Bilan

A Renens, une friche industrielle devient un pôle d'innovation

Dix mois après sa fermeture, le site des anciennes Imprimeries Réunies de Lausanne se transforme en pôle d’innovation. Un espace qui mêle dimension sociale et entrepreneuriale.
  • L’entrée des IRL...

    Crédits: Olivier Evard
  • Les espaces de travail de Swiss Koo.

    Crédits: Olivier Evard
  • Les espaces de travail de Innokick.

    Crédits: Olivier Evard
  • Les espaces de travail Octanis.

    Crédits: Olivier Evard
  • De gauche à droite: Nicolas Servageon, promotion économique de Renens, Roger Peytrignet, président du CACIB, et Marianne Huguenin, syndique de Renens.

    Crédits: Olivier Evard

Chemin du Closel 5 à Renens, devant les anciennes Imprimeries Réunies de Lausanne, difficile de trouver une place de stationnement. Curieux, pour une industrie définitivement fermée depuis juillet 2015, qui employait du temps de sa splendeur plus de 450 personnes. Marianne Huguenin, l’inamovible et joviale syndique POP de la cité ouvrière, arrive à vélo, sous un soleil radieux qui inviterait à l’optimisme.

Pourtant, une fois passé la porte, on est immédiatement rattrapé par la réalité. Un premier hall, encore désert, aux immenses proportions presque angoissantes. Dans le fond, quelques ouvriers s’affairent: la dernière rotative ultramoderne, fleuron du passé industriel des lieux, est en train d’être démontée. Elle rejoindra la Belgique pour une autre aventure.

On sent la syndique partagée: «ça fait un pincement au cœur d’avoir perdu le combat pour le maintien de ce savoir-faire industriel. En même temps, le bâtiment est terriblement vivant.» On demande à voir.

Jean-Pierre Lehmann garde un œil sur le démontage de la machine. La cinquantaine grisonnante, il a été réembauché par le CACIB, acquéreur des 10 000 m2 de surface, pour s’occuper du bâtiment. Incarnation de la continuité, il porte encore la tenue ouvrière Swissprinters, repreneurs en 2012 des IRL pour la dernière tentative de sauvetage. Il détaille, un brin désabusé, le passage à 129 employés, puis la fin de l’aventure en 2015 avec le licenciement des 51 derniers rescapés. 

Les synergies réunies

En rejoignant l’ascenseur, dans un coin, un atelier de céramique apporte une touche de vie, curiosité annonciatrice de la suite de la visite. Quand la porte s’ouvre sur le premier étage, changement total de décor. Le vide laisse place à une véritable fourmilière, où l’effervescence et l’enthousiasme sont palpables.

Autour d’un hall où de confortables canapés invitent à un moment de détente, plusieurs ateliers, bureaux, espaces de travail forment un assemblage des plus hétéroclites. Ici, manifestement, tout le monde se connaît et les portes sont toujours ouvertes. A côté de l’espace de coworking, Hackuarium, un laboratoire de biologie éthique conçu avec des machines récupérées des industries médicales de la région. Deux jeunes ingénieurs construisent un robot sur roues qui ira effectuer des relevés topographiques et météorologiques sur l’Antarctique. 

Derrière une baie vitrée, deux artisans s’affairent à un montage de précision. La société Swiss Koo, qui relance le coucou suisse, s’est installée en 2014, signe d’une reconversion du site commencée avant la fermeture. Alexandre Gaillard et Martino D’Esposito, professeurs à mi-temps à l’ECAL, ont exposé à Baselworld où ils ont vendu 25 modèles haut de gamme.

«Ici tout est possible et modulable, on peut s’agrandir si on en a besoin, relève Alexandre Gaillard. L’intérêt du bâtiment, ce sont les synergies. Nous n’utilisons pas nos machines tout le temps, alors nous les laissons à disposition dans le makerspace.»

Le makerspace, précisément, est la pierre angulaire du lieu. Un atelier ouvert à tous, où n’importe qui peut s’abonner pour une journée, un mois ou à l’année, pour réaliser un projet personnel ou professionnel. Une approche «sociale et citoyenne» qui tient à cœur à Marianne Huguenin.

Marc Wettstein, responsable de l’atelier, conseille, forme sur les machines et supervise: «Quand les utilisateurs sont suffisamment autonomes, on leur laisse un accès 24 h/24, 7 jours sur 7.» A l’origine du makerspace, Benoît Dubuis, à la tête du réseau d’entrepreneurs Inartis, sur le point de donner une nouvelle dimension au site. Egalement cheville ouvrière du MassChallenge, le plus grand programme européen d’accélérateur de start-up, il coordonnera le lancement, dès le 10 juin, de près de 100 jeunes pousses, qui occuperont tout l’étage supérieur; 200 personnes de plus, qui feront du lieu une plateforme d’innovation de premier ordre. 

Très attendue, l’arrivée du MassChallenge représente une opportunité de projets pour les étudiants d’Innokick de la HES-SO, premier master interdisciplinaire de Suisse, situé à l’étage. Large open space de travail et petite salle de cours, l’orientation professionnalisante de la formation ne fait aucun doute.

«Les étudiants viennent d’horizons divers, design, économie ou ingénierie, et mènent des projets centrés sur l’innovation pour les entreprises partenaires, détaille Fabien Degoumois, assistant. Une société vient même d’investir deux millions dans l’un d’entre eux.»

Innover, c’est le mot d’ordre de l’horloger Dominique Renaud. Chemise à carreaux, fidèle à ses origines franc-comtoises et suisses, il vient de breveter un nouveau mouvement pour les montres, plus précis que le balancier à spirale inchangé depuis Breguet. Design totalement disruptif, le bijou est actuellement prévendu un million de francs et fait déjà parler de lui. A côté de l’outillage de précision, une table de travail récupérée des IRL et un vieux tableau électrique qui sert à… stocker le café. Comme ailleurs dans le bâtiment, on cherche à préserver l’âme des lieux.

Les IRL sont partout. Au détour d’un escalier, des pages de journaux sont gravées dans le béton des murs. On tombe à l’étage sur l’ancienne réception, avec le logo toujours présent. Partout, des travaux pour les entreprises qui, de plus en plus nombreuses, s’installent. Au travers des odeurs de colle, de peinture et de plâtre, des effluves interpellent.

C’est l’entrée de la Nébuleuse, brasserie artisanale au nom si emblématique du bâtiment. L’occasion d’évoquer, autour d’une bière avec Marianne Huguenin, le paradoxe de voir cette syndique de gauche encourager un tel projet entrepreneurial: «Notre mot d’ordre, c’est l’emploi, et essayer de créer l’emploi de demain, ce n’est pour moi pas un paradoxe! Aujourd’hui, l’ECAL a remplacé l’IRIL, et ici, les Ateliers de la ville de Renens font suite aux IRL. On ne peut hélas recréer les 2000 emplois perdus, mais on doit utiliser au mieux nos compétences et nos atouts: le savoir-faire industriel fait partie de l’identité de Renens.» 

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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