Bilan

«Il est primordial d’être ouvert à l’intégration de start-up»

Gourous du numérique chez Swisscom, roger Wüthrich et Nicolas Fulpius partagent leur vision sur la numérisation des entreprises en Suisse et l’écosystème pour la favoriser.
  • Nicolas Fulpius: «Les opportunités de développer de nouveaux services digitaux sont infinies.»

    Crédits: Dr
  • Roger Wüthrich: «Pour sortir gagnant de la digitalisation, il faut réfléchir d’abord au but de sa stratégie.»

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A la tête de la division Digital Business du géant des télécommunications, Roger Wüthrich développe les services numériques qui font évoluer les activités de Swisscom. Sous son giron, des pépites telles que Local Search, Siroop ou encore Mila. Chief digitalisation officer de Swisscom Enterprise Customers, Nicolas Fulpius, lui, accompagne les sociétés dans leur transformation numérique. Veltigroup, société informatique de quelque 500 collaborateurs qu’il a cofondée, a rejoint Swisscom en 2015. Interview croisée. 

Quels sont les plus grands défis que vous avez identifiés dans la transformation numérique des entreprises?

Roger Wüthrich: Prenons l’automobile. Des marques comme BMW alignent les succès. Mais on voit l’impact de la numérisation sur le secteur en très peu de temps. La mobilité est désormais constamment mise au défi, avec des acteurs comme Uber et Tesla. Les opportunités du numérique multiplient soudainement les concurrents qui viennent bousculer les modèles d’affaires traditionnels. Et ils ne font pas forcément partie du secteur d’origine. La situation est la même pour tout type de sociétés.

Souvent, nos clients ne comprennent pas ce tournant et recherchent des solutions tous azimuts. Il faut réfléchir d’abord au but de sa stratégie. Puis aux possibilités d’un nouveau modèle d’affaires basé sur les nouvelles technologies; ainsi, ils auront une chance de sortir gagnants de cette digitalisation.

Les entreprises suisses sont-elles réellement prêtes à changer leur management et infrastructures? 

Nicolas Fulpius: Du moment où les entreprises se rendent compte de ce qui est en train d’arriver, nous passons maintenant à l’étape où elles commencent à agir. Or, elles ne savent souvent pas par où commencer. La numérisation en tant que telle n’est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, et ce à quoi il faut faire attention, c’est que désormais de nombreux concepts technologiques convergent – internet des objets, big data, cloud… – avec des opportunités infinies de développer de nouveaux services digitaux.

Ce qui est réellement nouveau pour une société, c’est qu’elle est touchée à tous les niveaux. Cela ne concerne plus seulement l’équipe IT. Ce sont le CEO, le CFO, et tous les acteurs qui sont désormais concernés par la chaîne de valeur. Tous doivent comprendre comment les nouvelles technologies vont changer les modèles d’affaires, la relation clients, la façon de travailler, les procédures.

La vitesse est également un facteur primordial. Les technologies se développent si vite: ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera peut-être pas dans six mois. Ce sont ces deux éléments – les opportunités infinies de la technologie et la vitesse à laquelle elle se développe – que nous voulons faire comprendre à nos clients.

Comment faites-vous au sein de Swisscom pour faire face à cette accélération des nouvelles technologies? 

RW: Nous sommes dans la même situation que toute autre société. Il faut développer une culture d’entreprise très ouverte, qui peut tester et faillir vite, pour aboutir à de nouveaux produits. C’est la clé pour être capable d’offrir des services compétents à ses clients.

C’est un écosystème qu’on offre au client : une solide connectivité et des infrastructures adaptées, comme le cloud et l’internet des objets par exemple. Nous construisons ensuite notre nouvelle proposition de valeur sur la base du nouveau modèle d’affaires. Personne ne sait quels seront les produits à succès dans cinq ans. Ils n’ont peut-être pas été inventés encore.

NF: Nous avons cette approche duale. Il est nécessaire pour nous de travailler vite et de façon itérative avec nos clients pour développer des solutions numériques. Le client doit comprendre qu’il doit lui aussi développer et tester de nouvelles idées rapidement, et aussi jeter rapidement les idées qui n’aboutissent pas.  

Comment intégrez-vous l’innovation qui émerge des start-up? 

RW: Une entreprise doit toujours garder en tête la concurrence et les services qui pourraient disrupter son core business. Même ceux qui ne sont pas de prime abord dans son secteur. C’est très important pour rester performant. 

Une politique d’open innovation est incontournable. Les start-up peuvent développer de nouvelles technologies et des modèles d’affaires bien plus vite que les grosses entreprises, qui souvent souffrent d’un lourd héritage technologique. Il faut passer au peigne fin ce qui se passe dans l’écosystème des start-up. Et viser celles qui peuvent nous aider à développer de nouveaux services, en complément des atouts de la société.

Il est primordial d’être ouvert à l’intégration de start-up dans son modèle. Un facteur clé du succès en termes de concurrence. Swisscom a une bonne relation avec les start-up en Suisse. Nous créons des synergies entre elles et nos clients, ou nous les intégrons directement dans notre stratégie.  

Comment peut-on faire évoluer l’écosystème de start-up en Suisse? 

RW: Il existe de nombreuses initiatives pour le seed stage en Suisse. Les problèmes surviennent quand la start-up grandit et qu’elle a besoin de financer cette croissance. On a de la peine à les inciter à rester en Suisse. Prenons la start-up zurichoise Get Your Guide. Elle a levé 50 millions en 2015, après s’être installée à Berlin. Il nous manque une véritable politique d’investissement dans les phases de croissance. C’est un manque que nous devons compenser rapidement, ces prochains mois et années. 

NF: Tout à fait d’accord. En Suisse, on constate qu’il y a des domaines forts dans lesquels les venture capitalists investissent naturellement: la biotech, les sciences de la vie. L’industrie du software n’est pas assez dominante, bien qu’elle soit pourtant souvent très innovante. Il reste important pour la Suisse de capturer cette innovation. 

RW: Un autre problème réside dans le fait que certaines start-up ont un focus très étroit. Quand les start-up de la Silicon Valley pitchent, on sent qu’elles veulent explorer le monde et internationaliser leurs services. Ici, on vise d’abord la Suisse, puis peut-être l’Allemagne, et ensuite peut-être ailleurs. Le focus est souvent limité. Les start-up suisses développent d’excellentes technologies et de nouveaux business models… Mais elles restent trop timides pour une vision globale. 

La guerre des talents fait rage dans les nouvelles technologies. Comment l’affrontez-vous? 

NF: La guerre des talents est devenue globale. Des multinationales chassent sans relâche les meilleurs ingénieurs en Suisse. C’est difficile d’y faire face. D’un autre côté, un hub très intéressant s’est créé où l’on voit des professionnels des TIC rester ici pour se développer. 

RW: Avec de bonnes écoles et formations, la Suisse est bien positionnée. On le voit au sein de Swisscom aussi: les jeunes professionnels recherchent désormais des projets stimulants, et moins une carrière immédiate de dirigeant d’entreprise.  

Peut-on dire désormais que Swisscom est une société numérique?

NF: On peut dire que nous avons été frappés par la numérisation plus tôt que les autres. Nous avons une avance dans ce tournant majeur. Nous nous transformons depuis maintenant sept à dix ans. Les télécoms ont été très touchés par la digitalisation. Aujourd’hui, si l’on observe la division Enterprise Customers, environ la moitié des revenus proviennent des télécommunications, et l’autre des services numériques. Très rapidement, la question ne sera plus de savoir si nous sommes une entreprise de télécoms ou une société numérique. Toutes les entreprises seront numériques d’une façon ou d’une autre.

Dino Auciello

ANCIEN RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

Lui écrire

Dino Auciello a été rédacteur en chef adjoint à Bilan, responsable de bilan.ch, de novembre 2014 à juillet 2017. Il a rejoint Bilan en 2010, après avoir terminé ses études à l’Académie du Journalisme et des Médias de Neuchâtel.

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