Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Mur, frise et mural, le Kunshaus est complètement Miró

Toute histoire a une préhistoire. En 1972, le Kunsthaus de Zurich inaugurait un mur de 253 carreaux de céramique, cuits par Artigas, Cette œuvre de Miró se trouvait alors devant la façade du musée. Signe des temps, le soir du vernissage se déroulait à quelques mètres de là une manifestation anti-franquiste. Le dictateur espagnol était encore vivant. Il semblait même vampiriser le sang de ses adversaires. Deux ans après, l'artiste pouvait ainsi donner un triptyque intitulé «L'espoir du condamné à mort». Une mort assez horrible, le garrot. 

Si le Kunsthaus a eu droit à cette création décorative, aujourd'hui située dans le patio, derrière la cafétéria, c'est grâce à Gustav Zumsteg. Un homme à qui le directeur Christoph Becker entendait faire un hommage appuyé le jour du vernissage, le 1er octobre. «Il aurait eu 100 ans dans quelques jours». Le Zurichois n'a pas été que le propriétaire de la Kronenhalle, où les dîneurs pouvaient manger sous de vrais Chagall et de vrais Bonnard. Le directeur des soieries Abraham, utilisées par toute la haute couture française, était un donateur, un mécène et l'animateur de l'«Association des Amis des Arts zurichois». «Il a employé toute son énergie pour persuader l'artiste et financer un projet qui a fini par coûter un demi million. Une somme fabuleuse en 1972.»

Un axe voulu original

Revenons maintenant à 2015. Le musée, où Miró a été montré dès 1934, propose aujourd'hui une rétrospective du Catalan. Il fallait un axe original. «Il y a par le monde tant d'expositions Miró que les tableaux deviennent difficiles à emprunter et commencent à rendre leur propriétaires réticents.» L'optique a été de montrer un artiste monumental avec «Mur, frise, mural». Le choix des œuvres a été commencé par Oliver Wick, dont le nom apparaît en tout petit dans le catalogue. Il faut dire qu'il s'agit d'un pestiféré depuis l'affaire Rothko (1). L'affaire a été reprise par Simonetta Fraquelli. Comme le dit la dame (en anglais), «je suis partie du mur de la ferme des parents de Miró pour arriver à ses grandes décors, en passant par l'utilisation de la toile de jute ou des fonds blancs, bruns et bleus». Ben zut alors! Moi qui croyais naïvement que le bleu symbolisait le ciel... 

On l'aura deviné. Il y a ici des pièces de toutes les époques, alors que le Centre Pompido, en 2004, s'arrêtait sagement aux début des années 30. Le parcours commence avec le dernier chef-d’œuvre figuratif du peintre, «La Ferme» (1922), que Miró voulait garder pour lui et qu'il devra vendre par besoin financier à Ernest Hemingway dès 1925. Puis c'est le fond coloré qui décide. Les bleus sont ainsi avec les bleus. Notons à ce propos qu'un gros chèque donné par un sponsor a permis le déplacement à Zurich du triptyque «Bleu» (1962), arrivé à Beaubourg en trois fois (1984, 1988 et 1993), le dernier morceau étant racheté le lard du chat au couturier Hubert de Givenchy.

Fléchissement vers la fin 

La chronologie reparaît ça et là, dans le parcours, afin d'illustrer la frise pour l'Unesco ou le grand «Peinture» (1953) du Musée Guggeheim de New York. Il y a aussi étrangement de petites toiles, regroupées par affinités. Pour tout dire, dès la seconde salle (ou plutôt dès le second cloisonnement), j'ai me suis un peu perdu dans la pensée de Simonetta Fraquelli, pour autant qu'il y en ait une. J'ai donc commencé à regarder les peintures et les sculptures pour elles-mêmes, avec les habituelles conclusions. Le très grand artiste que fut Miró jusqu'à la guerre tend ensuite à se répéter, pour ne pas dire se caricaturer. Miró fait du Miró, avec de temps un temps un éclat fulgurant, comme les fameux trois «Bleus». 

Il y a là quelques prêts exceptionnels, le Kunsthaus détenant lui-même des pièces importantes. Je citerai une «Composition sur fond blanc» de 1927, qu'on n'a pas souvent vue au musée, ou l'étonnant «Portrait de Georges Auric» ( 1929). Beaucoup de grands musées ont prêté, du Reina Sofia de Madrid à la Fondation Beyeler, en passant bien sûr par la Fondation Miró de Barcelone, puisque la rétrospective a la bénédiction de la famille. Les Nahmad ont fourni énormément de choses. On ne sait plus trop s'il s'agit là d'une gigantesque collection déposée en Suisse ou du stock de marchands internationaux milliardaires.

Un certain équilibre 

Mise en scène sans génie, l'exposition offre donc de quoi satisfaire les admirateurs de l'artiste. Elle rétablit aussi l'équilibre. Je rappelle que la présentation de l'Hermitage de Lausanne, en 2013, se focalisait sur les dernières années du Catalan. Un choix assez discutable.

(1) Oliver Wick avait expertisé pour une vente un Rothko qui serait un faux. Il avait demandé pour ses services un prix colossal.

Pratique

«Joan Miró, Mur, frise, mural», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu'au 24 janvier. Tél. 044 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, les mercredis et jeudis jusqu'à 20h. L'exposition ira ensuite à la Schirn Kunsthalle de Francfort. Photo (Walter Biéri/Keystone): Une visiteuse devant le "Peinture" (1953), venu du Guggenheim de New York.

Prochaine chronique le mercredi 7 octobre. Le maire de Venise veut vendre les  tableaux des musées.

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