Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH / Le Rietberg se glisse entre la Perse et l'Iran

"Comment peut-on être Persan?" Chacun connaît la phrase de Montesquieu. Elle figure dans la trentième de ses "Lettres persanes", publiées anonymement à Amsterdam en 1721. Rica, l'un des envoyés du shah à Paris, raconte comment il a perdu l'attention du public en revêtant l'habit européen. Pour la retrouver, il faudrait lui expliquer d'où il venait, c'est à dire d'Ispahan. Ses interlocuteurs lui répondraient: "Ah Monsieur, comment peut-on être Persan?"

Destiné à devenir un classique de la littérature française, l'ouvrage ne tombait pas par hasard. L'ambassade venue en février 1715 à Versailles avait rencontré un succès délirant. Le vieux roi, qui allait mourir en septembre, reçut les envoyés sur son trône. Louis XIV portait pour 25 millions de livres (entre 250 et 300 de notre millions) de joyaux sur sa personne. A Paris, tout le monde voulait voir ces gens étranges, qu'Antoine Watteau dessinera à plusieurs reprises.

Rapports plutôt cordiaux

L'événement se trouve au cœur de l'actuelle exposition du Museum Rietberg de Zurich. "Sehnsucht Persien" raconte les rapports, plutôt cordiaux, existant entre les pays d'Europe et l'empire des Safavides entre 1590 et 1720. Il sâgit d'une fascination mutuelle, que n'interrompra aucune guerre cruelle. La version rose, en quelque sorte, des rapports orageux qu'entretinrent durant des siècles Venise et Constantinople en dépit d'une secrète admiration partagée.

Durant des générations, des pays européens purent faire défiler en Orient des compagnies commerciales et des religieux, supposés prosélytes. De produits exotiques voyageaient. Les gens plus modestes se gavaient des récits publiés par explorateurs. L'un d'eux nous touche de près. Il s'agit de Jean-Baptiste Tavernier, devenu sur le tard seigneur d'Aubonne. Les livres de ce marchand de pierres précieuses firent rêver des générations.

Un libre parcours

Pour "Sehnsucht Persien", les commissaires ont décidé de brasser les cartes. Pas de parcours chronologique. Pas de plan. Le visiteur se promène librement dans la Salle Werner-Abegg. Pour rendre le cheminement plus intrigant, des œuvres contemporaines se mêlent à celles que l'institution a emprunté à Amsterdam, Lisbonne, Saint-Pétersbourg, Londres ou Genève (les miniatures de la donation Jean Pozzi au Musée d'art et d'histoire). L'attrait pour l'Iran reste le même, bien que le pays se voit aujourd'hui entouré d'une légende noire. Parfois justifiée. L'oeuvre de Parastou Forouhar, une opposante au régime actuel, tourne autour de l'assassinat de ses parents en 1998. Un crime politique évident.

Ce sont bien sûr les points de contacts artistiques qui se voient mis en évidence. Il fallait du coup illustrer la permutation des images. Une gravure de Marcantonio Raimondi, exécutée à Rome vers 1515 et montrant Cléopâtre, sert de point de départ à une miniature exécutée à Ispahan vers 1640. Mohamad Zaman paraphrase vers 1685 une estampe exécutée en Hollande par Peter de Jode un demi-siècle plus tôt.

La Pologne en vedette

Un pays occidental se voit mis en avant. Il s'agit de la Pologne. Sa noblesse prétendait descendre des antiques Sarmates. Les aristocrates se sentaient du coup autorisés à vivre comme en Perse. Il importaient des tissus, que leurs ateliers imitaient. Une section entière lui est consacrée. On peut difficilement encore parler d'influence. Nous croisons un cas, plutôt déconcertant, d'assimilation. On peut devenir Persan.

Pratique

"Sehnsucht Persien", Museum Rietberg, 15, Gablerstarsse, Zurich, jusq u'au 12 janvier 2014. Tél. 044 206 31 31, site www.rietberg.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, les mercredis et jeudis jusqu'à 20h. Photo (Museum Rietberg): Parmi les emprunts à l'Occident, le portrait en pied peint à l'huile.

Prochaine chronique le dimanche 20 octobre. Marché de l'art. La Genevoise d'adoption Danielle Luquet de Saint Germain a vendu à Drouot sa collection de haute couture. Récit.

N.B. Le 11 octobre, je vous disais à quel point les antiquaires disparaissaient à Paris. La Galerie Malaquais, spécialisée dans la sculpture du XXe siècle s'est envolée depuis du quai Malaquais. Encore un trou noir en front de Seine. Son site indique qu'elle a l'intention de s'établir ailleurs, sans préciser ni où, ni quand.

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