Bilan

«En Suisse, nous avons la capacité d'enclencher un cercle vertueux»

Bertrand Piccard et André Borschberg pilotent le projet Solar Impulse. Au-delà de l'aventure technologique, ces deux visionnaires des énergies propres veulent bousculer l'agenda des autorités pour provoquer la mise en place d'un green new deal à la Suisse. Rencontre.

Solar Impulse tourne à plein régime. Le projet en marche depuis cinq ans occupe aujourd'hui directement 65 personnes et l'équipe se prépare aux premiers essais en vol qui auront lieu en septembre. Bertrand Piccard et André Borschberg n'ont pas totalement bouclé leur budget devisé à 100 millions de francs mais l'espoir est au beau fixe. «Plus facile de décider des sponsors quand l'avion aura démontré qu'il pourra prendre son vol», s'amuse Bertrand Piccard, qui fête ce mois les dix ans de son tour du monde en ballon. Rencontre.

Bilan: Quel est le but final d'un tel projet devisé à 100 millions de francs?

Bertrand Piccard: Le but de Solar Impulse est de développer un symbole capable de promouvoir de façon attrayante les économies d'énergies et les énergies renouvelables. Notre succès ce ne sera donc pas seulement de faire le tour du monde sans carburant, mais surtout de motiver tout un chacun à mettre en oeuvre les mesures nécessaires pour diminuer sa propre dépendance aux énergies fossiles.

B: Combien de partenaires avez-vous?

André Borschberg: Nous avons une cinquantaine de partenaires, PME et instituts de recherche, que ce soit l'EPFL, les HES ou le DLR. Ce sont bien plus que des sous-traitants, comme Décision, qui fabrique les grandes pièces de l'avion et avec qui nous avons développé des nouveaux procédés de fabrication.

B: Quels sont les plus gros contrats?

AB: Avant tout Décision pour l'ensemble de la structure de l'avion. Celle-ci est proportionnellement dix fois plus légère que celle d'un planeur. La pièce principale, soit le longeron central de l'aile, mesure 61 mètres et a nécessité le travail de 10 personnes pendant 8 mois. Et du coup, Décision, qui auparavant s'était spécialisé dans les bateaux, s'ouvre un nouveau marché dans l'aéronautique.

B: Combien d'emplois directs et indirects représente Solar Impulse?

AB: Soixante-cinq personnes dans le noyau de notre équipe. Décision emploie au minimum 15 personnes sur le projet. A l'EPFL, il y a plusieurs labos en plus des 50 entreprises partenaires techniques. Donc au total environ 300 personnes impliquées d'une manière ou d'une autre. Essentiellement, en Suisse, il y a Etel à Môtiers pour le moteur, Microbeam à Yverdon pour le driver, Drivetech à Bienne pour l'électronique des panneaux solaires, et 3S qui a développé les technologies d'assemblage des cellules solaires. Aerofem, en Suisse alémanique, traite de son côté des questions d'aéro-élasticité. A chaque fois, ce sont les sociétés les plus performantes dans leur domaine avec lesquelles nous repoussons les limites. Il faut trouver des solutions meilleures d'un point de vue énergétique et surtout plus légères car la réduction de poids est pour nous un élément fondamental.

B: Des entreprises suisses d'abord'

AB: C'est logique: nous sommes proches culturellement et le tissu est très performant. Pourtant certaines technologies comme les cellules solaires qui passaient pour être le domaine du futur dans les années 70 n'ont finalement pas été développées chez nous. La Suisse, à ce sujet, a été performante en termes de recherche mais malheureusement pas de produits. L'Allemagne nous a dépassés.

BP: La recherche suisse a porté ses fruits mais les profits se sont trop souvent faits à l'étranger. C'est le passage à l'industrialisation qui a manqué. Les investisseurs n'y ont pas cru. Il aurait fallu un soutien politique pour que la vision puisse se concrétiser.

B: Pas plutôt un manque d'entrepreneurs qui ont pris des risques?

BP: Non, les lois du marché ont trop d'inertie pour qu'on puisse se contenter de les laisser agir. C'est un domaine qui nécessite un soutien politique au départ pour leur permettre d'arriver le plus vite possible à leur seuil de rentabilité. L'Allemagne a racheté depuis longtemps le courant issu de la filière renouvelable à un prix qui lui donnait les moyens de se développer. Il faut passer par ce type de subventionnement. De toute façon, arrêtons de parler de libre concurrence quand on sait que le prix de vente du pétrole ne tient pas compte de son coût de remplacement.

B: D'un point de vue technologique, qu'est ce qui va rester de Solar Impulse?

AB: Nous aurons appris à faire voler sans carburant un avion de la taille d'un Airbus, qui pèse le poids d'une voiture et qui a la puissance d'un scooter. Des applications très directes existent aussi comme le remplacement de satellites géostationnaires pour des pays en voie de développement. Au-delà, dans chaque domaine, nous avons acquis un savoir-faire permettant d'augmenter le rendement de tous les composants de la chaîne énergétique.

B: Votre projet va servir à améliorer l'image de la Suisse à l'étranger. Quelle est-elle cette image d'ailleurs?

BP: Elle est différente de ce que nous croyons. Nous pensons avoir l'image d'un pays hautement technique, très en avance sur son temps. Mais les étrangers ont souvent une vision beaucoup plus négative. Ils pensent que nous sommes un pays de vaches et de banques, qui profite de sa position de repli sur lui-même pour se faire de l'argent. Il faudrait encore mieux expliquer qui nous sommes. De l'autre côté il faudrait aussi que nos autorités voyagent un peu plus, qu'elles arrêtent le wishfull thinking et se confrontent à la réalité vue de l'extérieur.

B: Quel enseignement tirez-vous de la crise?

BP: Le monde a vécu ces dernières années à crédit sur le dos de la nature et de l'avenir en consommant son capital, à savoir des matières premières non renouvelables. Nous avons ainsi construit un château de carte où l'argent ne produisait que de l'argent mais ni infrastructures ni richesses. La crise est salutaire: elle nous oblige à recréer une économie réelle et si possible plus durable.

B: Quelle mesure faudrait-il prendre?

BP: L'argent injecté pour relancer l'économie devrait servir à créer un grand nombre de places de travail dans les domaines suivants: la construction de centrales d'énergies renouvelables pour produire chez nous 20 à 30% de nos besoins énergétiques, et l'isolation des bâtiments et l'assainissement des chauffages, ce qui permettrait d'économiser en tout cas 25% de l'énergie dépensée aujourd'hui. Nous savons que chaque franc non dépensé à l'étranger pour l'achat de pétrole est dépensé à l'intérieur du pays. Le pouvoir d'achat s'en trouvera relancé. C'est gagnant-gagnant-gagnant. Il faut enclencher ce cercle vertueux. De cette manière nous ressortirons de la crise avec des infrastructures beaucoup plus rentables, écologiques et modernes.

B: Quel type de centrales?

BP: Il y a des endroits en Suisse où on peut faire de l'éolien, du solaire ou de la géothermie, et partout on peut faire de la biomasse. Il faut aussi réaliser des économies d'énergie même si certains lobbies prétendent encore que c'est inutile. C'est incroyable: nous partons du principe que nous allons augmenter notre consommation énergétique de 2% chaque année. Alors que nous pouvons très bien à l'inverse baisser notre consommation de 2% chaque année grâce aux nouvelles technologies, avec tous les profits qui en découlent pour nos entreprises.

B: Vous sensibilisez les autorités à ce thème?

BP: C'est un des buts de Solar Impulse. Mais c'est parfois décourageant. Imaginez-vous que le fonds de promotion des énergies solaires a été épuisé le premier jour où il est entré en vigueur. Il est resté 2889 projets qui n'ont pas trouvé de financement.

AB: L'investissement dans les énergies renouvelables peut être très rentable en réduisant notre dépendance vis à vis à de l'extérieur, en développant l'industrie d'exportation et en proposant une autre image de la Suisse.

B: Les gens oublient vite et ils n'ont pas envie de changer de comportement. La résilience ne vous inquiète pas?

BP: Le grand public comme personne d'ailleurs n'a spontanément envie de changer de comportement. C'est pour cela qu'il faut des visions politiques, des lois, des incitations économiques et des exemples comme le film d'Al Gore, Solar Impulse et d'autres. C'est seulement cela qui incitera les gens à changer. Le prix du pétrole bas, c'est d'ailleurs une catastrophe pour l'industrie pétrolière elle-même. A 40 dollars le baril, personne ne veut investir dans des infrastructures de pompage et de prospection, ce qui fera rebondir le prix d'ici quelque temps. Si nous ne faisons pas ce qui est nécessaire dans le domaine des énergies renouvelables, nous connaîtrons une période où l'énergie bon marché n'existera plus. Pour l'économie, ce sera bien pire que les problèmes bancaires actuels.

B: Une mesure à prendre tout de suite si vous étiez au Conseil fédéral'

BP: Des Etats généraux sur l'énergie, la finance et l'économie actuelle. C'est-à-dire une réunion de tous les partis politiques pour sortir des idéologies qui paralysent le système pour prendre les décisions qui s'imposent, quel que soit le parti qui les propose. Il y a de bonnes idées partout mais aussi de très mauvaises. A gauche comme à droite. Chaque côté doit faire des concessions: paradoxalement, il faut davantage d'intervention de l'Etat si l'on veut sauver le libéralisme! Il ne faut pas investir dans des entreprises qui proposent des produits que plus personne ne veut. Il faut éviter le chômage en donnant du travail à des gens qui vont moderniser les infrastructures pour les rendre plus rentables et écologiques.

B: On vous utilise comme étendard alors que la Suisse n'est pas en pointe dans ce combat. Paradoxe?

BP: Solar Impulse est un symbole au service de ceux qui veulent l'utiliser pour promouvoir honnêtement cette vision. C'est pour cela que la Commission Européenne a décidé de nous parrainer.

B: Bertrand Piccard, vous êtes psychiatre: qu'est ce qui vous rend fou?

BP: L'imprévoyance et le manque de responsabilité des gens qui ont réussi à détruire l'économie mondiale en si peu temps. Il faut arrêter de croire que ceux qui sont à la tête d'une grande société ou d'un grand pays sont forcément éclairés. Nous avons besoin de retrouver une vision et une force politique pour adopter un changement de cap.

Étapes du projet

1999: Début des premières réflexions de Bertrand Piccard sur le projet. 2003: Rencontre avec André Borschberg, étude de faisabilité à l'EPFL et annonce du défi. 2004-2006: Développement du concept. 2007-2008: Design et fabrication du prototype.  2009-2010: Présentation de l'avion HBSIA le 26 juin à Dübendorf. Vols tests et premiers vols de nuit. 2010-2011: (prévisions) Construction de l'avion HBSIB. 2011-2012: (prévisions) Traversée de l'Atlantique et tour du monde.

Un avion hors norme, symbole des énergies renouvelables Le produit «Notre projet est de montrer le potentiel de l'efficacité énergétique au moyen d'un avion qui doit faire le tour de la planète sans carburant. Nous présentons en fait un exemple de ce que peuvent réaliser les nouvelles technologies pour économiser les énergies en maintenant la qualité de vie.»

Le début

«1999, c?est la première idée de Solar Impulse. Ces thèmes, le Club de Rome les avait exposés en 1980 déjà. La prise de conscience mondiale n'a lieu qu?aujourd'hui, avec trente ans de retard.»

Le prix

«Budget total: 100 millions. L'avion, c?est 10 millions, tout le reste c?est 65 salaires dans l'entreprise et la recherche qui l'accompagne.»

Photo: Bertrand Piccard et André Borschberg / © D.R.

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