Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Rietberg présente les objets en perles de verre d'Afrique

Crédits: Museum Rietberg, Zurich 2018

Des milliers de perles de verre. Peut-être même des millions. Le Museum de Rietberg de Zurich dédie en ce moment une exposition à «L'art des perles de verre en Afrique». Il a pour cela une bonne raison. Dédiée à la création extra-europénne (1), l'institution a reçu la collection des époux Mottas. Environ 400 pièces, dont 70 environ sont présentées. Des œuvres de petite dimensions, dans la mesure où il s'agit ici de parures tant masculines que féminines. Tout peut donc tenir dans une grande salle du premier sou-sol, le second demeurant actuellement vide. 

Le parcours commence par un texte liminaire. Le visiteur apprend que cet artisanat est dan sa grande majorité de fait de femmes. «Dans l'art des perles en Afrique, pour la première fois, des femmes occupent le devant de la scène en tant qu'artistes.» Nous sommes sauvés! Le Rietberg a apporté sa pierre à l'édifice de l'égalité. Quelques vitrines plus loin se trouvent des cartes postales anciennes avec les objets portés. C'est l'occasion de dire que les Noirs se voient ici «instrumentalisés». Colonialisme. En cet été 2018, le musée peut donc s'accorder un second prix de vertu. Nous sommes revenus à l'ère des bons points partout, sauf curieusement à l'école.

Echos contemporains 

Cela dit, l'exposition proposée par Michaela Oberhofer et Daniella Müller se révèle très bien faite. Le visiteur se promène librement, avec un petit livret à la main (il en existe un en français) parmi des créations reflétant toute l'Afrique noire, du Kenya au Cameroun en passant par le Nigeria. Une place marquante se voit accordée à l'Afrique du Sud. Et pour cause! C'est là où la tradition se voit revivifiée par le stylisme contemporain. Il y a, sur une estrade, des pull-overs et même une grande robe. Sans perles. Le couturier Laduma Ngxokolo a utilisé des motifs ancestraux pour sa collection «My Heritage, My Inheritance». Sa mère cousait des perles. 

Ces vêtement constituent des achats récents du musée zurichois, qui entendait actualiser l'ensemble offert par les Mottas. Mais l'institution possédait aussi des objets anciens emperlés. C'était l'occasion ou jamais de les sortir des réserves (2). Des artisans, car il s'agit cette fois d'hommes, ont tapissé un masque ou un tabouret faisant office de trône. Il s'agit là de réalisations princières. Le roi camerounais Ibrahim Njoya a fait cadeau en 1906 dudit tabouret et d'un masque en forme de buffle au missionnaire Martin Göhring. Le musée a acquis cet ensemble grâce au Cercle Rietberg, formé par ses grands donateurs. Notons au passage que le Musée Barbier-Mueller de Genève conserve un trône encore plus fastueux remis par le même sultan au capitaine allemand Glaunig. Le Cameroun dépendait alors de l'empereur Guillaume II, qui a bien sûr aussi eu droit à son petit cadeau.

Venise et Gablonz

Mais revenons aux bijoux, formant l'essentiel de la présentation. Les plus anciens remontent au XIXe siècle. Les plus récents datent de la fin du XXe. Entre-temps, les modes ont évolué. Il ne faut pas voir les arts africains comme immobiles. Les matériaux ont aussi changé. Si des artisanes créent sur place des perles en fondant du verre importé, l'ensemble arrivait en général tout prêt d'Europe. Au départ, il y avait les perles en «milleriori» de Murano, faites à la main. Elles avaient trois défauts. Grosses, chères et proposant déjà leur décor, ces importations ont donc avant tout servi à faire des colliers. Gablonz, dans l'actuelle République tchèque, a produit en concurrence des tonnes de perles (elles étaient d'ailleurs vendues au poids!) pour l'exportation. Elles ont vite été réalisées à la machine, ce qui en diminuait le coût. Une grande vitrine en proopose tout un échantillonnage, parfois encore cousu sur les cartes d'origine pour les commandes. 

Un œil attentif retrouve les modèles proposés par Gablonz sur les tabliers, pochettes, ceintures, pipes, sacs ou petites corbeilles créés avec une patience infinie par des générations d'Africaines, leurs soeurs d'Europe se livrant au même moment au même travail à Vienne, Berlin ou Paris. C'est dans l'ensemble très coloré avec des rouges violents, des bleus pétards et, au XXe siècle, des oranges stridents. C'est aussi de la belle ouvrage avec des alignements impeccables d'éléments minuscules. Environ deux millimètres. Il s'agit pour la brodeuse de ne laisser aucun interstice vide. Le tout doit en plus se révéler extrêmement solide. N'oublions pas qu'il s'agit là d'objets destiner à se voir portés, même si ce n'est pas tous les jours.

Premier achat en 1988 

Mais pourquoi collectionner de tels objets? Surtout en Suisse allemande, où le goût porte plutôt sur l'Asie. François Mottas répond dans un entretien publié dans le catalogue auquel il a par ailleurs collaboré. L'homme est un acheteur boulimique. Enfant unique (il voit là un avantage), il a acquis des objets depuis son enfance. Un peu dans le désordre. Il a entraîné Claire, sa femme, épousée en 1966. C'est en 1988 seulement, qu'ils ont effectué leur premier achat comportant des perles. C'était dans une galerie de la Rämistrasse à Zurich (elle n'est pas nommée, mais il doit s'agir de Walu, aujourd'hui transférée à Bâle). Les conjoints ont commencé très fort. Ils se sont offert des jumeaux Yoruba du Nigeria, recouverts par une sorte de tablier. Une sculpture exceptionnelle, prêtée depuis à une grande exposition milanaise. La suite s'est faite presque logiquement. Les Mottas n'en ont pas moins rassemblé bien d'autres choses. Il en sera peut-être un jour question... 

(1) Avec l'exception des masques de carnaval suisses.
(2) Une bonne partie des réserves est en permanence accessible au public. Un cas à mon avis unique en Suisse.

Pratique 

«L'art des perles en Afrique», Museum Rietberg, 15, Gablerstrasse, Zurich, jusqu'au 21 octobre. Tél. 044 415 31 31, site www.rietberg.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

Photo (Museum Rietberg, Zurich 2018): Un collier bicolore, fait de perles industrielles.

Prochaine chronique le dimanche 15 juillet. Robert Doisneau au centre Boléro de Versoix.

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