Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Photobastei propose la plus grande exposition Vivian Maier

Crédits: Vivian Meier/Photobastei

On connaît l'histoire, qui tient du grand mélodrame. Vivian Maier est morte en 2009 à Chicago dans la misère, alors que l'homme l'ayant découverte la cherchait partout en Amérique. John Maloof avait en effet acquis par hasard en 2007 dans une vente une grande partie de ses négatifs photographiques. La Franco-Américaine n'avait plus les moyens de payer le loyer de son dépôt. Tout s'était retrouvé à l'encan. Encore beau que ce ne soit pas à la poubelle! 

De nombreux livres, une quantité incroyable d'expositions et même un long-métrage cinématographique ont raconté depuis la vie de cette femme secrète, née en 1926. Elle avait exercé la profession de nurse dans de riches familles dès la fin des années 1940. Indépendante d'esprit, cultivée, l'employée avait ainsi formé plusieurs générations d'enfants jusqu'à ce que l'âge la mette sur la touche. On a parlé à son propos de «Mary Poppins», qui est une comédie. Moins connu aujourd'hui (ce fut pourtant le plus gros succès commercial des années 1940 en France), «Le voile bleu» ressemblerait davantage à la fin de vie de Vivian. La conclusion est d'ailleurs identique. Retrouvée par trois garçons qu'elle avait élevés, alors qu'elle était quasi SDF, l'ex-nurse a été logée par eux dans un studio jusqu'à l'accident fatal qui la conduira à l'hôpital.

Noir et blanc en carré

Les frères Greenberg savaient d'expérience qu'elle photographiait, mais ils n'avaient jamais vu ses images. Leur gouvernante ne les tirait apparemment pas. Il n'existe d'elle aucun «vintage». Elle en avait pourtant pris 120.000 clichés lors de ses promenades. Tout le travail de Vivian Maier a en effet été produit dans la rue. Noir et blanc. Images carrées. Il semble qu'il y ait eu de la couleur à la fin, mais le public ne l'a pas encore vue. Il faut dire que son succès est exploité par John Maloof (qui a connu quelques procès d'héritiers, il y a toujours des héritiers et des avocats en Amérique...) en jouant de la nostalgie. Les années 50 et 60 possèdent quelque chose de magique. Il en va du reste de même pour Robert Frank, ou Gary Winogrand, montré au Jeu de Paume parisien en 2014. 

Au printemps 2014, Vivian Maier se voyait proposée à la Bibliothèque de Fribourg. La revoici au Photobastei de Zurich. Une sorte d'Usine genevoise, en plus «urf», avec une école autonome, mais le tout en très propre. Le Photobastei dirigé par Romano Zerbini peut ainsi proposer des exposition courtes (en général un mois), mais souvent prestigieuses, recevant la «schickeria» alémanique. D'où les prix de l'actuelle rétrospective, où le public peut passer commande. Suivant les numéros d'un tirage à 15, les prix vont de 3200 francs à 8200. Lorsque l'édition est épuisée, nous entrons dans le marché libre de la revente. Certaines icônes de Vivian sont ainsi déjà cotées à 9.500 francs, alors qu'il s'agit de tirages modernes ayant échappé (pour des raisons évidentes) au contrôle de l'auteur...

Des images inédites

Présenté comme «la plus vaste exposition jamais dédiée à l'artiste» avec 164 tirages, «Vivian Maier, Taking the Long Way Home» a le mérite de contenir des œuvres inédites, ou peu vues. Il faut dire que le stock est énorme. Il convient aussi de préciser que la photographe n'a pas donné qu'une centaine d’œuvres fortes. Ce qui surprend, c'est au contraire leur nombre, avec des caractéristiques communes. Vivian tient son appareil sur la poitrine, ce qui détermine la prise de vue. Elle attaque de manière frontale. C'était plus facile dans une époque sans droit à l'image. Elle se décide vite, en cadrant d'instinct. Il y a enfin le regard. Nous sommes loin de la «photo humaniste» française, toujours sentimentale. Je n'irai pas jusqu'à parler de froideur. Mais l'artiste, car c'en est bien une, sait se montrer compatissante avec les humbles en toute simplicité. Elle constate. 

Choisies par David Blockwitz en accord avec John Maloof, les images sont plus ou moins regroupées par thèmes. On aurait aussi pu imaginer de les classer par ordre (approximatif) de création. Le visiteur y voit le Chicago des années 50 et 60, avec ses grosses voitures, ses dames chapeautées, ses exclus et ses signes de modernité un peu trop rutilants. Beaucoup d'enfants, ce qui peut sembler logique pour une nurse. Photobastei a du reste imaginé une salle pour son très jeune public, où ces images-là sont présentées à leur hauteur. Le reste se voit bien sûr accroché de manière normale pour que le public, très nombreux, ne se bouscule pas derrière contre derrière.

Une carrière hors institutions

Il reste à souhaiter que la Franco-Américaine (de père Autrichien, ce qui complique les choses) bénéficie une fois d'un hommage dans un vrai musée. On reste en effet surpris. Vivian n'a eu en Suisse ni l'Elysée, ni le Fotomuseum de Winterthour. En France, elle n'a joui ni d'un Arles, ni d'une Maison européenne de la photographie. Le Jeu de Paume l'a bien montrée, mais hors les murs, à Tours. C'est comme si les institutions officielles rejetaient cette gloire, qui ce sera finalement faite sans elles. Elles ont raté le coche au bon moment.

Pratique

«Vivian Maier, Taking the Long Way Home», Photobastei, 125, Sihlquai, au deuxième étage, jusqu'au 3 avril. Tél. 044 240 22 00, site www.photobastei.ch Ouvert du mardi au samedi de 12h à 21h, le dimanche de 12h à 18h. Pas de fermeture à Pâques, mais certains jours clôture à 18h.

Photo (Vivian Maier/Photobastei): L'un des nombreux autoportraits de Vivian Maier fait l'affiche à Zurich. L'image est ici recadrée.

Prochaine chronique le vendredi 25 mai. Les Chinois de la Collection Sigg reviennent à Berne, où ils occupent deux musées.

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