Bilan

«La Suisse peut devenir un hub pour les startups dans le domaine spatial»

Et si la Suisse devenait une place forte de l'industrie spatiale? Pour José Achache, managing director d'AP-Swiss, le pays a une opportunité en ce sens et il va s'appuyer sur le concours Seedstars World pour attirer des startups prometteuses des pays émergents.
  • La Suisse dispose de belles opportunités pour devenir un centre mondial de compétences dans l'industrie spatiale.

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  • Pour José Achache, la Suisse est un écosystème idéal pour le développement d'activités liées aux technologies spatiales.

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  • Sur les campus suisses, notamment ceux de l'EPFL (ci-dessus) et de l'ETHZ, de nombreuses startups se lancent dans les technologies spatiales.

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Les Etats-Unis ont Cap Kennedy, la NASA, Boeing; l'Europe a Ariane, Airbus et l'ESA (Agence spatiale européenne); la Russie a Soyouz et Baïkonour (sur le sol du Kazakhstan); et plus récemment la Chine avec son lanceur Longue Marche ou le Brésil avec sa base de lancement Alcântara. Et la Suisse dans ce concert des programmes spatiaux? En dehors de contributions ponctuelles, peu de porte-drapeaux emblématiques de la Suisse (hormis l'astronaute Claude Nicollier) avaient émergé dans le secteur des technologies spatiales jusqu'à la fin du XXe siècle.

Depuis une quinzaine d'années, la donne a changé: une série d'entrepreneurs ont osé s'élancer à la conquête des hautes couches de l'atmosphère ou des confins de l'espace. Avec des business spécialisés dans les pièces détachées pour satellites, les vols zéro gravité pour le grand public ou les télécommunications facilitées par l'expérience de l'industrie spatiale, un véritable savoir-faire s'est appuyé sur les écoles polytechniques fédérales et autres laboratoires de recherche.

Pour José Achache, managing director d'AP-Swiss, l'occasion est belle de se lancer sur un créneau porteur et stratégique. Il fonde ses espoirs sur la mise en place prochaine d'un incubateur destiné aux startups spatiales, et a décidé de lancer un partenariat avec le concours Seedstars World, pour détecter à travers les pays émergents les jeunes entreprises les plus prometteuses.

Bilan: La Suisse a-t-elle des pépites dans le domaine spatial?

José Achache: Les ambitions suisses étaient modestes dans le secteur spatial jusqu'à récemment. Mais l'avenir de la Confédération est considérable. La Suisse préside actuellement le conseil de l'Agence spatiale européenne (ESA). De manière globale, l'espace, en tant que secteur industriel, est en pleine mutation. Grâce à des entrepreneurs audacieux, souvent issus de la Silicon Valley mais aussi d'autres régions du monde, d'Elon Musk à Jeff Bezos en passant par Richard Branson, on quitte l'ère de l'aventure spatiale pilotée par les grandes agences gouvernementales pour aller vers une économie plus agile.

Or, dans notre pays, l'ETHZ et l'EPFL sont à même, notamment via le Centre National Suisse de Compétence en Robotique (NCCR Robotics), d'avoir ces technologies qui nous placeraient à la pointe mondiale dans le domaine spatial. Et ces compétences sont d'ores et déjà reconnues. Ainsi, le leader américain des satellites de télécommunications, Viasat, a racheté une startup de l'EPFL spécialisée dans les antennes et a ainsi mis un pied en Suisse. De même Inmarsat, autre acteur majeur des télécoms spatiales a créé une filiale à Nyon, pour développer un des domaines qui les intéresse particulièrement: l’Internet par satellites.

En Suisse, on a fait Solar Impulse et on est capable d’aller plus loin, avec des drones solaires à très haute altitude. Il y a ici l'écosystème, avec les universités, les entrepreneurs, les investisseurs. Actuellement, l'industrie suisse, avec ses qualités d'innovation et ses forces dans la recherche, est réellement en train de se positionner en pointe dans tous ces domaines.

Quels sont les axes principaux à suivre et à soutenir?

J.A.: Je vois deux axes principaux de développements pour des startups ici. Il y a d’abord les innovations technologiques. Celles dédiées au spatial comme les horloges atomiques, 100% suisses, du système européen Galileo ou les cubesats, ces microsatellites développés par Else, une spin-off du Swiss Space Centre, ou encore celles qui résultent de l’utilisation à bord de satellites d’innovations technologiques a priori non spatiales, telles celles réalisées par des startups comme Bcomp dont les materiaux ultra-légers trouvent leur place à bord de satellites, ou encore comme Swissto12 qui envoie ses antennes obtenues par impression 3D sur les satellites,... Au niveau mondial, Elon Musk a été un précurseur. Il a cassé le monopole de fait que détenaient les grandes agences gouvernementales et les géants de l'aéronautique/aérospatiale. Il y a une réelle transformation de la branche spatiale avec l'irruption de startups conduites par des entrepreneurs audacieux. Et la Suisse constitue un écosystème parfait avec l'absence de gros groupe qui concentrerait toutes les compétences et étoufferait les initiatives: il y a la possibilité ici de voir émerger des projets passionnants.

Le deuxième axe de développement pour la filière spatiale réside dans des startups qui développent l'utilisation de technologies spatiales pour des services et des applications. On a ainsi plusieurs exemples d'utilisation des technologies spatiales dans des domaines parfois éloignés à la base de ce secteur. Ainsi, pour le commerce international, Arviem, à Baar, a développé un tracker de conteneurs sous forme d'un petit boîtier  permettant de suivre par satellite les produits alimentaires ou pharmaceutiques. Dans un autre domaine, Geosatis, une startup de l’EPFL implantée dans le Jura, a mis au point un système de monitoring des personnes condamnées à porter un bracelet électronique. Il y a également des initiatives dans le domaine agricole avec Sarmap, dans le Tessin, ou Gamaya, une autre startup de l’EPFL, pour utiliser l'imagerie spatiale pour rendre l'exploitation des terres plus efficiente.

Comment soutenir ces initiatives?

J.A.: Les autorités ont bien compris les enjeux de ce domaine et ont mis en place une politique ambitieuse. Le Swiss Space Implementation Plan, qui associe éducation, recherche et innovation depuis 2014 et jusqu'en 2023, prévoit la mise en place d'un incubateur destiné aux startups dans le domaine spatial. Il devrait voir le jour en 2016. Et depuis 3 ans le rôle d'AP-Swiss a été d'aider et de soutenir ces projets. Nous avons la possibilité, à travers l’ESA, d’investir jusqu’à trois à quatre millions de francs pour aider une idée à se développer, dès l’instant où elle a vocation à devenir un véritable service commercial. Au-delà, il y a dans ce pays des investisseurs qui voient la valeur ajoutée de ces startups et soutiennent leur développement.

De votre côté, AP-Swiss et Inmarsat ont créé un Space Prize dans le cadre du concours de startups Seedstars World...

J.A.: C'est lors de la conférence Lift que j'ai découvert le travail remarquable effectué par Seedstars World afin de repérer les startups les plus prometteuses dans les pays émergents. En discutant avec les responsables d'Inmarsat, on a d'abord envisagé un space track. Mais ça n'a pas été possible alors on a imaginé un Space Prize. Nous avons ciblé un certain nombre de pays, notamment sur les marchés Moyen-Orient, Afrique et Asie.

Globalement, il y a encore assez peu d'usage des technologies spatiales les plus récentes dans beaucoup de pays émergents. Sauf dans certains pays qui ont déja une réelle culture spatiale comme l'Afrique du Sud. Nous avons trouvé néammoins quelques startups qui développent des activités basées sur les applications spatiales. J'évoquais le precision farming, l'agriculture basée sur l'imagerie spatiale: c'est un domaine qui intéresse énormément les pays émergents.

Par contre, on voit surtout de nombreux projets qui n'utilisent pas le spatial par ignorance: ils ne savent pas à quel point ils pourraient développer leur activité en utilisant ces technologies. Ainsi, à Jakarta le mois dernier, et la semaine dernière à Beyrouth, j’ai rencontré deux startups qui ont développé un outil de supervision des stocks de produits de grands groupes de l'agroalimentaire (ce qu’on appelle les FMCG, ou Fast Moving Consumer Goods) auprès des revendeurs de proximité. Or, l'app fonctionne dans les secteurs bien couverts par le réseau 3G/4G mais pas hors de ces zones. Or, en Indonésie comme dans beaucoup de pays émergents, il reste de vastes secteurs non couverts. Grâce au spatial, à cet Internet par satellites que veulent développer Inmarsat, mais aussi Facebook, Google, Richard Branson ou Elon Musk, on peut imaginer de généraliser l'offre. C'est un potentiel qui peut intéresser tous les géants mondiaux de l'agroalimentaire et autres produits de consommation courante, en rendant leur distribution plus efficace.

Quelle forme prendra ce Space Prize pour les lauréats?

J.A.: D’abord un prix de 50'000 CHF au gagnant ! Au delà, nous allons mener des actions sur la durée. Inmarsat souhaite développer des partenariats avec les startups en leur fournissant l'accès à ses satellites, de l'aide pour intégrer ses composants informatiques dans des outils d’application et une infrastructure d'envergure mondiale pour les soutenir. Du côté des applications plus générales des technologies spatiales, la volonté du Secrétariat d'état à la recherche, à l'éducation et à l'innovation (SERI) est d'attirer les plus prometteuses en Suisse, notamment dans l'incubateur prévu pour le domaine spatial. On est en train de créer le cadre pour arriver à une coopération dans la durée: incuber en Suisse des startups ayant la connaissance des besoins des marchés locaux, c'est crucial.

Il ne s'agit pas de piller les pays émergents et de leur dérober leurs pépites, mais de proposer à celles-ci d'avoir un pied à l'EPFL (ou à l'ETHZ) et un autre dans leur pays d'origine.

Pourquoi avoir choisi Seedstars World pour repérer les startups?

J.A.: Seedstars World m'a semblé être un excellent partenaire pour découvrir le milieu innovant des pays émergents. Ils savent s'appuyer sur un réseau de partenaires locaux très au fait des choses. A priori, le domaine spatial n'était pas au coeur de la cible de Seedstars World: le message que nous passons à travers ce Space Prize est que, désormais, l'espace est ouvert aux startups.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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