Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Rietberg montre le mythique peintre Japonais Rosetsu

Crédits: Museum Rietberg, Zurich 2018

C'est un peu partout l'automne japonais. S'il est officiel en France (voit le petit article suivant immédiatement cette chronique), il n'en va pas de même à Zurich. Voué aux arts extra-européens, le Museum Rietberg présente Rosetsu grâce à un concours de circonstances et à une féroce volonté de bien faire. Le Muryôji devait entrer en restauration. Pour cela, il fallait en détacher les œuvres de ce peintre de la fin du XVIIIe siècle. Elles se retrouvaient du coup libres, si j'ose dire. En s'y prenant à l'avance, les commissaires Matthew McKelway, de la Columbia Univerity, et Kahnh Trinh ont pu regrouper une cinquantaine d'autres créations de cet artiste hors normes. 

Le tout se retrouve aujourd'hui à Zurich, mais pour peu de temps. Les normes japonaises de conservation se révèlent plus strictes que les nôtres. Si le Petit Palais de Paris a dû se contenter d'un mois pour Jakuchu, le Rietberg en a tout de même obtenu deux. Mais pas pour toutes les peintures! Certaines se verront changées pour d'autres le 8 octobre. Dès le 9, l'exposition se retrouvera ainsi légèrement modifiée. Les six chambres du Muryôji resteront bien sûr en place. Le petit bâtiment reconstitué avec ses décorations de Rosetsu, dans la Salle Werner Abegg en sous-sol, forme au propre comme au figuré le cœur de cette présentation. Les cimaises vitrées contenant les autres pièces (où il y aura les quelques changements) tournent donc autour de ce chef-d’œuvre devenu légendaire. L'homme aurait peint à l'encre le tigre et le dragon de la pièce principale en une seule nuit de 1786. Comme souvent au Rietberg, cette disposition en boucle autour d'un noyau ne facilite pas le parcours. Dans quel sens doit évoluer le visiteur? J'avoue m'être trompé lors de la récente manifestation sur les Nazca péruviens.

Visites guidées 

«Situé à Kushimoto, dans la préfecture de Wakayama, le Muryôji est un temple du monastère de Tufahaji, l'un des cinq plus importants monastère bouddhique zen de Kyoto.» Je cite l'un des cartels de présentation. Vous constatez qu'il vise haut. L'exposition exige du public de nombreuses connaissances préalables afin de pouvoir situer chaque mot. La chose explique le nombre de visites guidées, en suisse-allemand hélas pour nous. Il s'agit pour le ou la guide de faire passer un message complexe en une ou deux heures. Et si le visiteur ne comprend rien? Est-ce grave? Oui bien sûr, dans la mesure où chaque peinture s'appuie sur un gros fond bouddhique, avec un prime un zeste de taoïsme. Non pour ce qui est de l'esthétique générale. La peinture de Nagasawa Rosetsu possède une force esthétique universelle. Et après tout qui, dans les expositions consacrées à l'Afrique traditionnelle, est au fait des religions senoufo ou dogon? 

Mais qui est ce Rosetsu, qu'on nous balance ici comme si chacun en savait tout? Le rejeton d'une famille de samouraïs mineurs. Il se passionne davantage pour le pinceau que pour le sabre dans le Japon de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Un pays en paix. Prospère. Où la classe marchande, bien que déconsidérée, tient les leviers économiques. Le petit Nagasawa est né en 1754. Il s'agit donc d'un contemporain d'Utamaro, qui est de 1753, ou d'Hokusai, son cadet de six ans. Il n'a rien à voir avec eux, même si des ressemblances peuvent apparaître avec le recul. Rosetsu n'appartient pas au monde trivial de l'estampe, mais à la grande peinture à l'encre. Pas de tableaux bien sûr au Japon de l'époque, fermé je le rappelle aux étrangers, mais des rouleaux verticaux, des panneaux de porte coulissants, des éventails, des albums et des paravents.

Une production intense

La postérité ne sait pas grand chose d'une vie finalement courte. Rosetsu est mort en 1799 à 45 ans. On reste loin d'un Hokusai octogénaire. Elève de Maruyama Okyo, dont il finira par se détacher, l'homme a surtout travaillé pour des monastères et de riches mécènes privés. Il a voyagé à l'intérieur de l'archipel, quittant la capitale. Sa présence hors de Kyoto, ravagée par un grave incendie en 1788, se voit signalée à Hiroshima. A Nara. A Kobe. En 1787, l'artiste se trouve à Nanki. Les commissaires mettent ici l'accent sur la productivité de Rosetsu, qui était un rapide. Lors de ce séjour de quelques mois à Nanki, il a exécuté suffisamment d’œuvres pour que 300 d'entre elles se voient aujourd'hui identifiées. Les Rosetsu ont beau être devenus mythiques, il ne s'agit pas de raretés. 

Le Museum Rietberg est du coup parvenu cette année à acquérir son exemplaire, proposé dans l'exposition. Il s'agit d'une double paravent de six feuilles, l'une des extrémités étant formé d'un lé blanc afin d'aérer la composition. Cet achat permis par le legs de Gabriele Louise Aino Schnetzer complète le rouleau avec un tigre d'Okyo, que le visiteur peut découvrir un étage plus haut dans les collections permanentes. Beaucoup de pièces de Rosetsu appartiennent en effet encore à des privés. Japonais comme Américains. On imagine le travail de localisation, puis de persuasion, auquel ont dû se livrer Matthew McKelway et Kahnh Trinh. Certaines pièces sortent pour la première fois du Japon, qui ne prête par ailleurs pas volontiers ses «biens culturels importants». Ils se révèlent en plus ici d'une extrême fragilité. La peinture à l'encre sur papier ou sur soie déteste la lumière.

Quelques touches de rouge 

C'est pourquoi il fait aller voir «le plus célèbre tigre du Japon», qui est celui du Muryôji, et les autres animaux déployés par Rosetsu. S'il se promène chez lui quelques divinités, un certain nombre d'éternels et des lettrés, l'animal tient chez lui la vedette. Singes. Oiseaux. Chats. Le tout brossé avec vigueur et délicatesse à la fois. Avec les années de pratique, les détails se sont vus éliminés au profit de la synthèse. La force de l'ensemble est encore augmentée par la quasi absence de couleurs. La seule note pétaradante se résume à des touches de rouge. Si l’œuvre s'embrasse d'un regard, il est permis au spectateur de s'y perdre. Il s'agit aussi là d'un support à la méditation.

Pratique

«Rosetsu», Museum Rietberg, 15, Gablerstrase, Zurich jusqu'au 4 novembre. Tél. 044 415 31 31, site www.rietberg.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, les mercredis et jeudis jusqu'à 20h.

Photo (Museum Rietberg, Zurich 2018): Le plus célèbre tigre du Japon.

Prochaine chronique le mardi 25 septembr. La Société des Arts fait découvrir Alfred Dumont dans l'Athénée genevois.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."