Bilan

ADCT, seconde licorne romande

La biotech vaudoise, avec ses missiles téléguidés contre le cancer, a le potentiel d’être la locomotive des sciences de la vie en Suisse romande. Elle a déjà levé 445 millions.
  • ADC Therapeutics associe son médicament anticancéreux (en jaune) à un anticorps (en vert) afin de l’amener précisément sur la cellule à détruire.

    Crédits: ADCT
  • Chris Martin, CEO d’ADCT et fondateur de Spirogen, rachetée par AstraZeneca.

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  • Michael Forer était directeur de Spirogen quand il a créé ADC Therapeutics.

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La 54e édition du Congrès mondial du cancer (ASCO) qui s’est tenue début juin à Chicago a été l’occasion de présenter des progrès spectaculaires. Sur le front du diagnostic, l’avancée des biopsies liquides, soit la possibilité de détecter très tôt le développement d’un cancer via un test sanguin, suscite le plus d’espoir. Côté traitement, les immunothérapies s’imposent comme une stratégie à part entière, en plus de la chirurgie de la radiothérapie et des chimiothérapies.

Il existe deux formes d’immunothérapie. La forme active rend visible au système immunitaire les cellules cancéreuses qui lui échappent afin que les anticorps détruisent ces cellules. La forme passive consiste à associer un médicament anticancéreux à un anticorps qui sert de tête chercheuse pour amener précisément la toxine sur les cellules à détruire.

L’analogie du missile et de son ogive explosive est souvent employée pour décrire ces thérapies. Or, le leader potentiel de cette approche dite des immunoconjugués est basé à Lausanne, au Biopôle, depuis 2012. Là, ADC Therapeutics a levé 445 millions de francs au cours des dernières années, ce qui en fait de facto la seconde licorne (entreprise valorisée à plus d’un milliard) basée en Suisse romande après MindMaze. Son CEO, Chris Martin, a accepté de lever le voile qui entoure cette entreprise évoluant sous le radar. 

A l’origine d’ADC Therapeutics, on trouve des recherches menées dans les années 1990 par des chercheurs de l’University College de Londres et de l’Université de Nottingham et financées par Cancer Research UK. Ils identifient le potentiel d’une toxine très active (la pyrrolobenzodiazepine ou PBD) de se lier à l’ADN de cellules cancéreuses pour en stopper la reproduction. «Outre un dosage particulièrement faible, ces PBD empêchent l’ADN cancéreux de se réparer pour devenir résistant comme c’est le cas avec d’autres chimiothérapies», précise Chris Martin.

Reste qu’il faut pouvoir amener cette toxine là où elle est nécessaire afin d’éviter de détruire des cellules saines. A la fin des années 1990, la recherche en oncologie est tirée par la découverte des anticorps monoclonaux. Ultraspécifiques parce que capables de déceler des molécules (antigènes) exprimées uniquement par les cellules cancéreuses, ces anticorps  s’attachent aux cellules cancéreuses pour en neutraliser les mécanismes de prolifération, empêcher la vascularisation tumorale ou réactiver la surveillance de la tumeur par le système immunitaire. 

En 1997, Roche, via sa filiale Genentech, obtient la première autorisation de mise sur le marché d’un tel anticorps (le Rituxan) qui va rapidement se hisser au rang de blockbuster avec des ventes dépassant 7 milliards de dollars en 2015. 

Pour Chris Martin, l’ultra-spécificité des anticorps monoclonaux est la tête chercheuse qu’il attendait. En 2000, il crée la société Spirogen qui va développer les premiers immunoconjugués associant la charge explosive des toxines PBD aux missiles à tête chercheuse des anticorps. «Le modèle d’affaires de Spirogen est de licencier sa technologie pour des applications dans différents types de cancer», explique-t-il. 

C’est ce qu’elle commence par faire en 2008 par une collaboration avec une petite biotech américaine: Seattle Genetics. En 2011, cette dernière obtient la première autorisation par l’agence du médicament américaine (FDA) de commercialiser un immunoconjugué, l’Adcetris, pour traiter la maladie de Hodgkin, un cancer du système lymphatique. Sur le Nasdaq, l’action de l’entreprise, qui végétait depuis son IPO en 2001 sous les 10 dollars, s’envole à plus 60 dollars. 

Cette situation n’échappe pas au géant pharmaceutique AstraZeneca. En 2013, il rachète Spirogen pour 440 millions de dollars. Juste avant cette transaction, Michael Forer, directeur exécutif de Spirogen, crée ADC Therapeutics (ADCT)avec une injection de 20 millions en capital du fonds de capital-risque lausannois Auven Therapeutics afin de développer d’autres immunoconjugués sur la base de licences avec Spirogen. ADC Therapeutics, qui garde sa recherche et développement au Royaume-Uni, choisit Lausanne et l’écosystème pharmaceutique helvétique pour base. Elle est bientôt rejointe par Chris Martin en tant que CEO.

Avec Michael Forer, Chris Martin développe une stratégie ciblant des cancers du sang (lymphomes, leucémies...) et des tumeurs solides. Les premiers résultats des essais sur l’homme de deux de ses produits vont permettre de démarrer les essais destinés à l’enregistrement de ces produits l’été prochain. Avec Chris Martin, ADCT vise d’abord une forme rare de lymphome pour son premier immunoconjugué (l’ACDT 402) car il a montré des résultats probants chez des patients pour lesquels il n’y avait pas d’alternative.  

Un pipeline impressionnant

Si l’absence d’alternative thérapeutique est de nature à favoriser l’approbation des autorités de santé d’un premier médicament, ADC Therapeutics a, derrière, un pipeline impressionnant pour une startup. Quatre études d’immunoconjugués sont en phase clinique pour des cancers du sang et des tumeurs solides. Quatre autres produits sont en phase préclinique pour les tumeurs solides. Et l’entreprise en a encore plusieurs autres en phase de R&D. 

Passée de 60 à 90 personnes depuis l’automne dernier (dont 16 à Lausanne), ADC Therapeutics a clairement le potentiel d’être rachetée bien plus que pour le milliard auquel elle est valorisée. Dans un monde où l’on s’attend à ce que 25 millions de personnes soient diagnostiquées avec un cancer chaque année d’ici 2030, ses missiles téléguidés ont un potentiel énorme. Chris Martin n’exclut pas de rester autonome avec une IPO. Et il envisage de développer davantage la production en Suisse. Cela ferait de facto d’ADCT une locomotive pour les sciences de la vie sur l’arc lémanique.   

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

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Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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