Bilan

«Il faudrait en Suisse un souk structuré»

Le professeur Denis Duboule explique que c’est de la recherche fondamentale, et du brassage de compétences, que peuvent naître les Google et autres innovations en Suisse.
  • Les travaux de Denis Duboule portent sur la génétique moléculaire du développement des animaux vertébrés.

    Crédits: Nicolas righetti/lundi13
  • Denis Duboule: «Le financement privé de la recherche est une arme à double tranchant.»

    Crédits: Nicolas righetti/lundi13

Il ne s’arrête jamais de faire de la recherche. Le Franco-Suisse Denis Duboule, sommité de la génétique et de la génomique, a été récompensé plus de 20 fois pour ses travaux. En 2012, il a été élu membre étranger de l’Académie américaine des arts et des sciences, une distinction des plus rares. Il enseigne environ deux mois par année à l’Université de Genève et à l’EPFL. «Même pendant les mois où j’enseigne, je pense à la recherche en permanence durant les pauses de 15 minutes entre les cours.»

Aujourd’hui, sa préoccupation concerne l’avenir de la recherche fondamentale. Seule cette dernière, selon lui, permet de réaliser des découvertes majeures et à ce titre, elle doit continuer à recevoir de l’argent public – davantage qu’aujourd’hui – car l’argent privé ne s’y intéresse pas.

Il s’en explique: «Le financement privé de la recherche est une arme à double tranchant. Il est bien sûr réjouissant que le secteur privé investisse dans la recherche. Mais cela doit être un plus, et ne pas conduire à un désinvestissement public. Car c’est une approche utilitariste.» Et celle-ci diffère de la recherche fondamentale. «Un mécène, une multinationale, une fondation privée vont poursuivre un but précis, en voulant soigner telle maladie, fabriquer de nouvelles prothèses, poursuit-il. Cela est très bien. Mais les découvertes sont toujours venues de la science fondamentale; cette dernière n’est pas utilitariste, elle est extrêmement indépendante et fonctionne par sérendipité.»

La sérendipité, c’est «le fait de trouver autre chose que ce que l’on cherchait»; il s’agit, souligne le professeur, «de mettre les chercheurs dans un état d’éveil qui permette la découverte de quelque chose d’inattendu: partir chercher des champignons et revenir avec des myrtilles . Si vous êtes payé pour trouver des champignons, vous ne reviendrez pas avec des myrtilles. Vous reviendrez sans rien.

Si vous partez avec un intérêt scientifique plus ouvert, le but que vous poursuivez ne vous empêche pas de regarder à gauche et à droite; les choses qui peuvent en sortir peuvent être plus intéressantes.»

La plupart des découvertes scientifiques, comme par exemple les systèmes d’éditions de génomes dont on parle beaucoup ces temps, l’ont été ainsi; à l’inverse, rappelle-t-il, les programmes de recherche dédiés à trouver par exemple un vaccin contre le sida n’ont à ce jour pas débouché sur une solution efficace. Son regret: qu’il n’existe pas de mécènes en sciences qui financent la recherche fondamentale, car tous visent un but précis sans se rendre compte que ce n’est que
moyennement efficace.

Denis Duboule a-t-il fait passer le message aux politiques? Oui. «Quand on explique cela à des décideurs politiques, ils le comprennent. Mais lorsqu’ils se trouvent devant une assemblée de députés, comment justifier le fait qu’il faudrait débloquer par exemple 500 millions de francs supplémentaires pour le Fond national suisse de la recherche alors que l’Etat consacre déjà un milliard à la recherche fondamentale? Les parlementaires diront qu’il y a des priorités et qu’il faut plutôt miser le surplus sur la recherche programmatique.» 

C’est là le nœud du problème. Des programmes étatiques veulent, par exemple, consacrer les efforts aux nouvelles énergies. D’autres plus récents ciblent la médecine personnalisée. De tels programmes débouchent surtout sur des résultats structurels, souligne Denis Duboule.

«Ils permettent de mettre à jour des plateformes technologiques, de renforcer les collaborations interhôpitaux, interinstitutionnelles, ce qui est très bien.» Cela peut aussi inciter malheureusement  des chercheurs – qui ne s’intéressent pas forcément au domaine financé – à tourner leurs projets de telle sorte qu’ils puissent décrocher ces fonds. «Mais au niveau de la découverte qui va changer la vie des gens, ce n’est pas ainsi que ça se passe.»

Denis Duboule évoque l’exemple de l’EPFL, où Patrick Aebischer, venant lui-même de la recherche fondamentale, a compris que pour faire une bonne recherche appliquée, il est essentiel qu’elle soit baignée dans une recherche fondamentale, et c’est pourquoi il l’a introduite. Il évoque également la capacité novatrice des ponts créés à l’EPFL et à l’Université de Genève entre recherche fondamentale et recherche appliquée: «C’est de ce dialogue-là que peut sortir quelque chose d’innovateur.»

Fait réjouissant selon lui, «on voit des postdoctorants travailler dans des start-up. Ils sont formés en laboratoire, ont fait leur thèse en recherche fondamentale et sont rompus à la rhétorique, à la critique et à la réflexion.» D’ailleurs, relève-t-il, «beaucoup d’étudiants formés au moule fondamental, comme par exemple à l’Université de Genève, sont très efficaces dans le secteur privé».

Utilitarisme vs idées originales

En somme, pour développer un Google en Suisse, il faut «un souk structuré, selon lui. Il faut des  expérimentations chaotiques dans un campus organisé où interagissent toutes les spécialisations: créer des mélanges, des brassages de profils, de compétences, pour que ceux qui réfléchissent «out of the box» puissent émerger.

Aujourd’hui, la Suisse ne fabrique pas assez de profils créatifs, qui pensent hors des sentiers battus, regrette le professeur, qui voyage souvent notamment aux Etats-Unis et mesure l’écart entre les deux cultures. «Il y a davantage de créatifs aujourd’hui chez les jeunes Suisses. Mais la plupart sont formatés par des règles et des modes de travail qu’on leur a enseignés depuis quinze ans, et cela ne les conduit pas forcément à créer le Google suisse.»

La Suisse a besoin, selon Denis Duboule, d’une génération de décideurs académiques qui arrivent à faire le lien, d’un côté avec un monde politique naturellement de plus en plus axé sur la recherche utilitariste (l’argent du contribuable doit servir à résoudre ces problèmes…) et de l’autre, avec leurs institutions, encourageant une recherche libre et débridée, générée par une éducation moins cadrée, plus spontanée pouvant dès lors produire des idées vraiment originales. «Les personnes qui arrivent à trouver cet équilibre délicat entre ces points de vue relativement antinomiques sont celles qu’il nous faut», conclut le professeur.   

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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