Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Museum Rietberg révèle l'art tribal du Sepik

Il existe des modes en matière d'art tribal comme il y en a pour les lieux de vacances ou la forme des jeans. L'Afrique noire a longtemps dominé. Puis il y a eu l'Océanie. La tendance est aujourd'hui au Sepik. Le fleuve traversant la Nouvelle-Guinée sur 1200 kilomètres et ses nombreux affluents ont en effet donné ce nom générique a toutes sortes de cultures sœurs fleurissant en Papouasie. On est très Sepik depuis une dizaine d'années. 

Manquait encore la grande exposition. Elle a été voulue par le Musée du Quai Branly. Il se fait cependant que Paris n'apparaît pas la ville la plus riche en objets collectés. Le Sepik est longtemps demeuré une spécialité germanique (1), une grande expédition ethnographique se tenant notamment en 1912-1913. Elle portait le nom de l'impératrice allemande. Ses artefacts sont arrivés juste à temps pour inspirer les expressionnistes, alors que les artistes français d'alors en restaient aux produits des colonies (Congo, Côte d'Ivoire...), importés au début comme des curiosités.

L'Allemagne et la Suisse 

Il a donc fallu arriver à une coproduction pour en arriver au «Sepik» actuel. L'Allemagne se devait de se montrer partie prenante. Elle l'est par l'étape berlinoise, qui a déjà eu lieu au Martin Gropius Bau de Berlin, comme par des objets fournis par Cologne, Dresde ou Francfort. Notons que c'est par les institutions naguère situées à l'Est que les production de Nouvelle-Guinée se sont répandues en Europe (2). On sait qu'elles ont massivement «déstocké» à l'époque communiste pour apporter des devises à un gouvernement pourvu d'un mark au rabais. 

La Suisse devait aussi faire partie de l'accord, aujourd'hui matérialisé au Rietberg Museum de Zurich. En fait, l'exposition aurait logiquement dû se dérouler à Bâle. Le Museum der Kulturen se révèle richissime en la matière depuis les années 1950, grâce à l'entrée des collections Alfred Bühler (1956), Franz Panzenböck (1962) ou Paul «Dedi» Wirz (1955). Seulement voilà! On sait ce qui est arrivé à cette malheureuse maison. Vieillotte et bourrée d'objets, elle a été agrandie par les mégalo-architectes Herzog et DeMeuron. Le nouvel agencement ne permet plus de montrer que quelques dizaines de chefs-d’œuvre... D'où le repli sur Zurich, dont l'archi-dynamique Museum Rietberg reste en revanche assez pauvre en créations néo-guinéennes.

Une énorme barque en ouverture

Pour autant qu'on a en trouve du premier coup l'entrée (j'ai fait la moitié du parcours à l'envers!), l'exposition commence avec une pièce monumentale. Le bateau taillé dans un seul tronc de bois (les puristes disent «monoxyle») mesure douze mètres de long. Il symbolise l'itinéraire qui va suivre. Ce cheminement se veut de type davantage ethnographique, et donc sociologique, qu'artistique. Il s'agit d'évoquer la vie des hommes et des femmes (nettement séparés les uns des autres) le long du fleuve. Une existence où le culte des ancêtres, l’initiation des adolescents et jadis la chasse aux têtes occupaient une place primordiale. 

Dès lors, deux attitudes sont possibles chez le visiteur. Il lit (en allemand ou en anglais) et il tente de comprendre, puis d'assimiler. Ou alors il regarde. Ce serait plutôt ma seconde attitude. Le Sepik a produit des créations majeures, au style caractéristique. Rien n'est plus facile que d'identifier (du moins de manière générale) un objet venu de là-bas. On reconnaît vite le nez en bec et les personnages tout plats montrés de profil, où le corps se voit découpé comme s'il était fait d’arêtes ou de côtes. Il y a aussi les coiffes ébouriffées et les grands yeux écarquillés. Tout au long des salles, le public a ainsi l'impression d’être regardé.

Une présentation un peu triste 

La réunion de pièces à la fois majeures et variées a tout pour séduire les gens. Elle le fait peu à Zurich, où le goût est plutôt à l'Asie. L'exposition reste presque vide. Le seul reproche qu'on puisse lui faire demeurerait pourtant sa présentation, un peu terne en dépit des fonds de couleurs, et la tristesse des éclairages. Les œuvres tridimensionnelles prennent mal la lumière. Enorme, le catalogue a en revanche tout pour satisfaire les esprits. Il comporte, comme il est d'usage, de grands textes liminaires avant que l'on passe aux objets eux-mêmes, qui seront sans doute identiques à Paris cet automne. La présentation risque pourtant de s'y révéler encore moins heureuse. Il suffit de penser à la récente présentation parisienne des «Maîtres de la sculpture de Côte d'Ivoire», qui venait elle aussi du Rietberg. 

(1) La première expédition de chercheurs allemands s'est déroulée en 1886.
(2) Un superbe crochet surmonté d'un personnage est ainsi arrivé au Musée du Quai Branly, via la collection Barbier-Mueller, d'un musée est-allemand.

Pratique 

«Sepik», Museum Rietberg, 15, Gablerstrasse, Zurich, jusqu'au 4 octobre. Tél. 044 415 31 31, site www.rietberg.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. L'exposition sera au Musée du Quai Branly, à Paris, du 27 octobre au 7 février 2016. Photo (Museum Rietberg): L'une des grandes pièces ramenées en Allemagne par l'expédition de 1912-1913. 

Prochaine chronique le vendredi 7 août. J'ai un peu perdu le fil. Il me semble que c'est le palmarès des expositions suisses. Les meilleures et les pires.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."