Bilan

«Nous préférons collaborer avec les fintechs que les racheter»

Les technologies disruptives de la finance apportent déjà aujourd’hui des gains dE PRODUCTIVITÉ, de fiabilité et une meilleure expérience client, estime Anke Bridge, responsable digitale de Credit Suisse.

Chaque année, Anke Bridge étudie une dizaine de fintechs et les accompagne à travers un programme de dix semaines.

Crédits: Samuel Trümpy/CS

 Comme d’autres grandes banques, Credit Suisse participe aux évolutions que les fintechs apportent dans les services financiers. Chaque année, elle étudie environ 10 fintechs et les accompagne à travers un programme de onze semaines, pour trouver les pépites technologiques qu’elle peut inscrire dans sa chaîne de valeur. Anke Bridge, responsable des solutions digitales pour tous les segments de clients en Suisse, explique que les nouvelles technologies forcent les banques à modifier leur manière de penser leurs services. «Très tôt, nous avons été en contact étroit avec des fintechs, afin de nous assurer que nous restions à la pointe de l’innovation», indique-t-elle.  

Elle évoque en premier lieu le robo-advisor, ces solutions de gestion automatisée des placements. Pourquoi s’y intéresser? «Ces services peuvent offrir l’accès, pour des clients aux portefeuilles relativement modestes, à des services d’investissement à faibles coûts», résume-t-elle. L’intérêt existe surtout pour les marchés internationaux qui sont sous-bancarisés. «Rien qu’aux Etats-Unis, par exemple, le marché des clients de masse et retail représente 7000 milliards de dollars, qui dorment sur des comptes de dépôt.» Avec le robo-advisor, le coût de la gestion d’un montant investi est de 0,25%. Ces solutions optimisent les portefeuilles en se basant en général sur des ETF (fonds qui répliquent des indices), et le rebalancement du portefeuille est automatique, d’où leurs faibles coûts. 

Statistiques du client mises à son service 

Anke Bridge évoque en deuxième lieu la capacité des banques à développer la gestion des données à l’aide de l’intelligence artificielle pour mieux documenter le client (privé ou entreprise) sur ses affaires. «Quand vous utilisez votre carte de crédit pour faire des achats, votre banque vous envoie un aperçu de vos dépenses. Désormais, les technologies basées sur les données permettront à la banque d’offrir au client une vue plus analytique de ses dépenses.»

Le système pourra calculer les montants que le client alloue aux différents types de dépenses, fera des prévisions et tracera des tendances, calculera combien de revenu disponible il lui reste en déduisant ses dépenses fixes habituelles chaque mois: loyer, assurances, santé, transports, téléphonie. «Nous disposons de ces données et connaissons, sur la base du profil et de la relation client, quels sont ses objectifs d’épargne et ses schémas de dépenses», explique la spécialiste. Dès lors s’ouvre la perspective d’un Google Analytics basé sur les comptes et les comportements du client. 

Pour l’heure, Credit Suisse a lancé un service de conseil classique, combiné à un robo-advisor (CS Invest Offering), qui vise à rendre le processus d’investissement plus efficient. Mais, on l’aura compris, Anke Bridge voit un potentiel bien plus large des fintechs dans la relation à la clientèle. A terme, une solution qui gère et conseille le client pour son budget mensuel et dans sa manière d’investir son argent à long terme peut devenir une sorte d’e-comptable personnel, un secrétaire financier robotisé, configuré selon les paramètres de chaque client. «C’est ce qu’on attend de nous à l’avenir», estime Anke Bridge. Ces services seront-ils facturés en plus des services existants? La responsable digitale de Credit Suisse ne le pense pas: «Cela fera partie de l’offre bancaire de base.» 

Credit Suisse coopère en outre avec La Poste (Swiss Post Solutions) pour digitaliser très en amont les informations reçues du client: une fonction de scanner gérée par La Poste permet de digitaliser les lettres des clients adressées à la banque. Celle-ci transforme alors le contenu en données structurées qui passent dans l’entonnoir de l’intelligence artificielle et se traduisent par des actions automatisées. Exemple, une cliente demande, par écrit, de payer une facture.

Cette information une fois scannée, elle est «comprise» par le système qui la transforme en ordre de paiement électronique qui s’exécutera selon un processus automatisé. «Dans cet exemple, la fintech nous rend plus efficients en tant que banque», démontre Anke Bridge. Autres gains d’efficience: les comptes de garantie de loyer. En général, entre le moment où le formulaire est envoyé par la régie, et où il est transmis à la banque, il s’écoule cinq à sept jours pour ouvrir le compte. Credit Suisse a digitalisé 5000 formulaires, et cela prend désormais une demi-journée pour établir le compte. 

«Tout cela aide à transformer considérablement les services bancaires et apporte aussi des économies aux banques en réduisant le temps d’exécution, et par là les coûts administratifs, estime la spécialiste. Le potentiel dans le domaine de la compliance est encore vaste, en particulier lorsqu’il s’agit d’éliminer le risque d’erreur à l’aide de l’intelligence artificielle et de rendre des processus – complexes – plus fiables.» 

Ouverture de compte 100% digitale

L’asset management, ou gestion d’actifs, étant le core business des banques en Suisse, la question ultime est comment les fintechs s’inscriront dans cette activité. «L’investisseur attend désormais une excellente expérience client et une information sophistiquée sur ses placements», résume-t-elle. Une nouvelle voie s’ouvre pour les banques comme Credit Suisse, qui disposent d’importantes quantités
de données pouvant être «stockées de manière plus efficiente et utilisées pour faire des prévisions et des simulations». 

La grande banque observe le marché des fintechs qui développent des solutions permettant d’améliorer l’expérience client, notamment, et qu’elle peut intégrer dans son offre. Parmi les développements qui ont abouti: l’ouverture de comptes 100% électroniques. «Nous nous apprêtons à lancer notre service Digital Onboarding, qui permet d’ouvrir un compte de gestion à travers l’identification vidéo et la signature électronique.» 

D’autres projets requièrent en revanche un cadre légal bien défini avant de pouvoir être lancés. La Finma offre un cadre spécifique aux sociétés fintechs, qui sont autorisées à se développer dans un cadre moins rigide que pour une banque à part entière. Puis, quand elles sont suffisamment matures, la licence bancaire à part entière leur est appliquée. En Suisse, les nouvelles entreprises qui apportent de l’innovation sont ainsi favorisées. «Mais en tant qu’acteurs établis du secteur financier, nous, les banques, avons aussi besoin d’être encouragées, car nous développons de l’innovation de l’intérieur», souligne la responsable. Un «level playing field» qui favorise de manière équitable tous les acteurs de l’innovation serait souhaitable, plaide-t-elle.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

Du même auteur:

L'INSEAD délivre 40% de MBA en Asie
La bombe de la dette sera-t-elle désamorcée ?

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."