Bilan

«L'utilisation de robots par la police à St-Denis est un signe encourageant»

Lors de l'assaut de Saint-Denis contre le commando terroriste, les forces de police françaises ont utilisé un drone et deux robots. Pour le professeur Dario Floreano, de l'EPFL, cette utilisation ouvre la voie à des usages nouveaux qui épargneront des vies humaines.

Un drone et deux robots ont été utilisés dans l'assaut donné contre les terroristes retranchés à Saint-Denis.

Crédits: Image: AFP

De l'assaut de Saint-Denis contre le commando terroriste retranché dans un appartement du centre-ville, de nombreuses personnes auront retenu la mort de plusieurs djihadistes, le courage des forces d'intervention ou encore la durée et la violence de la prise d'assaut. Certains auront aussi noté le décès du chien Diesel, abattu par les terroristes. Mais rares ont été les observateurs à souligner l'usage de moyens technologiques innovants. Entre la mise en place du blocus et la fin de l'opération, un drone et deux robots ont été employés. Le drone avait pour mission de voir à l'intérieur de l'appartement à travers une fenêtre de toit, tandis que les deux robots devaient s'approcher de la porte d'entrée de l'appartement. La fenêtre étant obstruée et des débris ayant bloqué la progression des robots, les forces d'intervention ont dû agir différemment.

Cependant, pour le professeur Dario Floreano, directeur du Laboratoire des Systèmes Intelligents (LIS) de l'EPFL et directeur du Centre National Suisse de Compétence en Robotique (NCCR Robotics), l'usage de ces engins constitue un bon signe: si les tentatives n'ont pas permis d'obtenir les résultats souhaités sur cette opération bien précise, le signal est positif pour l'avenir, car il témoigne de l'intérêt accordé par les autorités et forces de l'ordre à ces appareils. Et à terme, ils pourraient épargner des vies humaines, en aidant la police ou les équipes de secouristes.

Bilan: Pendant les opérations de Saint-Denis, un drone et deux robots ont été utilisés par les forces d'intervention. Que pensez-vous de cet usage dans le contexte d'un assaut de la police?

Dario Floreano: Avant tout, il convient de préciser que je ne connais pas les modèles précis des engins utilisés par la police dans ce cadre précis, je dois me fier aux échos que j'ai pu en avoir pour émettre des hypothèses. Ce que l'on sait c'est qu'il y a eu un drone, puis deux robots. Revenons déjà sur le drone, envoyé pour observer la situation dans l'appartement en filmant à travers une fenêtre de toit. Voici peu de temps encore, on aurait dû envoyer un homme effectuer ce travail d'observation et de reconnaissance et il aurait couru un risque. Là, le drone n'a pas pu filmer l'intérieur, la vitre étant apparemment obstruée de l'intérieur par les terroristes. Un être humain n'aurait pas eu davantage de résultats, mais il aurait risqué sa vie.

N'aurait-on pas pu équiper ce drone avec un dispositif capable de voir à travers ce type d'obstacle, comme une caméra infra-rouge?

D.F.: Ce type de drones avec ces équipements arrivent peu à peu. Je ne sais pas si le drone utilisé à Saint-Denis ne pouvait pas avoir ces fonctions. En général, les drones ont déjà prouvé leur efficacité pour l'imagerie, notamment la nuit ou dans le brouillard. En Suisse, nous avons Sensefly, une entreprise issue de l'EPFL, qui a développé un petit drone équipé d'une caméra multi-têtes, qui peut passer d'un appareil traditionnel à un appareil infra-rouges notamment. Mais ce sont des développements assez récents.

Ensuite sont intervenus deux robots...

D.F.: Les robots terrestres généralement utilisés en cas d'urgence sont de deux types: à roues ou à chenilles. D'après ce que j'ai pu lire, le premier qui a été envoyé dans l'immeuble était peut-être à chenilles. On a eu des exemples d'usages de ce genre d'engins dès la guerre en Afghanistan. Les chenilles leur permettent de monter ou descendre des pentes importantes et des escaliers. Là, il semblerait que des débris ou des câbles se soient trouvés sur le parcours. Ce type d'obstacles se révèle très compliqué voire parfois impossible à franchir, même pour ces robots.

Se pose ensuite la question de leur mission. Il y a de fortes chances que ces robots aient été envoyés en reconnaissance, pour filmer les lieux, transmettre en direct les images aux forces d'intervention, et permettre aux équipes du RAID et de la BRI d'avancer en terrain sinon connu, du moins exploré. La question cruciale est donc celle de la transmission des images. Elle peut se faire par voie filaire ou sans fil. Quand on est sans fil, la qualité est peut-être moins bonne: s'il y a des parois ou des obstacles en métal, le signal sans fil est bloqué ou au moins altéré. Autre souci: dans ce genre de situations, comme dans le cas de catastrophes naturelles, les lignes de communication peuvent être saturées et le robot doit transmettre sur une ligne sécurisée par les forces d'intervention.

Le deuxième robot qui est intervenu était, semble-t-il, un robot de déminage, donc assez volumineux et capable d'absorber des chocs. Généralement, ce type d'engins est soit sur roues, soit sur chenilles, équipé d'un bras mobile avec une pince à son extrémité pour manipuler des objets, et d'une caméra. Avec l'escalier, il faut sans doute écarter l'hypothèse des roues. Et l'échec apparent de sa mission laisse supposer qu'il a rencontré lui aussi des problèmes de franchissement des débris ou de câbles qui obstruaient le passage.

Vous évoquez divers types d'engins. Les forces de police et de secours disposent donc d'une flotte assez vaste pour des usages divers?

D.F.: je ne connais pas assez la situation française pour être affirmatif sur leur flotte d'appareils. En Suisse, nous travaillons avec les autorités en charge des secours: le contrat de coopération qui nous lie permet un travail en amont. Depuis nos laboratoires, il n'est pas toujours évident de savoir quels sont les besoins des équipes sur le terrain. Grâce à ce partenariat, nous faisons des séances de travail en commun afin de connaître les besoins des secouristes et des policiers et d'orienter nos recherches.

Ainsi, nous avons remarqué que les drones présentent des caractéristiques qui rendent leur usage difficile dans des milieux avec obstacles, à l'intérieur ou à l'extérieur, ou là où se trouvent des foules. Dans mon laboratoire, nous avons donc développé un drone baptisé Gimball et la startup Flyability est née pour le mettre au point. Gimball est le premier drone au monde capable de supporter des collisions sans risque grâce à une fine armature sphérique qui absorbe les chocs éventuels, et qui lui permet aussi de rouler sur le sol ou contre des parois. Typiquement, dans le cadre de l'assaut à Saint-Denis, son utilisation à la place des robots aurait été très intéressante car il n'aurait pas eu les mêmes ennuis de franchissement que les robots. Cependant, les premiers prototypes viennent à peine d'être mis sur le marché voici quelques semaines et les forces d'intervention française n'en disposent certainement pas encore.

Autre solution: dans le cadre du NCCR Robotics, nous travaillons actuellement sur des robots à pattes, de la taille d'un gros chien, capables de franchir des obstacles. Un autre modèle est capable d'utiliser ses pattes avant comme des bras pour manipuler des objets. Il devrait être capable d'amener des charges importantes sur un lieu difficile d'accès.

Quelles sont les fonctions que peuvent remplir ces robots et drones et les actions qu'ils peuvent accomplir?

D.F.: On peut imaginer faire beaucoup de choses avec les robots. Mais il reste tellement de choses à inventer et développer. Aujourd'hui, en dépit de la hype actuelle, peu de choses sont utilisables sur les robots grand public déjà commercialisés. Une des fonctions sur lesquelles les recherches sont bien avancés est la manipulation et l'ouverture des portes, ou encore y forer des trous. Il y a même des équipes qui travaillent sur un robot volant capable de venir se fixer sur une porte et d'utiliser un levier pour actionner la poignée et ouvrir la porte. Dans le cas présent à Saint-Denis, mais aussi et surtout dans des sites touchés par des incendies ou des émanations de gaz et dans lesquels il faudrait explorer les lieux pour trouver d'éventuelles victimes à secourir.

Parmi ce qu'on peut déjà faire, il y a des robots de communication: on peut envoyer un engin qui va aller à la rencontre de personnes bloquées dans un endroit et leur permettre d'établir une communication audio et/ou visuelle avec les équipes de secours ou de la police à distance. On peut aussi établir des lignes de communication pour les secouristes ou les policiers dans des endroits difficilement accessibles. Nous travaillons notamment sur des drones qui joueraient le rôle de relais pour des appareils de communication des secouristes. Imaginez une région dévastée par un séisme et où les relais habituels ne fonctionneraient pas. Un projet similaire mais à l'étage de la stratosphère est mené par une startup suisse, OpenStratosphere, qui enverra des drones très haut dans le ciel, à l'abri des vents et autres obstacles et perturbations, afin d'établir un réseau de communication radio très rapidement.

Pour le travail physique, ça commence à venir. Mais il convient de ne pas s'aventurer dans des directions hasardeuses et des fonctions inutiles. Nous avons ainsi demandé aux secouristes les situations dans lesquelles ils voudraient bénéficier de drones et robots, et aussi celles où ils n'en voudraient pas. Ils nous ont répondu qu'ils avaient besoin des appareils pour obtenir une information rapide, mais qu'ils ne souhaitaient pas que des engins aient des interactions physiques avec des victimes: il faut que ce soit des êtres humains qui conservent ces fonctions.

Comment voyez-vous l'avenir de ces robots et drones?

D.F.: Nous sommes dans une période de transition. Il reste beaucoup à faire. L'usage ces derniers jours montre déjà qu'il existe une sensibilité dans les équipes d'intervention. Cela n'a pas permis d'aboutir à la pleine réussite de tous les objectifs désirés. Mais on va apprendre de tout échec. L'idée à terme reste d'épargner des vies humaines, d'en sauver en cas de catastrophes avec des engins pour les secouristes, et de ne pas en mettre en danger dans le cas d'intervention des équipes de police.

Dans cette opération, après les drones, les policiers ont envoyé un chien... Il existe des chiens d'attaque et des chiens capables de détecter d'éventuels explosifs. Qu'en est-il de cette dernière fonction?

D.F.: Cela fait assez longtemps qu'on travaille sur des capteurs olfactifs. Il faut voir s'ils sont efficaces sur un support mobile. Le défi, c'est de rester statique assez longtemps pour que les capteurs puissent repérer suffisamment de molécules. Pour des émanations de gaz, c'est faisable. Pour des explosifs, il faut atteindre des performances très élevées. Actuellement, on reste encore très loin des capacités des chiens.

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Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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