Bilan

«Les nouveaux héros de notre ère doivent être les chercheurs»

Chez Actelion, près de Bâle, c'est l'effervescence. Une multitude de jeunes gens se croisent à la cafétéria d'entreprise où toutes les langues se parlent et toutes les théories scientifiques se discutent. Au mur, des tirages originaux des années 1950, Elvis et Sinatra, et des oeuvres d'artistes contemporains. Bienvenue dans la plus belle société biotech d'Europe, créée il y a douze ans par Jean-Paul Clozel, sa femme Martine, ainsi que deux amis eux aussi chercheurs. Actelion compte aujourd'hui 2000 employés et réalise un bénéfice de 476 millions de francs.

Bilan L'environnement politique est-il favorable aux pharmas et biotechs?

Jean-Paul Clozel L'élection de Barack Obama est très positive pour notre industrie. Avec son gouvernement, il a compris que c'est de la science et de l'innovation que viendront les solutions. Son équipe va favoriser l'évaluation scientifique des produits, des soins et des problèmes de santé. Son prédécesseur, plus sensible à la politique et à la religion, a empêché les Etats-Unis de travailler sur bien des domaines, comme les cellules souches. On revient à plus de rationalité.

B Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à l'insomnie? Est-ce parce que 40 millions d'Américains ne dorment pas bien et que cela représente un marché énorme?

JPC Non. Nous avons trouvé un médicament contre l'insomnie mais nous ne l'avions pas prévu. Il faut être prêt à toute découverte. Notre équipe de recherche, dont font partie mon épouse Martine et Walter Fischli, travaillait sur un nouveau neuropeptide présent dans le cerveau que nous pensions responsable de l'appétit. Nous partions sur l'idée de trouver un médicament contre l'obésité et nous en avons trouvé un qui traite l'insomnie. Pur hasard.

B Comment êtes-vous passé de votre produit phare, le Tracleer, qui traite l'hypertension pulmonaire, à des recherches sur l'obésité?

JPC Nous avons un seul but: trouver un médicament pour améliorer la vie des patients. Le Tracleer avait été découvert par mon épouse chez Roche à qui il appartenait. Au moment de la création d'Actelion, nous avons créé des laboratoires, car nous voulions être une société de recherche. En observant les découvertes issues du décryptage du génome humain, on a localisé un peptide qui ne se trouve que dans le cerveau dans la zone qui traite de la faim. De fil en aiguille, nous avons découvert des produits qui bloquaient cette hormone et, quatre ou cinq ans plus tard, une fois le médicament mis au point, on s'est aperçu que cette dernière ne gérait pas du tout l'appétit comme on pensait au départ mais... l'éveil!

B C'est-à-dire?

JPC Nous avons découvert que le réveil est quelque chose d'actif, ce n'est pas le sommeil qui se termine. Nous avons dans notre cerveau cette hormone - l'orexine - qui remplace la sonnerie. Notre hypothèse s'est avérée juste mais il est aussi apparu que l'insomnie n'est pas le fait de ne pas dormir mais d'être réveillé trop facilement. Nous avons maintenant traité des centaines de patients grâce à l'orexine.

B Quand ce médicament sera-t-il sur le marché?

JPC Il faut traiter des milliers de malades et s'assurer qu'il n'y a pas d'effets secondaires. Nous l'avons administré un mois, il faut le donner plus longtemps, en association avec d'autres médicaments, à des patients âgés et jeunes, etc. C'est cette phase de développement qui coûte cher. C'est un projet qui date de neuf ans et qui n'arrive que maintenant en phase finale.

B Tous les médicaments passent-ils par ces étapes avant leur mise en vente?

JPC Oui, et c'est ce qui est frustrant. Quand on écrit une chanson, il n'y a pas de développement: il suffit d'un bout de papier et d'un stylo, ensuite la protection des droits d'auteur durera cinquante ans. Alors qu'un médicament, il vous faut dix ans pour le mettre au point et il ne vous reste ensuite que dix autres années de protection.

B Combien cela coûte-t-il'

JPC De 300 à 400 millions uniquement pour la phase 3. Ce médicament sera plus cher que ceux développés il y a cinquante ans. Mais si les gens paient plusieurs centaines de francs pour passer une bonne nuit à l'hôtel, ils paieront pour un bon somnifère.

B Externalisez-vous la vente?

JPC Nous vendons nous-mêmes tous nos produits, car il y a une continuité entre la science et la vente. Les quatre personnes qui ont créé Actelion ont voulu s'assurer du contrôle des conditions de vente de nos médicaments. Tous les médicaments efficaces ont des effets secondaires et c'est à l'industrie pharma de faire l'éducation des médecins à ce sujet. Jusqu'ici, nous avons traité 60 000 patients sans un problème, c'est un motif de fierté.

B Un banquier nous confiait qu'il ne pouvait pas lui être reproché d'avoir vendu des produits financiers toxiques, car il disait agir comme un médecin qui en toute confiance prescrit des produits agréés par l'agence du médicament. Acceptez-vous l'analogie?

JPC Complètement faux! Cela revient à dire des médecins «pas vus, pas pris». Je renvoie les banquiers à leurs responsabilités. Quant à moi, je me sens personnellement responsable de chaque comprimé vendu par Actelion. Nous avons bien souvent arrêté des produits avant que les autorités nous disent quoi que ce soit. Le pire pour moi serait de mettre sur le marché un traitement qui poserait problème. J'ai une formation de médecin, les malades qui prennent nos produits sont pour moi comme mes patients.

B L'innovation serait-elle mise en danger si la durée des brevets était raccourcie?

JPC Oui. La durée de vie augmente d'un an tous les trois ans. Une petite fille née en mars 2009 en Suisse a 50% de chances de vivre centenaire. Cela grâce à l'industrie pharma. Et cette dernière ne pourra pas continuer ses travaux sans brevet ou avec des brevets rognés en fonction des pays. En vingt ans, le volume d'informations demandé par les autorités a plus que doublé. Je suis à l'aise avec cette pratique, car elle a montré que des problèmes passaient inaperçus. C'est normal! Mais ce temps supplémentaire doit être ajouté à la durée de protection du brevet.

B La Suisse va-t-elle dans le bon sens?

JPC Non. Beaucoup de gens pensent que le brevet ne sert qu'à protéger les bénéfices des sociétés, alors que c'est un ferment pour l'innovation.

B L'image de la pharma reste mauvaise auprès du grand public...

JPC Oui, car cette industrie gagne de l'argent avec des gens malades. C'est comme les médecins: soit on considère leur action de manière positive car ils soignent, soit négativement parce qu'ils profitent du malheur des autres. C'est un point de vue éthique. Pour ma part, je suis très fier de travailler à l'amélioration de la qualité de vie des gens. La crise pourrait aussi aider à changer les perceptions.

B C'est-à-dire?

JPC L'époque avait jusqu'ici pour héros les traders et les banquiers qui sautent d'un jet à l'autre et gagnent des milliards. Ces derniers tombent de leur piédestal. Je rêve qu'un jour proche, un enfant de 8 ans voudra être non pas le nouveau Zidane mais un chercheur qui mène à bien un projet dans un laboratoire. Personne ne s'étonne de l'argent gagné par ces sportifs. Que le footballeur - qui a une éducation limitée, exerce un travail basique et sans pression particulière - se retrouve au sommet de l'échelle sociale me choque. Dans les années 1920 ou 1930, les héros s'appelaient Marie Curie et avaient découvert la physique moderne. Il faut revenir aux valeurs scientifiques et valoriser ce type de carrières en Suisse.

B Pourquoi tant de start-up ne dépassent-elles jamais le stade de jeunes pousses?

JPC C'est le problème de la continuité. Pourquoi plein de gens ont-ils voulu travailler dans la banque ou le divertissement? Parce qu'ils pensaient faire beaucoup d'argent et prendre leur retraite à 45 ans. Si c'est votre plan de carrière, un conseil: ne faites pas de biotech.

B A quel âge avez-vous créé Actelion'

JPC A 40 ans. J'ai fait bac +15 avec mes années de recherche, puis douze années fantastiques chez Roche. Je n'ai gagné mon premier salaire qu'à 30 ans. Je ne conseille pas à un jeune qui sort de l'université de créer sa boîte mais plutôt de passer par une grande entreprise pour savoir comment une société fonctionne.

B Qu'est-ce qui peut se révéler déterminant dans le décollage d'une région spécialisée dans les biotechs?

JPC Ce n'est jamais un problème d'argent. Les régions qui ont le plus donné d'argent à la biotech n'ont pas assisté à un décollage. Le record du monde en la matière, si j'ose dire, revient à Munich, troisième ville d'Allemagne. Tout repose sur la compétence. Actelion mais aussi Basilea, Speedel et beaucoup de sociétés réussissent ici, car vous trouvez tout simplement les meilleurs experts dans nos métiers. Nous n'aurions pas pu créer Actelion ailleurs qu'à Bâle.

B L'arc lémanique a des ambitions dans la biotech. Pensez-vous qu'il vaudrait mieux qu'il unisse ses forces avec Bâle?

JPC Il y a une concentration plus importante ici qu'à Bâle. Mais Patrick Aebischer a totalement raison: il a compris que la biotech est l'élément clé du succès d'une économie du futur. Nous n'allons pas fabriquer des montres pour le restant de notre vie! Je suis frappé par la volonté du président de l'EPFL d'attirer les meilleurs chercheurs, enseignants et étudiants. Il y arrivera: tous les médicaments importants proviennent d'une découverte universitaire (lire Bilan N° 4 du 25 février 2009).

B Sommes-nous arrivés à un stade de connaissances où nous sommes plutôt proches de 1% ou de 99% de ce qu'il y a à savoir dans la recherche médicale?

JPC Si vous m'aviez dit il y a vingt ans que nous pourrions un jour changer le gène d'un malade, je vous aurais pris pour un fou. La thérapie génique existe pourtant bel et bien. Franchement? On ne comprend toujours pas comment le corps humain fonctionne. En fait, on ne sait rien.

Les dates-clés

1974: Diplôme de cardiologie et spécialisation dans divers domaines. Après onze ans d'exercice, Jean-Paul Clozel se tourne vers la recherche. 1985: Il entre chez Roche pour douze années pendant lesquelles son unité développera sept composés qui ont fait l'objet de tests cliniques. 1997: Création d'Actelion avec Martine, son épouse, Thomas Widmann et Walther Fischli, tous issus de Roche. 2000: Entrée en Bourse de la compagnie. 2001: Le Veletri, destiné à prévenir les maladies cardiaques, se voit condamné par une étude clinique. Le cours de l'action plonge de 60% en une journée.2007Nomination comme professeur au Collège de France. 2008: Entrepreneur mondial de l'année selon Ernst & Young.

Photo: Jean-Paul Clozel / © D.R.

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