Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Museum Rietberg se penche sur "Les jardins du monde"

Crédits: Site du domaine de Stourhead

C'est la saison. Il s'agit de plus d'un sujet à la mode. Je ne sais pas si vous l'avez remarqué. Mais quand vous passez dans l'une des librairies survivantes, il se trouve presque toujours un rayon, plein de beaux ouvrages sur papier glacé consacrés au jardin. Il semble qu'il s'agisse là du thème le plus vendeur, avec la cuisine bien sûr. Notez cependant que si la plupart des gens mangent, fort peu d'entre disposent de mètres carrés verts autour de chez eux. 

Jusqu'en octobre, le Museum Rietberg de Zurich aligne donc les «Gärten der Welt». Normal en un sens. La Villa Wesendonck, une maison à l'italienne faisant penser à la Villa Bartholoni genevoise, se trouve au centre du plus beau parc de la ville. Or la Villa Wedendock, qui remonte à 1857, forme le coeur de l'actuelle institution, dédiée depuis les années 1950 aux arts extra-européens: Chine, Japon, Inde Afrique ou Océanie. Les «jardins du monde», envisagés depuis la plus haute Antiquité, y sont donc parfaitement intégrés. Il y a même là, devant l'entrée, un «aujourd'hui» végétal grâce à l'installation contemporaine placée sous la direction de Caroline Spicker. Même la nature revisitée connaît ses modes. Celles-ci jouent en 2016 de l'apparente simplicité, voire de la rusticité.

Au départ, le paradis 

«Eve après la faute» se voilant la face (mais pas le reste) par Rodin. Le bronze se retrouve devant une tapisserie à verdures flamande des années 1510 et à côté d'un triptyque photographique de Thomas Struth. Le parcours commence en effet logiquement, au sous-sol, par l'évocation du Paradis. Un Paradis fatalement perdu, avec un ange exterminateur dans le rôle de l'huissier. Après la légende, l'histoire. Nous voici dans l'Egypte antique avec les jardins de Sennefer, visibles en 3D. Puis à Babylone, où ceux de la reine Sémiramis auraient (conditionnel) été suspendus. Un gros saut et nous voilà dans le monde musulman. Tout va ici très vite, alors que les arbres mettent si longtemps à pousser. 

La suite passe bien sûr par le jardin baroque, où tout se fait contre nature. Il s'agit de dominer cette dernière, comme Louis XIV avait dompté jusqu'à sa grande noblesse. Oh, pas pour longtemps! L'exposition, conçue par le directeur du Rietberg Albert Lutz, s'attarde sur le "Labyrinthe" de Versailles, terminé par André Le Nôtre en 1677 et détruit dès 1774. Le chef-d'oeuvre coûtait trop cher à entretenir. Il déplaisait en plus à la jeune Marie-Antoinette. Celle-ci préférait ce qu'elle croyait le naturel. C'est aujourd'hui encore «Le bosquet de la reine», aux allures de d'espace public où les chiens viennent faire pipi le soir.

Prééminence au parc à l'anglaise 

Proche du parc Wesendock par l'esprit, le jardin anglais occupe ensuite une place notable, tout comme le jardin chinois, avec lequel il cousine un peu (1). Trois écrans promènent le visiteur, notamment à Stourhead, qui demeure pour moi le sommet du genre. Il faut dire que ces campagnes totalement réaménagées, avec étangs, ponts, petits temples et futaies, ont mieux passé l'épreuve du temps que les parterres "à la française". Il convient aussi de préciser que nous sommes, outre-Manche tout au moins, dans l'année «Capability» Brown. Le génial paysagiste est né en 1716. 

La suite des 30 «chapitres» se faufile à travers les XIXe et XXe siècles. Il y a aussi bien Ai Weiwei que John Cage, mais je vous laisse découvrir le pourquoi du comment (2). Les peintres jardiniers ne pouvaient rester absents. Il y a bien sûr Claude Monet avec une toile montrant Giverny en 1898. Il se trouve aussi Max Liebermann, son alter ego berlinois. Je signalerai ici un gadget amusant. Les visiteurs du Rietberg peuvent découvrir en direct, sur un écran, les promeneurs traversant le petit paradis de Liebermann sur le Wannsee, créé peu près 1900.

A l'indienne 

Il n'y a plus ensuite qu'à monter au belvédère de la Villa Wesendonck, exceptionnellement ouvert au public, puis à descendre jusqu'à la Villa Rieter, bonbonnière néo-Renaissance. C'est dans ce temple de la miniature indienne, dont le Rietberg possède l'un des plus belles collections du monde, que le visiteur trouvera les jardins de Delhi ou d'Udaïpur. Ce ne sont que terrasses, jets d'eau et fruits exotiques. Il n'y a après tout pas de paradis sans fruit, défendu ou non. 

(1) Notons ainsi la superbe installation contemporaine de Lee-Nam Len. «Le jardin au torrent qui gronde» qui suppose la présence de 55 moniteurs.
(2) Le romantique allemand Carl Spitzweg (1808-1885) se voit également bien représenté.

Pratique

«Gärten der Welt», Museum Rietberg, 15, Gablerstrasse, Zurich, jusqu'au 9 octobre. Tél. 044 415 31 31, site www.rietberg.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

Photo (site du domaine): Le parc de Stourhead en automne. Ce paysage a été modelé par "Capability" Brown au XVIIIe siècle.

Prochaine chronique le samedi 30 juillet. Le Suisse Ugo Rondinone se retrouve après Paris à Nîmes.

 

 

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