Bilan

42, l’école de la génération Z

L’école d’informatique lancée par le patron de Free, Xavier Niel, n’est pas que pour les geeks de 18 à 30 ans. C’est une révolution pédagogique.
  • 42 comptes

    1700 étudiants. 40% d’entre eux n’ont pas le bac.

    Crédits: William Beaucardet
  • Xavier Niel, le patron de Free, a sorti 60 millions de sa poche pour lancer 42 en mars 2013.

    Crédits: Dr

«Bienvenue Arnaud. Au revoir Céline.» Dès l’entrée dans 42, l’école fondée il y a un an et demi à Paris par Xavier Niel, le patron de l’opérateur télécom Free, on est plongé dans une ambiance très différente de celle des universités classiques. Les élèves sont automatiquement salués par leur prénom lorsqu’ils franchissent le portillon. Dans les escaliers, des serviettes sèchent sur la rambarde. «C’est parce que l’école est ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, explique Virginie Novais, chargée des relations avec les entreprises. Les étudiants viennent quand ils veulent et peuvent prendre leur douche sur place.»

On savait déjà qu’à 42 la scolarité était entièrement gratuite et qu’aucun diplôme n’était nécessaire pour entrer et aucun reconnu par l’éducation nationale à la sortie. Mais on n’est pas au bout de ses surprises. Il n’y a ni profs, ni cours, ni notes. Toute la pédagogie est basée sur des projets. Une centaine que devra conduire chacun des 1700 étudiants au cours de leur scolarité. Prescrits par l’équipe pédagogique ou ramenés de leurs stages en entreprise (dix mois en tout) par les étudiants sous forme de challenges, ces projets sont très concrets.

Cela va de refaire les fonctions de base de la librairie du langage C à créer une messagerie de type Skype à partir de zéro en passant par une application pour diviser par six les trajets des infirmières de l’Hôpital de la Salpêtrière. Pour les mener à bien, les étudiants n’ont d’autres choix que d’aller chercher l’information sur les forums et les MOOCs d’internet, auprès de leurs camarades, voire dans l’écosystème éducatif parisien. Car 42 n’enseigne pas seulement le développement informatique mais quelque chose que l’on pensait ne pas pouvoir apprendre: la créativité.

Elève depuis la rentrée 2014, Arnaud explique cette pédagogie. Lui est venu à 42 de Lausanne en passant par les écosystèmes de start-up de Genève, San Francisco et Shenzhen après avoir abandonné le gymnase à 16 ans. Comme lui, 40% des élèves n’ont pas le bac. Et comme lui ils ont souvent appris l’existence de 42 via Twitter ou le web.

Avec 50  000 autres candidats, Arnaud a passé les tests de logique en ligne et fait partie des 20 000 qui les ont réussis pour se retrouver, l’été dernier, avec 3000 autres dans la Piscine. Un mois de sélection où l’on reçoit chaque matin à 8  h  42 un PDF contenant de 5 à 20 exercices qu’il faut rendre dans les dix-huit heures. Cela lui a appris que quand il faut travailler quinze heures par jour on doit apprendre à gérer son temps mais aussi à collaborer avec les autres. «Outre les exercices et des examens, la sélection repose sur l’appréciation des autres élèves. On vote pour 10 personnes à la fin de la Piscine.»

Ecole de geeks ou de sorciers?

A côté de la collaboration, la gamification est au centre de cette expérience pédagogique. «Ici on évolue comme dans les niveaux d’un jeu en gagnant des points d’expérience», explique Arnaud. «La créativité se développe dans la zone de plaisir», insiste Nicolas Sadirac, le directeur.

Sur leurs sites, les élèves peuvent ainsi afficher des «hauts faits», des récompenses obtenues lors des hackatthon (des concours de développement informatique) qu’organise l’école avec des entreprises chaque semaine. L’interaction avec les entreprises est au cœur du projet de 42, qui reçoit 3 ou 4 entrepreneurs du numérique par semaine, comme Tony Fadell, de Nest, qui a beaucoup impressionné Arnaud.

Il faut dire qu’à l’origine l’idée de cette école est partie de l’histoire d’une jeune fille qui vendait des hamsters et qui a suivi la web@cademy, une formation destinée aux jeunes qui ont décroché à l’école, créée par Nicolas Sadirac, qui dirigeait alors l’école privée d’informatique Epitech. Identifiée par Free qui l’a décelée comme une employée clé, le destin de cette jeune femme va amener Xavier Niel à s’interroger sur les moyens de former ces talents exclus du système éducatif traditionnel.

Avec Nicolas Sadirac et d’autres patrons du numérique français, il fonde 42 en mars 2013 sur la base d’un financement de sa poche de 60 millions d’euros sur dix ans. «Il manque 100  000 développeurs informatiques aux entreprises du numérique en France, explique Nicolas Sadirac. Certes, il y a 60  000 informaticiens au chômage, mais ils ont été formés pour numériser des process industriels. C’est très structuré mais peu inventif. Les besoins concernent le reste de l’économie, celle qui est en train d’être réinventée par le numérique. Or là, vous avez besoin de gens pointus mais aussi créatifs et collaboratifs.»

C’est bien ce que semble produire la pédagogie de 42. Non seulement ses élèves ont reçu 11 000 propositions de stages en entreprise, mais ils ont déjà créé 11 start-up, un incubateur et développé des applications pour des entreprises comme L’Oréal. «Ils trouvent des algorithmes qui sont parfois meilleurs que les nôtres et ont même développé un patch de sécurité qu’Apple a intégré», affirme Nicolas Sadirac.

Du coup, la pédagogie développée par 42 commence à faire école. Un système de franchise se met en place avec une école sur le modèle de 42 à Cluj en Roumanie, une autre en Ukraine et une autre en discussion au Koweït. D’autres institutions comme la D-School de Stanford dans le design ou le CRI dans la biologie ont aussi inventé des approches pédagogiques semblables. Et cela va certainement se multiplier. Parce que, avec l’arrivée de la génération Z, née avec internet et le mobile, le modèle classique de diffusion des savoirs ne fonctionne plus.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

Du même auteur:

«Le prochain président relèvera les impôts»
Dubaï défie la crise financière. Jusqu'à quand'

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."