Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Magie des signes, le Rietberg relit l'écriture chinoise

C'est une horrible affaire. Elle illustre cependant bien le prestige de la calligraphie en Chine. Nous sommes au VIIe siècle. Tai Zong, deuxième empereur de la dynastie Tang, veut absolument se procurer le chef-d’œuvre de Wang Xizhi, écrit d'un jet (d'encre, bien sûr) en 353. Il s'agit de sa «Préface au Pavillon des orchidées». Problème. Le manuscrit appartient à un monastère, où il est bien caché. Le souverain envoie un sbire sur place. Il lui faut gagner la confiance du supérieur. Celui-ci va effectivement se laisser séduire. Il poussera l'imprudence jusqu'à montrer le précieux écrit au fourbe, qui s'enfuit avec lui à toutes jambes. 

Le merveilleux document va donc rester dans la collection impériale jusqu'à la mort de Tai Zong, qui a décidé de se faire enterrer avec. Pensant tout de même à la postérité, le futur défunt en fait tracer plusieurs copies parfaites. Elles se verront à leur tour imitées, de manière tout aussi confondante, au fil des siècles. C'est ainsi que des millions de calligraphes ont pu écrire jusqu'à nos jours à la manière de Wang Xizhi, dont plus aucun original ne subsiste.

Aucun cheminement imposé

Cette histoire est racontée quelque part dans «La magie des signes», que l'on peut visiter cet hiver au Museum Rietberg de Zurich. Je vous rappelle qu'il s'agit là d'une excellente adresse. Le public y a notamment vu, ces derniers temps, l'exposition sur la sculpture de Côte-d'Ivoire et celle sur le Sepik, reprises plus tard par le Musée du Quai Branly de Paris, qui s'en est attribué la paternité. Il s'agit à nouveau là d'une coproduction. Mais avec l'Allemagne. L'ensemble ira ensuite au Museum für Ostasiasiatische Kunst de Cologne, d'où proviennent du reste nombre de pièces montrées à Zurich. C'est même le plus gros prêteur avec Berlin et le «Met» de New York. Rien ne vient en revanche d'une des deux Chine(s). 

Il existe d'innombrables manières pour raconter l'histoire de l'écriture chinoise, apparue autour de 1900 avant Jésus-Christ, soit bien après les hiéroglyphes. Aucun lien entre les deux, évidemment, même si le savant jésuite Athanasius Kirchner le pensait au XVIIe siècle. Les origines des «kanjis» semblent cependant si lointaines qu'elles rejoignent le mythe. Il s'agirait de transcriptions stylisées de traces d'animaux sur le sol. Tout cela se voit raconté dans la première salle, qu'il s'agit de trouver. Poussez la bonne porte. La salle Werner-Abegg du Rietberg (1) tient du labyrinthe. Aucun cheminement ne se voit d'ailleurs imposé ici au visiteur.

Des Ming à Mao 

Selon son humeur, ce dernier ira de section en section pour aller des bronzes archaïques aux affiches de propagande communiste, en passant par quelques-unes des plus belles peintures des dynasties Ming (1368-1644) et Tsing (1644-1911). Il faut dire que le Rietberg se révèle lui-même très riche en cette dernière matière, grâce au legs Charles A. Drenowatz. Tout joue sur les rapprochements ou, au contraire, les oppositions. Un calligraphie de l'empereur Huozong (début du XIIe siècle) se retrouve ainsi proche d'un poème de Mao-Tse-Toung. Kim Karlsson et Alexandra von Przychowski, les deux commissaires, notent à ce propos un paradoxe. L'écriture de Mao, très cultivée, n'est lisible que par des lettrés, alors qu'elle s'adresse par son message à des centaines de millions de personnes. 

Un certain nombre d'artistes contemporains passionnés par l'écriture ont été invités dans «Magie des signes». Certains font de la peinture, d'autres des installation (2), quelques-uns enfin de la photographie. L'affiche est ainsi tirée d'une série d'images célèbre de Zang Huan, remontant à 2001, où un visage nu se voit peu à peu recouvert de caractères jusqu'à ce qu'il devienne intégralement noir. Cette suite illustre, comme les autres pièces présentées, une idée forte. Pour les Chinois, il s'agit à la fois d'une œuvre d'art et d'un texte. Nous n'y voyons guère en Occident qu'une peinture abstraite. Une partie du sens est accessible aux seuls sinisants. Les autres se montrent incapables d'apprécier «les trois merveilles», puisque l'artiste véritable est à la fois poète, peintre et calligraphe. 

(1) Werner Abegg, qui est par ailleurs le créateur de la fondation pour textiles anciens se trouvant à Riggiberg, dans le canton de Berne, a donné son nom à la grande salle souterraine vouée aux expositions temporaires.
(2) Notons le mur de Cu Wei «écrit» en utilisant des sarments de vigne.

Pratique

«Magie der Zeichen», Museum Rietberg, 15, Gablerstrasse, Zurich, jusqu'au 20 mars. Tél. 044 415 31 31, site www.rietberg.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mercredi jusqu'à 20h. Textes trilingues allemand-anglais-français. L’exposition sera du 23 avril au 17 juillet au Museum für Osasiatische Kunst de Cologne. Photo (Museum Rietberg): L'une des premières images de la suite photographique de Zang Huan.

Prochaine chronique le jeudi 26 décembre (jour de la Saint-Etienne!). Un magnifiure livre vient de paraître sur l'architecture genevoise des années 1880 à 1910. Entièrement dessiné! 

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