Bilan

«Il faut penser en dehors des schémas traditionnels»

Pour l’expert en innovation Christian Petit, l’intelligence artificielle multiplie le champ des possibles. Il est important d’anticiper tout en restant souple et attentif.

Christian Petit est responsable de la division Enterprise Customers et membre de la direction du groupe Swisscom.

Crédits: Dr

Membre de la direction du groupe Swisscom et responsable de la division Enterprise Customers, Christian Petit observe depuis plusieurs années les tendances de long terme dans le domaine de l’innovation. Ses analyses à l’horizon des décennies à venir mettent le doigt sur des potentiels de nature à révolutionner nos sociétés mais appellent aussi à poser constamment certaines questions éthiques.

Le monde est entré dans ce que les observateurs nomment la quatrième révolution industrielle, comment analysez-vous cette phénoménale poussée de l’innovation et de la technologie?

L’époque que nous vivons est celle des mutations profondes dans ces deux domaines. Dès 1965, la loi de Moore affirmait que les capacités des microprocesseurs doubleraient tous les dix-huit mois pour le même prix. En 2016, les ordinateurs restent moins intelligents que le cerveau humain. Mais si la courbe restait exponentielle, les premiers disposeraient de davantage de capacités cognitives que le second à l’horizon 2025. 

Imaginons un instant quelques conséquences: dans le domaine de la santé, des problèmes sur lesquels on bute depuis des années pourraient être résolus en affectant des ressources informatiques à ces tâches. Avec l’intelligence artificielle, le champ des possibles va considérablement s’élargir.

Pourtant, des voix de référence mettent en garde contre les dangers de l’intelligence artificielle…

… et ce sont des mises en garde qu’il faut respecter, d’autant plus qu’elles viennent de personnalités aussi marquantes que le physicien Stephen Hawking ou le CEO de Tesla et SpaceX Elon Musk. Il y a effectivement toujours des risques de dérapages. Avec l’intelligence artificielle qui multiplie le champ des possibles, l’homme devient un apprenti sorcier, presque un demi-dieu.

Prenons le cas des drones dans le domaine militaire. Les pilotes sont à des milliers de kilomètres des champs de bataille où ces appareils interviennent, et désormais les tirs s’effectuent sans intervention humaine. Demain, c’est sans doute l’ensemble des opérations de guerre qui seront déléguées à des robots, avec sans doute moins de victimes humaines mais une vision qui nous semble aujourd’hui effrayante.

Pour revenir au domaine civil, nous avons aujourd’hui des trains et des métros sans chauffeur; demain nous aurons des avions sans pilote. Cela évitera les accidents liés à des erreurs humaines. Certains rétorquent que le risque de piratage informatique remplacera celui des pirates aériens, mais d’ici là le niveau de sécurité sera bien meilleur qu’aujourd’hui. Et n’oublions pas que l’homme pourra toujours décider de reprendre les commandes…

Vous évoquez des règles d’éthique à mettre en place et des innovations qui arrivent toujours plus vite. Comment faire face à ce défi?

Quand on analyse les grandes tendances, il faut avouer que les décideurs socio-économiques et politiques sont confrontés à un problème de compréhension et de compétence: l’innovation technologique va plus vite que notre compréhension et le risque d’être dépassé est réel. Il faut donc à la fois anticiper et rester souple et attentif. Par exemple, chez Swisscom, nous avons planifié à long terme le développement des réseaux en anticipant le déploiement sur le terrain. Et, dans le même temps, nous restons aux aguets, avec des efforts pour se diversifier dans différents marchés, la volonté de trouver des relais de croissance.

Cela implique de penser en dehors des schémas traditionnels, «out of the box». Et cela peut avoir des répercussions extrêmement importantes, dès demain. Prenez par exemple le secteur de l’automobile: aujourd’hui, une voiture passe 98% de son temps à l’arrêt. Or, on passe d’une société de la possession vers une société de l’usage: ce qui est intelligent aujourd’hui, ce n’est pas de créer de nouveaux outils mais d’optimiser et maximiser l’utilisation des actuels.

Ces voitures qui passent des heures à l’arrêt pourraient être partagées entre tous les utilisateurs qui en ont besoin. Si on raisonne ainsi, les autoroutes n’ont pas besoin d’être démesurément agrandies, car l’usage (déplacement) associé aux nouvelles technologies comme les voitures autonomes primera sur la possession individuelle d’une voiture. Imaginez les économies réalisées si on intégrait ces réflexions de long terme à nos programmes d’infrastructures.

Penser «out of the box», comment vivre cela au quotidien pour une entreprise?

Observez comment sont organisées les licornes: il y a un mode agile qui est vécu au niveau global et pas seulement sur le plan hiérarchique. Il faut accélérer la promotion des jeunes managers et leur faire grimper les échelons plus facilement. Est-ce du jeunisme? Non, car les anciens ont toujours un rôle crucial, à travers un modèle hybride avec des anciens comme coaches. Certains postes peuvent très bien être occupés par deux personnes pour inventer de nouveaux modes de conduite des entreprises.

De plus, l’innovation doit être pensée par tous, pas uniquement par des équipes dévolues à cette mission. Car il n’existe pas de formule magique pour réussir dans cette voie. Le pneu radial a été inventé par un simple ouvrier de chez Michelin, tandis que Nestlé avait imaginé Nespresso dès les années 1970, et ça n’a décollé qu’à l’aube des années 2000, avec le succès que l’on sait depuis.

Il n’existe aucune recette, mais des ingrédients qui sont la passion, l’amour de ce qu’on fait, la curiosité et l’intérêt pour le client potentiel. Mais sans s’appuyer sur des enquêtes, car, comme le disait Steve Jobs, «il est inutile de demander au client ce qu’il veut car il ne le sait pas». Au contraire, il faut savoir observer dans la vie quotidienne ce qui n’est pas fluide et se demander comment l’améliorer.

Et quel impact pour le travail?

On constate que les sociétés n’embauchent pas elles-mêmes leurs employés. L’idée, c’est d’aller constamment en mode crowd chercher des indépendants pour des missions, afin de bénéficier des meilleurs talents pour des objectifs très précis. Or, avec la robotique et l’intelligence artificielle, on va assister à une substitution du travail humain par des robots pour certaines tâches. Les aptitudes humaines pourront être mieux utilisées pour d’autres tâches.

On peut aussi imaginer des cerveaux augmentés. Cela va poser ici aussi des questions éthiques. Mais ne perdons pas confiance en l’homme: jusqu’à aujourd’hui, la technologie a largement été utilisée pour le bien de l’humanité; on vit mieux aujourd’hui qu’il y a vingt ans, cinquante ans ou cent ans.

Certains évoquent une menace sur le travail en lui-même, lié à la robotisation. Il est certain qu’avec la généralisation des robots, il va y avoir trop d’humains pour la quantité de travail actuellement nécessaire. Dans nombre de parties du monde, on va sans doute rééquilibrer le partage du temps de chacun au profit des loisirs. Le débat sur un revenu de base universel va fatalement resurgir.

Cependant, d’autres voix nuancent ce constat en analysant les précédents cycles d’innovation: à chaque fois, des emplois ont été détruits mais de nouveaux emplois ont été créés. Aujourd’hui, de nouveaux métiers inconnus voilà vingt ans ont le vent en poupe dans le domaine du développement de logiciels, le big data… Je crois que les métiers qu’exerceront nos enfants n’existent pas encore aujourd’hui.  

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

Du même auteur:

Offshore, Consortium, paradis fiscal: des clefs pour comprendre
RUAG vend sa division Mechanical Engineering

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."