Bilan

«Le quart du temps passé sur le mobile l’est sur Facebook»

Rencontre dans la Silicon Valley avec le Genevois David Marcus, récemment engagé par Mark Zuckerberg pour développer la messagerie de Facebook. Sa mission : simplifier les communications pour 1,3 milliards de clients.
Crédits: DR

David Marcus a rejoint Facebook en août dernier. Ce serial entrepreneur genevois avait vu sa société Zong se faire racheter par Paypal en 2008, dont il deviendra CEO dans la foulée. Mais il ne sera resté que quelques années au poste de premier banquier en ligne du monde. Jusqu’à ce que le fondateur du réseau social numéro 1 le contacte... Interview sur le campus de Facebook à Menlo Park.

B: Comment se fait-on recruter par Facebook?

DM: Mark Zuckerberg et moi nous connaissions déjà un peu et il m’a tout simplement appelé en me disant «viens, on va dîner, faut que je te parle d’un truc» (rires).

B: Pourquoi vous a-t-il engagé?

DM: Pour ce qui m’occupe aujourd’hui. Dans ma carrière, j’ai fait du paiement, du mobile, du messenging (avec toute l’ère SMS), de la téléphonie il y a très longtemps... Bref, cela touche à beaucoup de points qui ont à voir avec ce que nous faisons chez Facebook dans le domaine de la messagerie. La monétisation de tous les aspects de messaging dans les années à venir représente un job très excitant au moins pour deux raisons. D’abord, nous avons un impact sur plusieurs centaines de millions de personnes. Ensuite, cette activité est relativement jeune et nous devons tout développer sans nous soucier de réparer ce qui existe.

B: Des hackers ont trouvé des fonctionnalités de paiement embarquées dans Messenger, qu’en est-il? Facebook pourrait se lancer dans les transactions et devenir une banque?

DM: L’équipe de paiement ne dépend pas de moi. Elle fait partie de la plateforme et développe toutes les capacités de paiement pour l’achat de pubs, par exemple. C’est cette équipe qui lance «buy on Facebook» qui permet à l’utilisateur de réaliser un achat directement dans son newsfeed. Nous verrons à terme ce que nous introduirons. Ou pas. Pour l’instant, il n’y a rien de particulier à annoncer dans le domaine.

B: Venant de PayPal, la plus grande banque en ligne du monde, certains imaginent que vous pourriez utiliser la messagerie comme système de paiement…

DM: Oui, peut-être. Mais souvenez-vous que nous sommes une entreprise qui vit de la publicité, cela ne fait donc aucun sens a priori de développer une activité de paiement. C’est un business qui génère peu de marge avec beaucoup de complexité pour gérer les problèmes entre les différents intervenants. De plus, c’est une commodité avec peu de valeur ajoutée. Alors que de notre côté, nous essayons de connecter les gens avec les entreprises qui les intéressent et aider ces dernières à croître, notamment les petites et moyennes. C’est vraiment notre sweet spot. Quelle forme cela va prendre dans le messaging? On verra!

B: Un papier du "New York Times" dévoile que vous seriez aussi en train de travailler sur une messagerie avec des utilisateurs anonymisés, comme sur Whisper ou Secret, par exemple. Qu’en est-il?

DM: Nous avons annoncé l’an dernier la création de Facebook Creative Labs. Dans cette entité, il y a des gens qui testent plein de choses, parfois radicalement différentes de ce qu’est Facebook aujourd’hui, et qui peuvent donc s’écarter de ce que fait traditionnellement l’entreprise. L’idée, c’est d’explorer de nouvelles idées en sachant que la plupart d’entre elles ne trouveront pas à s’appliquer ou ne connaîtront pas un grand succès. La dernière application en date est Slingshot.

Nous apprenons beaucoup de cette manière. Exemple, si vous utilisez Messenger sur Android, vous bénéficierez d’une vraie révolution: les chatheads. C’est-à-dire que n’importe où que vous soyez dans le système d’exploitation, quand quelqu’un vous envoie un message, une bulle apparaît avec la photo de votre interlocuteur et vous pouvez la déplacer. Cela n’a l’air de rien mais pousse pourtant très loin les limites du systeme d’exploitation. Un tel développement provient parfois d’autres expérimentations qui n’ont pas nécessairement connu un succès mais ont permis de concrétiser de nouvelles idées. Cette approche de laboratoire permet de comprendre des choses qui vont prendre de l’ampleur dans le futur. C’est le bon calcul sur le long terme.

 

B: Le passage sur Messenger s’est-il avéré délicat de votre point de vue?

DM: Cela se passe pas mal du tout. Nous souhaitons changer de paradigme. Nous passons d’un monde où tout ce qui était messaging était une petite fonctionalité de Facebook, à une application séparée, un vrai produit complet en soi. Désormais, depuis Messenger, vous pouvez téléphoner en haute définition, envoyer des stickers, partager des photos, des vidéos, etc. Bref, Messenger offre beaucoup plus de fonctionnalités. Un récent rapport de Forrester montre que 65% des adultes qui détiennent un smartphone ne téléchargent plus d’applications. Donc si on veut se focaliser sur une seule application Facebook, qui est colossale et très monolithique, et enlever une fonctionnalité donc cesser de développer pour elle avec une vingtaine de personnes qui ne font que soutenir la plateforme plutôt que de développer de nouvelles possibilités, il faut éliminer complètement la fonctionnalité.

B: C’était une décision difficile que de changer les habitudes de vos centaines de millions de consommateurs?

DM: Oui mais j’apprécie cette capacité chez Facebook de prendre des décisions difficiles à court terme, mais qui se révèlent juste sur la durée. On l’a vu avec le newsfeed: la fin du classement chronologique avait créé la colere de beaucoup d’utilisateurs. Pourtant, s’il était resté ainsi, Facebook serait devenu inutilisable. Il faut faire des choix, et, typiquement, plus les entreprises deviennent grandes, plus c’est difficile, notamment quand on prend immédiatement des coups financiers en Bourse car la société est cotée. Mais ici, si la décision est juste, on la prend. C’est aussi ma philosophie.

B: Qu’est-ce qui change pour vous dans votre travail chez Facebook?

DM: C’est la distribution et l’envergure, ici nous touchons 1,3 milliard de personnes tous les mois, la grande majorité des gens ouvrent l’application mobile 15 fois par jour, Facebook c’est le quart du temps passé sur l’internet mobile. C’est assez épatant (rires). Si on est un chef cuisinier, d’avoir de tels ingéridents pour réaliser une recette, c’est exceptionnel!  

Stéphane Benoit-Godet

<p>Rédacteur en chef du Temps, (ex-rédacteur en chef de Bilan)</p>

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Depuis le 1er janvier 2015, Stéphane Benoit-Godet dirige la rédaction du quotidien Le Temps. Il était le rédacteur en chef de Bilan de 2006 à 2015. Auparavant, il a travaillé pour les quotidiens La Tribune de Genève et Le Temps 1998-2003), journal dont il a dirigé la rubrique économique (fin 2000 à mi-2003). Juriste de formation, Stéphane a fait ses études en France à l'Université d'Aix-Marseille III. 

 

 

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