Bilan

«Pour être gagnante, une start-up suisse doit être internationale»

Pionnier de l’investissement et du conseil stratégique dans les fintechs, le fondateur d’Anthemis, Sean Park, livre son analyse d’un secteur qui a vu en cinq ans le nombre de start-up exploser d’un facteur 1000.
  • Sean Park: «Les modèles commerciaux et les approches qui ont réussi historiquement sont voués à l’obsolescence.»

    Crédits: Phil Tragen
  • Séance de travail chez Anthemis (de g. à dr.):  Sean Park, Udayan Giyal et Emilia Lischke.

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  • Charles Lorenceau

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Ex-trader chez Dresdner Kleinwort venu à Genève pour y élever ses enfants et se rapprocher des montagnes, Sean Park a créé en 2010 Anthemis Group. Son modèle d’affaires est unique et consiste à investir via du capital-risque dans les leaders de demain tout en conseillant les leaders d’aujourd’hui sur la façon de se transformer à l’ère du digital. Pionnier visionnaire, Sean Park a accepté de livrer aux lecteurs de Bilan son analyse d’un secteur dont il avait anticipé l’explosion actuelle. 

Anthemis s’est récemment associée au groupe d’assurances Bâloise pour investir jusqu’à 50 millions de francs. Quelle est la raison de cet accord?

Dans le cadre de sa nouvelle stratégie «Simply Safe», Bâloise étudie le rôle que peuvent jouer les processus, les services et les produits numériques pour révolutionner son activité. Renforcer la stratégie d’investissement de l’entreprise est l’une des façons d’atteindre cet objectif. Les partenariats d’investissement d’Anthemis sont, eux, structurés de manière à permettre des rendements stratégiques et financiers. Cela les rend parfaitement adaptés à des entreprises comme Bâloise qui envisagent de manière plus holistique le rôle que des investissements en capital-risque «corporate» peuvent jouer dans leurs activités.

Vous avez levé 285 millions de francs pour investir dans les fintechs l’année dernière. Comment avez-vous l’intention de déployer ces capitaux? 

Les douze derniers mois ont été incroyablement actifs pour l’équipe d’Anthemis. Nous avons lancé notre premier fonds de capital-risque, Anthemis Venture Fund I (AVF I), ancré par le Fonds européen d’investissement (EIF). Nous avons déjà commencé à déployer des capitaux à partir de ce véhicule. AVF I poursuit la même stratégie d’investissement que nous avons depuis 2008: trouver des entreprises de services financiers natives du numérique et qui apportent des modèles d’affaires uniques pour faire passer cette industrie de l’ère industrielle à l’ère de l’information.

Dans le cas d’Anthemis Baloise Strategic Ventures, la thématique est spécifique et liée au risque et à l’assurance. A cette fin, nous aller aider Baloise Group à sourcer, déployer et gérer des investissements dans des entreprises en démarrage aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en Europe qui répondent à leurs critères. 

Plus généralement, observez-vous plus d’implication des grandes entreprises dans les fintechs?

Absolument. L’intérêt des grandes entreprises a considérablement augmenté au cours des deux dernières années et nous commençons à en constater les effets. Lorsque nous avons lancé Anthemis,
la question de la plupart des entreprises de services financiers était la suivante: «Pourquoi aurions-nous besoin d’une stratégie d’investissement en capital-risque dans les fintechs? Alors qu’aujourd’hui, c’est: comment construire cette stratégie?»

Pour les entreprises historiques, répondre aux menaces et aux opportunités qu’offrent les nouveaux modèles d’affaires axés sur la technologie dans le secteur des finances est devenu un domaine prioritaire des comités exécutifs et des conseils d’administration. Je pense que c’est parce qu’il est devenu clair que les modèles commerciaux et les approches qui ont réussi historiquement sont voués à l’obsolescence. Et que la finance – bien que différente d’autres industries – n’est pas à l’abri des forces du changement technologique et culturel actuel.

Est-ce que le rachat des fintechs par ces grandes entreprises est l’issue normale ou croyez-vous que de nouveaux géants des services financiers puissent émerger à partir de ces start-up?

Je pense que la fintech va évoluer sur le modèle d’autres secteurs: il y aura une majorité de rachats et de fusions-acquisitions et des introductions en bourse. Je crois qu’au cours des dix ou vingt prochaines années, il y aura quelques nouveaux noms qui se joindront à la liste des «géants des services financiers» à côté de beaucoup – mais pas de tous – de ceux que nous connaissons aujourd’hui. Ce n’est pas un phénomène entièrement nouveau ou limité aux fintechs: des entreprises comme Vanguard, BlackRock ou AXA n’existent pas depuis toujours mais sont maintenant ancrées dans le panthéon des «géants». Certaines fintechs comme Ant Financial sont déjà sur cette trajectoire. D’autres pourraient encore n’être qu’une idée dans l’esprit d’un fondateur. 

Quelles sont les évolutions les plus frappantes que vous ayez observées depuis la création d’Anthemis en 2010? 

Nous avons créé Anthemis parce que nous avons réalisé que le changement technologique et culturel affecterait fondamentalement les modèles d’affaires «gagnants» en finance. Et, d’autre part, parce qu’il y avait très peu de capital et d’expertise sur ce marché. Bien que je ne sois pas un fan du terme «fintech», on pourrait dire que nous avons inventé la catégorie de fonds de capital-risque et de conseils stratégiques dédiés aux fintechs. A l’époque, le nombre de start-up fintechs se comptait sur les doigts des mains. Aujourd’hui, il y a un nombre croissant d’entreprises de capital-risque et de stratégie axées sur les fintechs et le nombre de nouvelles start-up est passé à des milliers chaque année... 

Le défi est désormais de trouver un signal significatif dans ce grand bruit de fond. Le nombre de sociétés et de fondateurs extraordinaires a peut-être été multiplié par cinq ou dix, mais le nombre total d’entreprises a lui augmenté d’un facteur 1000. D’un point de vue sociétal, c’est un développement positif, mais cela signifie qu’en tant que VC nous devons être encore plus disciplinés et rigoureux. 

Comment voyez-vous l’évolution du paysage des investissements pour les fintechs en Suisse?

Franchement, je pense qu’il est et restera difficile. La Suisse n’a pas un marché domestique suffisamment grand pour convaincre de la possibilité de retours récurrents sur de tels investissements. Et, bien qu’il y ait des gens extraordinaires et expérimentés ici, la culture est généralement défavorable et le bassin de talents relativement limité. Pour être gagnante, une start-up suisse doit être internationale dès le premier jour, tirer parti de talents exceptionnels et mettre à profit la stabilité et la robustesse de la réglementation et de la réputation suisses. Nous n’avons pas encore fait d’investissement dans une start-up fintech suisse, mais je suis sûr qu’il y aura quelques-unes de ces entreprises qui sortiront gagnantes dans les années à venir. 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

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Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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