Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Museum Rietberg refait l'histoire avec "Dada Afrika"

Crédits: Hanna Hösch/Museum Rietberg

Règlement de comptes, mais aussi prise en comptes. Il ne faut pas regarder le mouvement Dada, dont on célèbre en ce début 2016 le centenaire, comme une simple table rase. Le prouve aujourd'hui l'exposition «Dada Afrika» du Museum Rietberg de Zurich, coproduite avec la Berlinische Galerie. La manifestation entend à la fois montrer comment Dada a eu recours au «primitivisme» et la manière dont il a assuré la promotion en œuvres d'art d'objets jusque là jugés simplement ethnographiques. 

Soyons justes. Les dadaïstes n'étaient pas tout à fait les premiers. Depuis les XVIIIe siècle au moins, des explorateurs, des missionnaires ou des marchands prospectaient des territoires alors jugés «sauvages». Ils en ramenaient des objets, au statut indéterminé. Que pensaient réellement ces gens des fétiches ou des sculptures qu'ils destinaient aux cabinets de curiosité, puis aux musées? Allez savoir! Il y avait sans doute chez eux autant de goût pour la documentation anthropologique que d'embryons de curiosité artistique. En tout cas une certaine fascination.

Picasso et Nolde 

Un peu avant 1910, de jeunes artistes s'étaient passionnés pour ces œuvres (on peut déjà ici risquer le mot «œuvres») découvertes un peu par hasard dans les musées d'ethnographie. Ils en avaient acheté les équivalents chez des boutiquiers, qui abondaient surtout dans les ports. L'art africain (mais aussi océanien) devenait avec eux non seulement un objet de collection, mais un modèle à suivre. Il indiquait comment procéder à l'indispensable retour aux sources. On sait le rôle que l'Afrique a joué sur le Picasso des «Demoiselles d'Avignon» en 1907, même si André Derain, Maurice de Vlaminck ou en Allemagne Emil Nolde ont alors constitué pour leur plaisir des ensembles extra-européens beaucoup plus importants. 

En 1916, alors qu'ils se retrouvent réunis à Zurich, entourés par la guerre à laquelle ils ont réussi à échapper, les dadaïstes bénéficient donc d'une expérience. D'un terreau. L'Afrique n'est plus aussi lointaine qu'elle ne pouvait le sembler avant 1900. Il y a aussi la présence dans la ville de l'étonnant Han Coray. Né en 1880, l'homme est directeur d'école, préconisant notamment la «Waldpädagogik», ou l'enseignement en pleine nature (1). Il s'occupe présentement d'une Pestalozzi Schule, dont il a fait décorer tout un mur d'une peinture abstraite par Hans Arp. Cette activité lui laisse assez de temps pour diriger une galerie, où il vend de «l'art extra-européen». Une idée extraordinairement nouvelle. Il ouvrira plus tard, en 1919, un musée...

Collages, masques et costumes 

La Galerie Han Coray (l'homme se prénommait en réalité Karl Heinrich) va devenir, après le Cabaret Voltaire, le second haut lieu alémanique du dadaïsme, dont il prolongera les expériences. Au côté spectacle et fête, dans lequel l'Afrique était déjà présente en tant que force d'expression vitale et libératrice (l'expressionnisme connaît alors ses grandes années), s'ajoutera le laboratoire créatif. Coray pourra ainsi montrer les collages d'Hanna Höch, les masques de Marcel Janco ou les costumes de Sophie Taeuber aux côté d’œuvres africaines (en fait aussi océaniennes ou américaines). Leurs mises en relation doit susciter le dialogue. Il n'y a plus de hiérarchie. Plus de frontières. Plus de valeurs. 

Il a fallu les prêts de nombreuses institutions pour réussir «Dada Afrika», même si deux institutions zurichoises (le Völkerkundemuseum de l'Université et le Rietberg lui-même) possèdent de nombreux objets Coray. L'homme a dû beaucoup vendre en 1928. C'est ainsi de Beaubourg que proviennent les masques de Janco. On ne peut que se montrer émerveillés de leur survie. Conçus comme des objets éphémères, ils sont en carton. Le visiteur sent du reste qu'il existe au sein des dadaïstes des performeurs et des artistes plus traditionnels. Les broderies de Sophie Taueber des années 1910 possèdent déjà quelque chose de très propre et de très professionnel.

Tout dans une grande salle

Il ne faut pas s'attendre à une exposition immense. Elle se contente de la grande salle du premier sous-sol. Il a suffi de serrer un peu l'accrochage, dans le goût de l'époque. Le résultat ne s'en révèle pas moins réussi. Une question se pose tout de même. Pourquoi Zurich a-t-il choisi de célébrer les 100 ans de Dada par une myriade de petites manifestations à la place d'une grosse? Autour du «Dada Universal» du Landesmuseum, aujourd'hui terminé, le «Dada Global» du Kunsthaus et le «Dada Afrika» n'auraient-ils pas pu prendre place aux mêmes dates et dans le même bâtiment? L'hommage de la Ville, tel qu'il a été conçu, tient un peu du saupoudrage... 

(1) On pense par ricochet au Monte Verità tessinois, qui appartint à l'étrange Eduard von der Heydt, par ailleurs créateur du Museum Rietberg.

Pratique

«Dada Afrika», Museum Rietberg, 15, Gablerstrasse, Zurich, jusqu'au 17 juillet. Tél. 044 415 31 31, site www.rietberg.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mercredi jusqu'à 20h.

Photo (Museum Rietberg): Un collage "africain" d'Hanna Höch.

Prochaine chronique le jeudi 7 avril. David Hominal au Musée Jenisch de Vevey.

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