essentiellement parce qu’elle revient beaucoup moins cher qu’une émission au travers d’une banque tout en sécurisant la transmission de la propriété des jetons. Du coup, elle apporte de la liquidité à un marché qui en manque notoirement. Rares sont les investisseurs qui peuvent bloquer des tranches de 3 à 5 millions (ou plus) dans un fonds pour une durée de l’ordre de huit à dix ans avant d’encaisser leurs éventuels retours. Les tokens de Blue-Ocean seront eux échangeables début 2019 sur la plateforme Bancor.

A ce point, se pose la question de ce que peuvent rapporter ces «security tokens» pour leurs acheteurs ? Dans un fond de capital-risque classique, les investisseurs sont payés au prorata des produits du retour sur investissement généré par le fonds lorsqu’il revend ses participations. Ici, c’est la même chose sauf que Blue-Ocean utilisera ces retours pour racheter les jetons à leurs propriétaires. Selon Emmanuel de Watteville, « l’investisseur pourra gagner d’une part en cédant ses jetons sur le marché à n’importe quel moment en fonction de l’offre et de la demande et/ou lors des opérations de rachats des jetons avec le produit du retour sur investissement. »

La valeur des jetons est par conséquent fonction de celle des entreprises sous-jacentes. De ce point de vue, la book value auditée par Mazars du portefeuille de Blue-Ocean avait augmenté de 48% entre le troisième trimestre 2016 et fin 2017. Les technologies médicales étant une force notoire de l’économie helvétique, il n’y a pas de raisons fondamentales que ces startups échouent même si le risque opérationnel ne peut pas être éliminé.

Avoir déjà un portefeuille sous-jacent semble être une des forces de cette opération quand nombre de STO ont plutôt visé jusqu’à présent à lever des fonds qu'ils restent à déployer. L’avenir dira si avec cette opération pionnière Blue-Ocean a créé un modèle d’émission de tokens plus convaincant que ceux que l’on a vu jusqu’à présent.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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