Bilan

«Des millions de vues rapportent très peu d'argent»

Alors que se tient ce week-end à Palexpo à Genève la première édition du Royaume du Web, son directeur artistique Bertrand Saillen fait le point sur l'économie des youtubeurs et autres influenceurs via la vidéo en ligne.

Bertrand Saillen propose aux talents de la vidéo en ligne de relever un nouveau challenge en apprivoisant la scène et le contact direct avec le grand public.

Crédits: Image: Tony Kunz

Certains sont des stars et leurs prénoms suffisent à pousser des millions d'internautes vers YouTube ou les réseaux sociaux: Norman, Cyprien, le Grand JD ou Dear Caroline publient chacun à son rythme des clips humoristiques, des conseils de maquillage, des témoignages depuis les zones de guerre... En une décennie, les youtubeurs ont pris la relève des humoristes de la télévision traditionnelle et les plus célèbres d'entre eux sont courtisés par le cinéma ou les marques cherchant des égéries publicitaires. Cependant, c'est sur les portails de vidéo en ligne et les réseaux sociaux que ces nouveaux princes de la vidéo en ligne continuent de cartonner.

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Désireux de leur offrir un nouveau challenge, Bertrand Saillen et Palexpo à Genève ont organisé le Royaume du Web, un festival sur deux jours qui se tient samedi 6 et dimanche 7 mai avec plusieurs dizaines de ces petits génies. A la tête de l'agence Mediaprofil et déjà créateur du Swiss Web Festival, Bertrand Saillen est un expert de la vidéo en ligne et de ses codes. Voici quelques mois, il a créé avec Vincent Antonioli et David Labouré l'agence Debout sur la table destinée notamment à développer des contenus avec des talents du web.

Bilan: Comment se présente cette première édition du Royaume du Web?

Bertrand Saillen: C'est un énorme challenge. Un défi pour tout le monde. Pour Palexpo, même s'ils ont l'habitude d'accueillir de gros événements, mais là ils se lancenz sur un format nouveau. Pour moi de construire un concept artistique de A à Z, mais aussi de le faire comprendre au grand public afin qu'il comprenne ce qu'il va trouver là: les jeunes sont fans des youtubeurs et autres influenceurs en ligne, mais il y a un fossé générationnel avec leurs parents qui n'ont pas tous ces codes; il faut donc leur faire comprendre le concept. Il ne s'agit pas de faire un salon à selfies et à dédicaces. Quand on organise un festival musical, on ne propose pas aux fans de venir voir des artistes qu'ils écoutent en ligne ou sur supports physiques de venir prendre des selfies: là c'est comparable, on veut prendre chaque youtubeur et voir ce qu'il a envie de faire, et le transposer sur scène ou en live, mais avec une multitude de formats. Car c'est là le troisième défi: pour ces talents, il faut sortir d'un certain confort ou du moins des habitudes face caméra pour interagir avec leur public. Le Grand JD va ainsi organiser une séance d'épluchage de mandarines avec les pieds et il va inviter des spectateurs à le rejoindre sur scène. Pour d'autres, on va faire du doublage de séries TV en direct mais en mode décalé, humoristique. Et on va même filmer le public et diffuser ces images afin que des artistes imaginent des doublages loufoques. Ailleurs, nous aurons des «boîtes à clash»: le public entrera dans des petites pièces et les youtubeurs vont les vanner, puis ce sera au tour des fans de «clasher» les stars.

Tous les talents ont-ils accepté ce défi?

Non, certains ont décliné notre invitation. Certains ne sentaient pas le concept et d'autres ont préféré voir comment la première édition allait se dérouler. Mais globalement, l'immense majorité a accepté de relever le défi. Nous aurons une quarantaine de talents du web, essentiellement de Suisse et de France. Avec quelques stars dont chaque vidéo est vue des millions de fois comme Norman ou Le Grand JD, d'autres plus jeunes ou sur un créneau plus spécifique. Mais le casting est vraiment excitant pour une première.

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Y a-t-il également une envie de pivoter le business ou de le diversifier pour ces youtubeurs?

Il n'y a pas vraiment encore de démarche économique de la part des youtubeurs. Il y a certes des cachets pour les artistes qui seront là, c'est évident. Mais rien de démesuré. Et surtout pas de nature à bouleverser leurs revenus. Peut-être que, d'ici dix ans, on arrivera à développer pour les influenceurs vidéo en ligne comme pour les musiciens et chanteurs, une part de revenus liés aux spectacles en live sur scène. Mais aujourd'hui c'est encore trop précoce.

D'où ces artistes, influenceurs et humoristes tirent-ils leurs revenus actuellement?

Il faut déjà casser une idée reçue: même avec des millions de vues, il est très difficile de générer des revenus confortables de la part des portails de diffusion comme YouTube, Dailymotion, Vimeo, ou des réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter. Sans citer de nom, je peux raconter que je connais un youtubeur qui est allé tourner une vidéo à l'autre bout du monde, qui a fait plusieurs centaines de milliers de vues en quelques jours, mais le site sur lequel elle était diffusée ne lui a reversé que quelques centaines de francs, même pas de quoi se rembourser le billet d'avion. Alors qu'il y avait un énorme travail de documentation, de préparation, du matériel à acheter, du temps passé à filmer, à monter le clip,... Même des millions de vues rapportent très peu d'argent. Il n'y a que quelques stars du web anglo-saxonnes qui peuvent en vivre confortablement. Pour les autres, les revenus viennent avant tout des partenariats liés avec des marques, des chaînes de télévision, des groupes de médias,... C'est ça qui permet à plus de 90% des youtubeurs de vivre de leurs créations ou du moins d'en tirer un revenu d'appoint.

Avez-vous intégré cette dimension au Royaume du Web?

Absolument pas. Nous avons été catégoriques dès le début: les youtubeurs viennent sans leurs marques sur ce week-end. Il y a des sponsors sur l'événement mais ce sont les sponsors de l'événement et il n'y a pas de volonté de faire aboutir de nouveaux partenariats ou sponsorings durant ces deux jours. Nous voulions vraiment être dans la création artistique et le plaisir qu'elle génère, sans être influencés par des marques. Par contre, pour les youtubeurs, il y a clairement une notion de réseautage: ce sont des influenceurs et ils aiment se rencontrer, échanger, discuter. Ce week-end, en coulisses, il y aura des soirées entre talents. Peut-être que cela donnera naissance à des vidéos entre eux? Mais n'oublions pas que nous avons affaire à une grande variété de profils, depuis les influenceurs individuels qui se filment seuls dans une chambre, et ceux qui ont mis sur pied une véritable petite entreprise avec des équipes autour d'eux.

Face à l'émergence de cette nouvelle scène, quel impact pour l'économie traditionnelle?

Il n'y a pas qu'un impact mais plusieurs. Déjà, il faut comprendre que nous sommes tous touchés par le phénomène de la scène digitale au sens large, des médias aux hôteliers en passant par les chauffeurs de taxi. Et dans cette vague, les influenceurs touchent de nombreux secteurs. Car la force de ces youtubeurs, c'est de créer des contenus sur tout ce qui les touche, sans se limiter à un secteur. Certains vont donc sur des champs de bataille pour témoigner de l'actualité, d'autres parlent de cosmétiques, d'autres encore évoquent les élections et d'autres écrivent et jouent des sketches. Ils ne se posent pas de limites et aiment casser les codes, gagnant une audience très forte auprès des jeunes, parfois au détriment d'autres médias et activités. Il y a aussi un autre impact: des dirigeants d'entreprises pourraient s'inspirer de ces talents du web. Déjà car ils ont une capacité à réagir très vite et à s'adapter à de nouvelles situations, à de nouvelles plateformes, à des formats innovants,... ce qui leur permet de bousculer les acteurs établis dans de nombreux domaines. Un autre aspect dont certaines entreprises pourraient s'inspirer, c'est la capacité à assumer aussi bien leurs forces que leurs faiblesses. On l'a vu avec certains youtubeurs qui ont généré des réactions négatives et ont rapidement publié d'autres vidéos pour expliquer qu'ils avaient fait des erreurs. Dans un univers où les entreprises ont lissé à l'extrême leur communication depuis une trentaine d'années en éliminant tout droit à l'erreur et toute faiblesse, c'est rafraîchissant de voir des influenceurs vivre sereinement leurs failles et les assumer.

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Le Royaume du Web, samedi 6 et dimanche 7 mai à Palexpo à Genève.

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Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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