Bilan

Amman est devenu une oasis numérique

Grâce à la qualité de ses jeunes ingénieurs et à sa stabilité, la capitale de la Jordanie s’impose comme le portail de l’économie numérique du monde arabe. Reportage sans angélisme.
  • Le King Hussein Business Park à Amman. Le secteur des technologies de l’information représente 15% du PIB jordanien.

    Crédits: Dr
  • Hussam Hammo a fondé Tamatem, devenu leader des jeux sur mobile au Moyen-Orient.

    Crédits: Dr

S’il n’y avait pas les logos de Microsoft et Cisco sur les buildings, le King Hussein Business Park qui coiffe une colline d’Amman ressemblerait à un krak, une des forteresses qui font l’attrait touristique du pays. Normal, puisque jusqu’en 2010 ce complexe de 32 immeubles devait accueillir l’état-major de l’armée. Jusqu’à ce que le rachat du portail web local Maktoob par Yahoo! pour 164 millions de dollars suggère au roi Abdallah II que le développement de start-up est aussi stratégique que la solidité de son armée. 

Le gouvernement jordanien a donc laissé l’état-major où il était, en dépit de son importance évidente pour un pays encerclé par les guerres. Cette décision spectaculaire s’est accompagnée de la suppression de tout impôt dans des zones comme ce parc. Cela dit, on l’a promis: pas d’angélisme. Ne va-t-on pas visiter un village Potemkine, un trompe-l’œil en carton-pâte destiné à des officiels comme le premier ministre slovène qui nous précède ce jour-là?

Lire aussi: Le Nigeria tend les bras aux investisseurs suisses 

En écoutant Suleiman Arabiat, un responsable du fonds de capital-risque Oasis 500 qui a financé 117 start-up ici depuis cinq ans, on réalise en tout cas que l’écosystème entrepreneurial local est plus affaire de personnes que d’immeubles. Sans ressources pétrolières et avec ses 8 millions d’habitants âgés à 56% de moins 25 ans, la priorité du royaume hachémite est d’offrir des opportunités. Bien formée – au 32e rang sur 139 pays pour la qualité de son éducation selon le WEF – la jeunesse jordanienne fait face à un taux de chômage officiel de 15% et plus probablement 30%.

L’IT retrouve le goût des mezzés 

«Longtemps, les diplômés jordaniens se sont expatriés vers les pays du Golfe», résume Suleiman Arabiat. Les revenus qu’ils renvoient dans le pays contribuent à plus de 10% du PIB. C’est plus que le tourisme, surtout depuis que les sites comme Pétra ont vu leur fréquentation divisée par quatre. Mais c’est moins que le secteur des technologies de l’information qui a connu une croissance phénoménale depuis 2000. Il compose 15% du PIB. 

Avec une priorité pour le numérique dans 31 des 33 universités du pays, 10% des étudiants jordaniens (20 491) étudient les mathématiques et l’informatique. Grâce à ce secteur IT qui produit 75% des contenus en arabe – un marché de 380 millions de consommateurs – ils ne sont plus forcés à partir. Certains reviennent.

Lire aussi: Des start-up romandes découvrent la scène tech de Tel Aviv

C’est ce qu’a fait Fida Taher. En 2011, elle est productrice vidéo à Beyrouth. Elle plaque tout parce qu’elle se rend compte que, comme elle, beaucoup de jeunes Arabes ont fait de bonnes études au prix de leurs racines, entre autres, culinaires. Il lui faut organiser des «skype» avec sa mère pour se faire expliquer les recettes. Elle voit là un business: atbaki.com. Aujourd’hui, ce site de recettes vidéo compte plus d’un millier de «chefs». Sa version mobile a été téléchargée 1,5 million de fois et même Nestlé y place ses produits. 

Rencontrée lors de la visite de Grow, un incubateur de 70 start-up employant 600 personnes, la jeune femme s’emploie à montrer que son histoire n’est pas unique. «Environ un tiers des start-up sont créées par des femmes ici.» – «Une proportion plus élevée que dans la Silicon Valley», confirme la Genevoise Alisée de Tonnac qui organise des concours de start-up en Jordanie avec Seedstars. Dans son bureau de Grow, Hiba Mansour revendique cette dimension féminine. «Tous nos cadres sont des femmes», explique la fondatrice de Sajilni, un site de gestion d’événements leader dans la péninsule Arabique.

Si cette forte présence féminine distingue les start-up jordaniennes, en ce qui concerne le décor et l’ambiance on se croirait dans la Silicon Valley ou au Rolex Learning Center de l’EPFL: poufs pastel et toboggans, bétons bruts et tennis de table. Avec ses espaces de coworking et ses imprimantes 3D en accès libre, l’Innovation Campus créé par l’opérateur mobile Zain n’a rien à envier aux installations du genre en Suisse. Dans les incubateurs de Grow et d’Oasis 500 ou les accélérateurs mis en place par les opérateurs Orange et Umniah, il est évident que les entrepreneurs jordaniens s’inscrivent à 100% dans cette globalisation de l’innovation qui fait l’unanimité d’Amman à Schneider-Ammann. 

Voir le Webdoc: Investir sur les marchés émergents 

Fondateur et CEO de Tamatem, Hussam Hammo rentre ainsi de Slush, la geekissime conférence high-tech d’Helsinki. Pionnier des réseaux sociaux avec la création de faye3.com en 2006, puis des jeux vidéo avec Wizards, il n’a pas créé Tamatem en Jordanie mais dans la Silicon Valley. Reste que c’est bien au Moyen-Orient que sa boîte est devenue en trois ans leader des jeux sur mobile avec 35 millions de téléchargements. «L’arabe est la quatrième langue la plus parlée dans le monde, mais seulement 1% des contenus multimédias consommés dans la région étaient en arabe», explique-t-il. 

Outre sa diaspora et une diplomatie qui a maintenu des relations avec tous les pays de la région, la Jordanie accueille deux millions de réfugiés syriens après des vagues comparables de Palestiniens et d’Irakiens. A cause de cela, les entrepreneurs jordaniens se voient volontiers au centre de l’économie de la région même s’ils concèdent que Beyrouth est devant pour les industries créatives. Cela les force à adapter l’inspiration globale de leurs applications à la réalité économique et donc à la pauvreté d’un pays où le PIB par habitant est de 5600 dollars par an. 

«En plus de problèmes d’infrastructures comme le paiement en ligne, nous n’avons pratiquement pas de classe moyenne», explique ainsi Ayman Sharaiha, chief operating officer d’Altibbi. L’absence d’assurance-maladie pour 9 Jordaniens sur 10 a conduit Altibbi à développer une sorte de Wikipédia médical mais «live» avec la possibilité de consulter 10  000 médecins. A 5 dollars par mois, ce site répond si bien aux besoins de la population qu’il a gagné 25  000 abonnés et 8 millions d’utilisateurs dans la région et répondu à 700  000 questions pratiques. Rien à voir avec le carton-pâte, donc.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

Du même auteur:

«Le prochain président relèvera les impôts»
Dubaï défie la crise financière. Jusqu'à quand'

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."