Bilan

«Biocartis crée le Nespresso de la médecine génétique»

Il n’a fallu que trois ans à Biocartis pour passer de la création à la consécration. Fondée en 2007 par le serial entrepreneur d’origine belge Rudi Pauwels, cette start-up du parc scientifique de l’EPFL vient de recevoir le Prix 2010 par BioAlps, le cluster des sciences de la vie en Suisse occidentale. Il faut dire que Biocartis avance au galop dans un domaine sur le point d’exploser: la médecine personnalisée, autrement dit des thérapies adaptées en fonction du profil génétique et plus largement moléculaire de chacun d’entre nous.

Il y a un an, Biocartis levait ainsi 10 millions d’euros auprès d’investisseurs spécialisés comme Biovest et Aescap Venture. Moins de six mois plus tard, c’était 30 millions. Et cette fois auprès d’entreprises pharmaceutiques telles que Johnson & Johnson et Debiopharm. Un succès qui s’explique par l’incroyable avancée technologique auquel est parvenue la start-up. Ses systèmes miniaturisent les outils de diagnostics des grands laboratoires de recherche dans l’équivalent d’un PC. Elle peut effectuer en parallèle des batteries de diagnostics et le pourra plus encore demain afin de suivre le rythme frénétique des découvertes de gènes et autres molécules qui «signent» une maladie et indiquent pour quels patients spécifiques correspondront des traitements quasiment sur mesure.

Entre des discussions avancées avec des partenaires pharmaceutiques et le lancement prochain d’une première usine, Rudi Pauwels nous explique comment son entreprise se retrouve au cœur de ce qui pourrait être l’une des plus grandes révolutions médicales de tous les temps.Bilan Comment êtes-vous venu à l’idée de médecine personnalisée?

Rudi Pauwels C’est une expérience assez personnelle. Dans les années 1990, avant même que le terme n’existe, j’ai été approché par un ami dont une relation, un médecin, était en train de mourir après avoir été infectée par le virus du sida. Sans thérapie adaptée, il ne lui restait plus que quelques mois à vivre. A cette époque, je dirigeais Tibotec, une entreprise que j’avais créée pour développer de nouveaux médicaments contre le sida. Nous avions aussi mis au point une technique pour mesurer la résistance du virus aux médicaments existants.

B Un outil de diagnostic, autrement dit?RP En quelque sorte, et cette association de tests très précis permettant de sélectionner des médicaments adaptés préfigurait ce qu’on appelle aujourd’hui la médecine personnalisée. Nous avons testé le sang de ce docteur et avons constaté que la variété de son virus était résistante aux médicaments existants. Nous nous sommes donc précipités pour tester ce virus vis-à-vis des médicaments que nous étions alors en train de développer et les résultats ont été au-delà de tout espoir. Pour moi, c’était une révélation.B Comment cela?RP Nous sommes en train de passer d’une époque où les choix des traitements étaient basés sur les symptômes à une médecine basée sur le diagnostic moléculaire. Cette technique que nous avions pour tester la résistance des virus VIH m’a conduit a créé une deuxième entreprise, Virco. Avec elle, nous sommes sortis du cycle d’essais et d’erreurs jusqu’à ce que l’on trouve le bon médicament contre une souche ou un autre au virus du sida. Grâce à un diagnostic moléculaire du virus lui-même nous sommes devenus capables d’adapter le traitement à chaque patient.

 

BIOCARTIS Depuis le campus de l’EPFL, la start-up démocratise le diagnotic moléculaire.

 

B En quoi cette idée de personnalisation a-t-elle abouti à ce que Biocartis fait maintenant?RP Je me suis rendu compte que les diag-nostics moléculaires non pas seulement d’un virus ou d’un autre agent pathogène mais des individus eux-mêmes allaient changer le fondement même de notre manière de pratiquer la médecine. Le génome de l’homme achevait alors d’être séquencé. Les processus moléculaires des maladies commençaient pour la première fois à être compris et le nombre de biomarqueurs qui permettent de caractériser très précisément ces maladies et les patients commençait à exploser. Nous allions devenir capables non seulement de diagnostiquer ces maladies, mais de les prévoir et donc de les traiter, voire de les prévenir. Avec tous les bénéfices que cela implique non seulement pour les patients mais aussi pour la société. En même temps, ce dont je me rendais compte, c’est que les outils technologiques capables de démocratiser ce qui se passait dans les laboratoires de pointe n’étaient pas là.B Et vous les avez trouvés à Lausanne?RP Oui. J’ai vendu mes entreprises à Johnson & Johnson en 2002. Peu après, j’étais à la conférence Nanotech à Montreux qui est conseillée sur le plan scientifique par le professeur de microtechnique de l’EPFL, Philippe Renaud. Au bar de l’hôtel, nous avons discuté tard des possibilités que les nanotechnologies résolvent les difficultés que j’avais identifiées. Il m’a alors proposé de venir dans son laboratoire pour voir comment adapter le know-how de ses ingénieurs aux sciences de la vie. Il m’a proposé de rester un an. J’y suis resté trois ans, ce qui m’a donné la possibilité de me familiariser avec une gamme de disciplines liées à la nanotechnologie et à la microfabrication. Puis, j’ai réalisé que nous étions prêts pour créer une nouvelle entreprise, en l’occurrence Biocartis.B Qu’aviez-vous à l’époque?RP Essentiellement ce qui sera la deuxième génération de nos produits (lire encadré). La microélectronique et en particulier l’industrie des semi-conducteurs ont poussé la miniaturisation aux limites. C’est ce savoir-faire qu’utilise Biocartis. En substance, nous développons un instrument bon marché, facile d’emploi et qui intègre dans un dispositif compact les mêmes grands outils de diagnostics moléculaires utilisés dans la recherche aujourd’hui. Cela signifie aussi vitesse, fiabilité et multiplexage, autrement dit la possibilité de mener plusieurs expériences en parallèle à partir du même échantillon et quel que soit cet échantillon (sang, salive, urine, tissus solides notamment).B Pas des petits défis…RP Non. Techniquement, le multiplexage est ce qui nous a donné le plus de mal. Nous devions pouvoir détecter différents types de biomarqueurs caractéristiques d’une maladie. Mais en même temps, à la fin, il faut que notre système soit simple comme une machine Nespresso. Vous introduisez votre cartouche jetable qui contient tous les tests nécessaires à une pathologie spécifique et les informations s’affichent sur un écran tactile, capable de communiquer avec le système d’informations médicales. Il y a 27 brevets sur cette cartouche. Elle peut effectuer 25 expériences et donner ses résultats en quelques minutes. En résumé, nous avons miniaturisé un grand laboratoire en quelque chose qui ressemble à un PC. Et, comme le PC, ce dispositif va diminuer radicalement les coûts des diagnostics moléculaires.

B De quel ordre?RP Dix ou plus. Le prix de notre système doit encore être finalisé d’ici à son lancement au second semestre 2012, mais ce sera moins de 50 000 francs. Un équipement équivalent vaut entre 400 000 et 500 000 francs. S’ajoute à cela que notre philosophie «Nespresso» va diminuer les coûts opérationnels.B Pourquoi cette question des coûts est-elle si cruciale?RP Quatre-vingt-dix pour cent des laboratoires hospitaliers ne peuvent pas se payer le diagnostic moléculaire aujourd’hui. Il faut une technologie de rupture pour que cela devienne une procédure de routine. S’ajoute à cela la pression du remboursement par les assurances-maladie. De plus en plus, ces dernières ne voudront plus prendre en charge un médicament inefficace. Surtout, si on peut déterminer l’efficacité avant, grâce à un diagnostic moléculaire ou génétique.B Selon vous, ces nouveaux diagnostics auraient le pouvoir de freiner l’inflation des coûts de la santé?RP Nous sommes dans une phase d’accélération sans précédent des découvertes médicales. Grâce à la découverte de nouveaux biomarqueurs au niveau génétique ou encore protéomique à l’association de la signature spécifique de ces biomarqueurs avec une maladie, nous devenons capables de la diagnostiquer beaucoup plus tôt, voire de la prévenir. Du point de vue des coûts, rien n’est plus efficace que la prévention. Ensuite, quand la maladie est là, nous prédirons aussi beaucoup mieux la réponse à un traitement personnalisé pour chaque patient. En d’autres termes, il devient possible de classifier les patients en fonction d’un diagnostic moléculaire pour ne leur donner que la thérapie la plus adaptée. Et cela aussi c’est très efficace non seulement médicalement mais économiquement.

PIONNIERS Nader Donzel et Rudi Pauwels, cofondateurs de Biocartis.

 

DANS LA BOÎTE NOIRE DE BIOCARTIS

Le premier instrument que va commercialiser Biocartis se fera sous le nom de code MDx. En partie réalisé sur la base de travaux rachetés à Philips, cet appareil se concentre essentiellement sur la miniaturisation et l’intégration des outils de diagnostics moléculaires utilisés aujourd’hui par les laboratoires des grands hôpitaux de recherche. Il a été ainsi décidé délibérément de ne pas introduire de nouveaux tests avec de nouveaux biomarqueurs afin de ne pas alourdir le processus d’autorisation de mise sur le marché.

Cela ne signifie pas pour autant que cette technologie ait été simple à mettre au point comme en témoignent les 27 brevets protégeant les cartouches jetables. Par exemple, pour traiter des échantillons liquides comme le sang, mais aussi solides comme certains tissus cancéreux, Biocartis a développé une technique d‘ultrason qui liquéfie un échantillon solide en 40 secondes.

Avec sa seconde génération de technologie largement développée en collaboration avec le laboratoire de microtechnique du professeur Philippe Renaud à l’EPFL, on entre dans la science-fiction. Là le nombre de tests qu’il est possible d’effectuer simultanément explose pour des diagnostics ultrasophistiqués. Des microporteurs taillés dans du silicium circulent ainsi dans des canneaux aussi fins que des cheveux placés dans la cartouche de tests en plastique. Quand l’échantillon est introduit dans le canal, ces microporteurs liés chimiquement à des protéines ou d’autres molécules signalent la présence de certains biomarqueurs ou groupes de biomarqueurs symptomatiques d’une maladie ou d’une prédisposition à un traitement particulier.

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